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Opéra en actesOpéra en actes

Le Nez

Au fil de l’œuvre – Acte III

Septième tableau

Vladimir Samsonov (Kovaliov, au centre), choeur de l'Opéra national de Lyon
© Pascal Victor / Artcomart / Festival d'Aix-en-Provence

Dans la banlieue de Saint-Pétersbourg, la police organise une chasse au Nez à laquelle prennent part les badauds et les voyageurs de passage. On finit par voir passer l’appendice nasal qui se fait battre violemment jusqu’à ce qu’il regagne sa taille normale. L’Inspecteur s’en empare et l’enveloppe dans un mouchoir.

Cette scène de la capture du Nez est spectaculaire en plusieurs points. Tout d’abord par sa longueur et son invention totale en regard du texte original. Dans la nouvelle en effet, cette capture ne tient qu’en une phrase, prononcée par l’officier de police qui rapporte le nez à son propriétaire : « On l’a saisi juste au moment où il montait en diligence et se disposait à partir pour Riga ». À partir de cette phrase, les librettistes ont inventé un tableau de plus de quinze minutes qui dépeint quelques représentants de la société russe du temps de Gogol mais pas uniquement. Sont donnés à voir ici les archétypes de bien des « sociétés modernes et civilisées ». Par la musique qui habille ces différents personnages, de la marchande solitaire aux deux amis, à la famille et jusqu’à la truculente corporation des policiers, Chostakovitch nous offre une peinture très précise et juste, amusante aussi. Jusqu’à ce point de non retour où la folie collective se déchaîne…  L’aspect satirique de ce tableau et la violence qui en émane devront être expliqués judicieusement selon le public auquel on le présente.

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QUELLES CARACTÉRISATIONS MUSICALES POUR QUELS PERSONNAGES ?

Partons tout d’abord de la musique en précisant les indications de la didascalie initiale et de la première réplique :

La banlieue de Pétersbourg. Sur la scène, une diligence vide, le cocher sommeille, l’Inspecteur rassemble les policiers, au nombre de dix, et la place.

L'INSPECTEUR
J’ordonne que soit immédiatement capturé ce scélérat et qu’il soit conduit chez moi, pour interrogatoire !

Le scélérat en question est bien entendu le Nez.

Nous procéderons à des écoutes partielles du tableau pour faire repérer les différents groupes en place, sans donner le texte (il conviendra d’abréger la chanson des policiers) :

  1. jusqu’à 1’08. Une voix d’homme aiguë chante en vociférant, sur un accompagnement instrumental stressant très pulsé, d’autres voix plus graves tentent de lui répondre mais la première voix est dominante. Elle énonce des phrases courtes, saccadées, entrecoupées de cris. C’est vraisemblablement l’Inspecteur qui donne des ordres.
  2. à 2’25. Un chœur de voix d’hommes s’élève tristement, accompagné discrètement par les contrebasses. Les voix entrent en canon et une voix soliste se fait remarquer. On dirait un chant funèbre, plaintif.
  3. à 4’56. Une femme se met à déclamer des paroles qui ont l’air tragique sur une musique qui reprend peu à peu le rythme agité du début. Des hommes lui répondent, toujours en parlant, tandis que le dialogue des bois crée une ambiance assez étrange.
  4. à 6’19. Les bois sont relayés par les cordes tandis que deux voix masculines chantent recto tonorecto tono
    (latin) : déclamation chantée sur une seule note.
    des paroles hachées qui leur donnent un air un peu ahuri.
  5. à 6’39. Un homme puis une femme chantent de façon plus lyrique un dialogue très solennel et presque poignant.
  6. à 7’20. Ils sont interrompus par des interventions courtes parlées de deux hommes. On comprend le mot « niet » répété.

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RECONNAÎTRE LES PERSONNAGES PAR LEURS MOTIFS MUSICAUX

On pourra éventuellement continuer à faire découvrir les autres personnages. Puis on donnera le livret à lire sans réécouter la musique, mais pour nommer précisément les groupes avec leurs caractéristiques :

  1. un Inspecteur hystérique ;
  2. des policiers soumis qui chantent des paroles stupides, comme s’ils partaient à la mort ;
  3. trois voyageurs craintifs qui médisent sur tout ;
  4. des policiers qui parlent de satanisme ;
  5. une famille croyante ;
  6. d’autres policiers qui ne sont pas d’accord (mais on ignore sur quoi).

On réécoutera enfin tout ce début de tableau pour remarquer combien la peinture des caractères inventée par le compositeur est exacte et ironique. La stupidité et la lâcheté des policiers en particulier sont amplement mises en évidence par le retour périodique de leurs interventions, à la manière d’un refrain. On poursuivra la découverte de cette correspondance entre les personnages et la musique jusqu’à l’apparition de la marchande de craquelins (à 11’36).

La satire, somme toute assez drôle, va prendre ici un tournant tragique.

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EXPLIQUER LA TRADUCTION MUSICALE D’UNE SCÈNE

On fera remarquer, au préalable, que tout ce début de scène, excessivement long, n’a pas encore fait apparaître l’individu recherché par la police. On l’aurait d’ailleurs presque oublié. Imaginons comment se déroule une arrestation ou un événement inattendu : cela se produit souvent très rapidement. Voyons ce que fait la musique ici.

Nous proposerons d’écouter sans texte le passage qui débute avec l’arrivée de la marchande jusqu’à 14’08. Musicalement, un changement se produit avec l’accélération du tempo. Cela s’explique sans doute par l’entrain joyeux de cette jeune fille qui veut qu’on lui achète ses gâteaux :

 « Boubliki, boubliki ! leï bogou khorochi, koupitié. Koupitié ! Boubliki ! Boubliki ! »
(Craquelins ! craquelins ! ils sont fameux ! achetez-en ! achetez-en ! Craquelins ! )

Sa voix est stridente et elle répète son annonce d’une manière un peu mécanique assez amusante. Des voix d’hommes semblent lui répondre tandis qu’elle continue imperturbablement à vanter sa marchandise. Puis, elle se met à crier, de plus en plus, et les voix d’hommes répondent en riant grassement. Rires et cris se mélangent sur une musique qui accélère, des conversations confuses s’y mêlent. Nous retrouvons le même « bruitisme » qui traduit l’agitation de la foule, comme dans l’intermède qui va suivre bientôt. Dans ce brouhaha, une voix se fait entendre tout à coup a cappella « Stoï ! Stoï ! StoÏ ! » (Halte ! halte ! halte !), précédée d’un coup de gong (à 12’57). On indiquera que c’est le Nez qui veut prendre la diligence. La minute qui suit est un véritable déferlement de sons, de bruits, de cris sur des onomatopées ou des mots répétés, jusqu’à ce que l’on perçoive, clairement prononcé par plusieurs personnes à la suite, « Nos ! » à 14’08.

On fera formuler ce qui a été compris dans cette minute de musique, pendant laquelle il semble y avoir eu plus d’action que pendant les douze premières minutes du tableau. Le Nez vient d’être arrêté, c’est certain, mais on comprend que cela n’a pas été le fait de la police mais de tous ces voyageurs apparemment paisibles qui se sont tout à coup déchaînés.

La réécoute du passage avec le texte confirmera à nouveau ce que la musique nous a fait comprendre. On attirera l’attention sur les syllabes courtes de la langue russe qui sont très expressives. On peut envisager d’ailleurs de jouer cette scène de la folie collective et de la capture du Nez en gardant quelques expressions en langue originale avec le parlé-rythmé correspondant.

La fin de ce tableau est surprenante par ce retour au calme soudain, le coup de sifflet et la fanfare qui dialogue avec la clarinette de manière très goguenarde : tout est rentré dans l’ordre. La vie des citoyens reprend son cours normal…

Huitième tableau

L’Inspecteur rend visite à Kovaliov afin de lui rendre son nez… contre une importante somme d’argent. Fou de joie, le Major essaie de remettre en place son appendice nasal. Mais ce dernier ne tient pas sur son visage. On fait venir le Docteur, qui recommande au Major de conserver le nez dans un flacon d’alcool, au cas où il se déciderait à le revendre. Kovaliov est certain que Pélagie Podtotchina est coupable : elle lui a sûrement jeté un sort pour le punir d’avoir refusé d’épouser sa fille. Yarijkine, ami de Kovaliov, lui conseille d’écrire à Madame Podtotchina une lettre menaçante afin de tirer l’affaire au clair, ce que le Major fait immédiatement. Ivan remet cette missive à sa destinataire. Collision temporelle : tandis que Madame Podtotchina lit à sa fille la lettre de Kovaliov qui la menace de poursuites judiciaires, le Major et Yarijkine lisent sa réponse dans laquelle elle rejette toute responsabilité.

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IDENTIFIEZ LES RÉFÉRENCES À L’OPÉRA TRADITIONNEL

Kovaliov a bien retrouvé son nez mais celui-ci ne se remet pas en place. Après l’échec de l’intervention du Docteur, Kovaliov pense qu’il a été victime d’un ensorcellement de la part de Madame Podtotchina afin qu’il consente à épouser sa fille. Avec son ami Yarijkine, il écrit aux deux femmes qui lui répondent. Les deux duos chantent alternativement les échanges qui bientôt se superposent.

Chostakovitch fait référence ici à l’opéra traditionnel en mettant en scène un quatuor vocal (Kovaliov est barytonbaryton
voix masculine, de registre médian. Grands rôles de barytons : Orfeo (L’Orfeo, Monteverdi), Don Giovanni (Don Giovanni, Mozart), Figaro (Il Barbiere di Seviglia, Rossini), Nabucco (Nabucco, Verdi), Rigoletto (Rigoletto, Verdi) , Falstaff (Falstaff, Verdi), Scarpia (Tosca, Puccini), Escamillo (Carmen, Bizet), Golaud (Pelléas et Mélisande, Debussy), Barak (Die Frau ohne Schatten, R. Strauss), Il Prigioniero (Il Prigioniero, Dallapiccola), Wozzeck (Wozzeck, Berg), Stolzius (Die Soldaten, Zimmermann). La voix de baryton, selon le timbre et la tessiture, peut se subdiviser en plusieurs catégories : baryton Martin, baryton léger, baryton Verdi et baryton-basse.
, Yarijkine ténorténor
voix masculine aigüe. Peut se subdiviser en plusieurs catégories selon l’emploi et la tessiture : haute-contre, trial, ténor léger, ténor lyrique, heldentenor.
, Podtotchina mezzo-sopranomezzo-soprano
[n. f. et n. m.] : voix féminine aigüe. Peut se subdiviser en plusieurs catégories selon l’emploi et la tessiture : soprano coloratura, soprano léger, soprano lyrique, soprano dramatique. S’utilise au féminin pour désigner une personne et au masculin pour désigner la voix.
et sa fille soprano). Le passage débute en une sorte d’ariosoarioso
(italien) : chant entre le récitatif et l’air, accompagné par l’orchestre.
* quand les deux hommes réfléchissent à une solution, puis les voix deviennent plus lyriques quand ils commencent à écrire la lettre. La voix de la jeune fille intervient alors en tuilage sur un air romantique accompagné par des arpèges de clarinette et les violons. Ce pastiche d’air d’opéra est seulement réservé à cette voix. En effet, la mère chante dans une écriture plus atonaleatonale
qui utilise librement toutes les ressources de la gamme chromatique, en écartant toute notion d'échelle tonale ou modale.
, écriture qui prévaut dans le duo féminin puis dans le duo masculin et enfin dans le quatuor. Néanmoins, l’idée d’ensemble concertant correspond bien à un élément de l’opéra antérieur.

Intermezzo

L’histoire du Nez se répand dans la capitale, au point que tout le monde cherche à apercevoir l’appendice du major Kovaliov. Le khankhan
(persan) : chef, commandant.
Khozrev-Mirza lui-même est à la recherche de cette célébrité.

L’intermède du troisième acte est en fait une scène qui se déroule en parallèle à l’histoire de Kovaliov. Au moment où se déroule cet intermède, on sait par le tableau précédent que le Nez a été « arrêté » et remis à son propriétaire ; or, la foule de Saint-Pétersbourg ignore ce dénouement et, comme toujours dans une rumeur, fantasme complètement sur le Nez. Chacun y va de son interprétation, de sa rencontre avec le Nez, de sa croyance ou non en cette histoire, de son importance sociale, car le plus menteur de tous ceux qui prétendent avoir vu le Nez n’est autre qu’un invité de marque, le grand khan porté par ses eunuques ! Là encore, Gogol et Chostakovitch dénoncent les méfaits de la manipulation d’une foule qui, on le sait, peut conduire à de grands périls. Une telle situation est malheureusement d’autant plus facile à mettre en place qu’elle est absurde…

Il s’agit là d’un bel exemple de « bruitisme » vocal, réunissant une multitude de personnages, chœur, groupes et solistes qui n’interviennent parfois que sur une phrase.

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RELIER TEXTE ET MUSIQUE

Comme nous le préconisons souvent, une écoute de la première minute de ce numéro (CD2-3) suscitera des réactions : le roulement de tambour initial a tout l’air d’un début de représentation de cirque. S’élève alors un joyeux brouhaha de voix qui s’accumulent progressivement en martelant des syllabes à différentes hauteurs, sur un ostinatoostinato
(italien): qualifie une cellule musicale, souvent un rythme, qui se répète tout au long d’un morceau.
rythmique de croches, créant une incompréhension totale du texte. Le roulement de tambour, très en retrait, est la seule présence instrumentale. Après une accélération des voix qui semblent répéter une  formule qui reviendra souvent, « gdiè on, gdié jè on ? » (où est-il ?), les instruments apparaissent à 54’’ pour accompagner un soliste qui donne son avis. Ce sera le rôle des solistes de lancer une nouvelle idée, visant à nourrir la rumeur et à déplacer la foule d’un lieu de la ville à un autre.

Après avoir fait deviner de quoi il s’agissait, reprendre l’écoute en donnant le texte dans sa version bilingue. Le brouhaha des voix se double de celui des instruments qui s’ajoutent progressivement. Parfois, la tension se relâche puis reprend. Les voix des chœurs utilisent de plus en plus le mode parlé ou crié en répétant des expressions de façon quasi hystérique, comme à partir de 2’33 :

LE CHŒUR
Foufaïka ! Foufa-kha-kha-kha-kha-kha-kha-kha-kha-khaïka, foufaïka ! Nikakovo nosa !
Un tricot ! un tri…Ha-ha-ha-ha-ha-ha-ha-ha – un tricot ! Et pas de nez !

Un rythme de galopgalop
danse rapide à deux temps, originaire d'Europe centrale, dont le rythme évoque le galop d'un cheval.
obsessionnel emporte tout ce tumulte jusqu’à ce que la prise de parole du khankhan
(persan) : chef, commandant.
Khozrev-Mirza impose momentanément le silence à la foule à 4’15. Le khan s’exprime en parlant lentement sur le même roulement de tambour qu’au début. La frénésie de la foule reprend enfin de plus belle. Pour l’arrêter, il faut l’intervention des policiers et des pompiers qui arrosent la foule, comme l’illustrent sifflets, crécelles et coups de cymbales qui submergent les derniers cris sur « gdiè on ? » tandis que, par une habile transition qui conserve le même esprit de confusion, surgit une voix tonitruante : « Vot on ! vot on ! vot on ! Nos ! ». Le nez de Kovaliov s’est remis à sa place tout seul !

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S’APPROPRIER L’ŒUVRE

Faire imaginer une mise en scène de cet intermède et du début de la scène suivante, en raccourcissant éventuellement le texte, en conservant de la langue originale quelques interjections comme celles citées plus haut, en inventant des jeux vocaux inspirés de ceux entendus et en jouant bien sûr avec les déplacements dans l’espace.