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Opéra en actesOpéra en actes

Le Nez

Construction et forme

NOTE : les croquis présentés ci-dessous ont été imaginés par l’auteur pour faciliter le déroulement du spectacle, la perception de sa structure et l'enchaînement des scènes à l'intérieur des tableaux. Ils résultent d’une perception personnelle de l'œuvre et n'excluent pas une lecture différente.

SCHÉMA 1
SCHÉMA 2

L'opéra comporte trois actes et dix tableaux mais cette structure classique est peu signifiante pour Le Nez. Les trois actes existent bel et bien, mais les proportions « classiques » ne sont pas conservées : la durée totale des deux premiers actes est inférieure à celle du troisième tandis que certaines scènes s'achèvent au bout d'une minute quand d'autres sont dix, quinze, ou même vingt fois plus longues !

La démesure est omniprésente comme en témoignent les soixante-dix-huit personnages soutenus par un orchestre d'une trentaine de musiciens seulement. L'invention, l'imagination et la profusion incessantes sont les mots d'ordre. Les dix tableaux sont entrecoupés d’entractes instrumentaux, eux-mêmes séparés par des introductions, auxquels s’ajoutent un galopgalop
danse rapide à deux temps, originaire d'Europe centrale, dont le rythme évoque le galop d'un cheval.
et un intermède choral immense. La partition de près de cinq cents pages nous présente seize numéros aux contours flous (presque tous liés par attaccaattacca
(italien) : terme dont on se sert pour indiquer qu'un morceau doit suivre le précédent sans aucune interruption.
), car Chostakovitch souhaite avoir un flux musical unique et ininterrompu au sein des actes de sa « symphonie musico-théâtrale » (Dmitri Chostakovitch, À propos de mon époque et de moi-même, Sovietski Compositor, Moscou, 1980, p. 18).

Accumulation et symétrie

Malgré son aspect apparemment désordonné, Le Nez comporte une certaine logique de construction qui procède à la fois de l’accumulation et de la symétrie.

Ainsi, l’œuvre est en trois actes et dix tableaux : quatre pour l’acte I et quatre pour l’acte III, deux pour l’acte II. Celui-ci est cependant de durée égale à celle du premier, tandis que le troisième acte est à lui seul aussi long que les deux actes précédents.

À cette accumulation du temps correspond une accumulation de personnages. Les tableaux du premier acte ne font intervenir que des solistes en duo et le chœur du quatrième tableau dans la cathédrale de Kazan, qui ne s’exprime que sur une onomatopée, ne sert qu’à renforcer l’incompatibilité du dialogue entre le héros et le Nez. Dans le cinquième tableau, au second acte, apparaît un ensemble de trois chanteurs et un chœur. Par contre, le début du troisième acte (la capture du Nez) met soudainement en scène neuf solistes, une foule de voyageurs et un groupe de policiers. Après une relative accalmie dans le tableau suivant qui met en scène sept solistes n’intervenant pas en même temps, nous retrouvons une dernière grande scène de foule dans l’intermède placé au milieu de ce troisième acte, avant l’épilogue de l’histoire. Cet intermède pousse à son paroxysme tous les excès possibles. La conclusion de l’opéra qui traduit le retour à la normale de la vie de Kovaliov avec la réintégration de son nez en bonne place est une sorte d’écho prolongé (deux tableaux courts) au prologue du premier acte, avec en particulier la réapparition du Barbier qui avait disparu de l’intrigue à la fin du deuxième tableau.  

En classe

IDENTIFIER UNE FORME OU UNE TECHNIQUE D’ÉCRITURE

Pour rendre compte de ce phénomène d’accumulation et aussi de symétrie, faire écouter en entier ou en partie le prologue et le troisième tableau dans l’acte I (CD1-1 et 5), le cinquième tableau dans l’acte II (CD1-9), l’intermède et le neuvième tableau dans l’acte III (CD2-3 et 4 à partir de 2’16).  

Acte I

Il est précédé par une introduction (allegroallegro
(italien) : terme qui sert à indiquer un mouvement « vif, enjoué » (plus rapide que l'adagio, moins rapide que le presto).
en guise d'ouverture) d'une minute cinquante, qui impose un rythme extrêmement rapide à la construction dramatique de cet acte. Les premiers tableaux sont courts et juxtaposés : le premier présente le monde d'Ivan Yakovlévitch, le Barbier ; le deuxième, le monde de l’Inspecteur et de la police ; le troisième et le galopgalop
danse rapide à deux temps, originaire d'Europe centrale, dont le rythme évoque le galop d'un cheval.
, celui du major Kovaliov. La succession de scènes en intérieur et en extérieur suggère une pulsation accélérée et un changement de tempo (d'adagio à presto et à allegro molto dans l'entracte des percussions avant le troisième tableau). Le point culminant de la dramaturgie du premier acte se situe à la cathédrale (4e tableau). On observe alors un ralentissement d’une course effrénée, à la porte de cet immense espace clos (largolargo
(italien) : indication de tempo très lent, textuellement « large ».
), où tombent comme dans une coupe géante Kovaliov et le Nez et où les deux personnages vont avoir leur conversation absurde sur un fond très irréel d'écho choral.

Acte II

Deux tableaux (5e et 6e) avec entracte (une fuguefugue
technique d’écriture contrapuntique et polyphonique utilisant l’imitation. La fugue scholastique possède des règles extrêmement précises de composition.
« de trouble ») au milieu.

Introduction très courte (une minute dix-huit) suivie de la scène la plus longue jusqu'à présent : « La rédaction du journal » (5e). La ligne dramaturgique de l’acte I tourne en rond. Le monde des laquais, des concierges et des bureaucrates reste insensible face à l'humain, désemparé et perdu (le récit de Kovaliov, largolargo
(italien) : indication de tempo très lent, textuellement « large ».
, au centre de ce tableau). Le chapeau haut de forme du XIXe siècle symbolise l’image de cette « circulation » mécanique des paroles et d'idées qui ne se croisent pas, restant chacune immuablement à son niveau.

L'humiliation de Kovaliov face aux fonctionnaires cède la place au vide et à l'amertume (6e) : Ivan, son laquais, et Kovaliov sont seuls. Leurs univers sont séparés et coïncident sans compassion, sans attache. Kovaliov pleure.

Sur le plan dramaturgique, on pourrait comparer le deuxième acte à l'intermezzointermezzo
(italien) : partie le plus souvent intercalaire d'une œuvre musicale.
ou au largo de cette symphonie théâtrale : les scènes sont de plus en plus longues et le rythme dramaturgique ralentit. Cependant, l'intensité émotionnelle ne fléchit pas et se trouve traduite dans un Entracte instrumental digne des meilleures pages symphoniques du Chostakovitch de la maturité.

Acte III

Quatre tableaux et un intermède.

Dans la logique « symphonique » du compositeur, cet acte a fonction de développement. Les deux derniers tableaux (9e et 10e), de taille réduite (de deux et cinq minutes), sont regroupés dans la partition sous le terme d’« épilogue ». Quant aux 7e et 8e tableaux et à l'intermède, ils dépassent toute mesure.

Le septième tableau, « La Diligence », se passe dans la banlieue de Saint-Pétersbourg et pourrait contenir un opéra à lui tout seul. Il développe une dynamique incroyable en enchaînant plusieurs épisodes et en augmentant sans cesse le nombre de participants. Les épisodes, au nombre de sept, mettent en scène, symboliquement, différentes couches sociales :

  • L’Inspecteur, plaçant ses hommes pour capturer le Nez ;
  • les dix policiers chantant le « canon des opprimés » ;
  • les badauds qui passent et échangent (parties parlées);
  • une famille chrétienne dont la mère bénit ses fils et le père, embarquant en diligence ;
  • deux amis, Ivan Ivanovitch et Piotr Féodorovitch de classe moyenne, échangeant des mondanités ;
  • une vieille dame noble, qui « raconte » (en monologue) sa future mort et celle des autres ;
  • une marchande de bretzels qui s'affole, poursuivie par dix policiers lui faisant la cour.

Ce tableau progresse en prenant de l’ampleur. Les scènes s'enchaînent sur un fil dramaturgique unique, toujours en présence des policiers. Ce tableau géant va crescendocrescendo
(italien) : augmentation progressive du volume sonore.
jusqu'au moment de la capture du Nez.

Huitième tableau, encore plus impressionnant par son volume (cent pages dans la partition) et par sa construction. L'idée cinématographique de splitsplit
(anglais) : une technique moderne de montage de télévision qui associe deux images sur le même moniteur (écran).
, employée par Chostakovitch d'une manière géniale – la lecture simultanée par quatre personnes d'une lettre et de sa réponse (donc « une coupure » dans le réel, le temps physique) – n'est pas la seule en cause. La structure complexe du début de ce tableau (avec trois visiteurs différents chez Kovaliov, puis lui seul à deux reprises) alourdit la forme, tandis que l'accumulation des moyens expressifs et l'intensité ne cessent d’augmenter.

L'intermède, la dernière ligne droite de l’acte III, nous ouvre une « perspective » menant à la Perspective NevskiPerspective Nevski
avenue principale de Saint-Pétersbourg.
. Il présente successivement deux foules, qui cherchent, en vain, le Nez. La tension monte encore, le rythme dramaturgique s’accélère, le tempo aussi. Brusquement, cet élan imparable, ce crescendocrescendo
(italien) : augmentation progressive du volume sonore.
de folie et d'hystérie de masse est coupé net (d'un coup de
ciseaux ?). La Perspective Nevski s'avère être une perspective inversée, puisqu'en vérité, le Nez n'y est plus ! (il a déjà été rendu à son propriétaire). Une plaisanterie absurde donc... et sans sujet !

Consulter la partition

La perspective se résout en cercle : l'épilogue nous renvoie au prologue (introduction chez Chostakovitch) et à la même conversation sur « les mains qui empestent » entre Kovaliov et son Barbier, en guise de codacoda
(italien) : partie musicale qui termine un morceau.
, pour clore cette «  symphonie musico-théâtrale » inouïe.