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Opéra en actesOpéra en actes

Le Nez

Les sources d’inspiration

Pour comprendre le premier opéra de Chostakovitch, alors âgé de 27 ans, on doit évoquer le milieu culturel dans lequel il a évolué, à savoir la fin des années 1920. Quelle est alors la démarche du compositeur ?

Tout d’abord, il bénéficie d’un entourage exceptionnel. Très proche de Vsevolod Meyerhold, célèbre metteur en scène de théâtre d’avant-garde, Chostakovitch assiste aux représentations du Revizor de Gogol, qui l’influencent profondément. Pour Vladimir Maïakovski, grand poète de la révolution russe, Chostakovitch compose une musique d’accompagnement pour sa pièce La Punaise. Les futurs géants du cinéma soviétique Sergueï Eisenstein et Grigori Kozintsev ne vont pas non plus tarder à émerger. C’est donc au contact de tous ces grands artistes que le jeune Chostakovitch trouve son inspiration.

Le milieu artistique de la seconde moitié des années 1920 regorge d’œuvres novatrices et ce, dans tous les domaines : la peinture, la littérature et la poésie qui s’épanouissent alors dans le constructivismeconstructivisme
mouvement artistique né au début du xxe siècle en Russie, proclamant une construction géométrique de l'espace, utilisant surtout des éléments tels que le cercle, le rectangle et la ligne droite. Il concerne la sculpture, le design, l’architecture (il a notamment inspiré les théories architecturales enseignées à l'école du Bauhaus en Allemagne, 1919-1933). Il donne lieu également à l'art cinétique.
, le suprématismesuprématisme
mouvement d'avant-garde russe dont le chef de file est Malevitch. Les théories suprématistes affirment la souveraineté de la forme abstraite limitée au carré, au rectangle, au cercle, au triangle et à la croix.
, le rayonnismerayonnisme
ce mouvement pictural doit son nom à la représentation des formes comme des faisceaux de lignes à la manière de rayons lumineux.
et le futurismefuturisme
mouvement esthétique et littéraire du début du XXe siècle, essentiellement italien, mais aussi russe, fondé sur le refus du passéisme et sur l'adoption de notions clés du monde moderne : vitesse, machinisme, phénomènes de masse, etc.
. L’avant-garde ne fait pas encore l’objet de censure et la création contemporaine est même mise en valeur entre 1926 et 1928. À Leningrad et Moscou, on joue Prokofiev, Stravinsky, Bartók, Krenek, Schoenberg et Milhaud. Chostakovitch est aussi très impressionné par les opéras Wozzeck de Berg et L’Amour des trois oranges de Prokofiev.

La troisième source d’inspiration pour Le Nez est à trouver dans la littérature russe, et plus particulièrement du côté de Gogol. En 1928, Chostakovitch s’explique sur la mise en musique de la prose de l’écrivain russe : « Le texte du Nez étant le plus expressif des Nouvelles pétersbourgeoises, j'ai été très attiré par le travail de prononciation musicale de la parole gogolienne : c'est ce principe qui a donc gouverné. En composant cet opéra, j’ai été guidé par l'idée que l'opéra est avant tout une œuvre musicale. Dans Le Nez, les éléments dramatiques et musicaux sont à part égale. Ni les uns, ni les autres ne dominent. J'ai ainsi essayé de créer une synthèse entre la musique et la représentation théâtrale » (Dmitri Chostakovitch, À propos de mon époque et de moi-même, Sovietski Compositor, Moscou, 1980, p. 18).

Ce souci d’avant-garde manifesté par Chostakovitch, à la recherche d’une prose véridique en musique, le replace dans une tradition d’opéra russe du XXe siècle, déjà très en avance sur son temps, aux côtés de Dargomyjski et Moussorgski.

L'idée de Dargomyjski est simple : « Je veux que le son exprime directement le mot, je veux la vérité » (cité dans M. Maximovitch, L'Opéra Russe, L'Âge d'Homme, Lausanne, 1987, p. 95). Cette démarche le mène à choisir, en 1863, une tragédie de Pouchkine en vers non rimés, Le Convive de pierre, qu’il met en musique sans rien y retoucher, posture délibérément révolutionnaire à l'époque. À la suite de Dargomyjski, Moussorgski se tourne vers un texte en prose de Gogol, Le Mariage, et compose en 1868 (il a alors 29 ans) deux versions du premier acte du Mariage. Il parle dans ses lettres « d'essai d'opéra dialogué » (cité dans M. Maximovitch, L'Opéra Russe, L'Âge d'Homme, Lausanne, 1987, p. 124) et de « la façon la plus colorée possible d'exprimer les changements d'intonation qui se font chez les personnages durant le dialogue ».

Les idées de Moussorgski se présentent comme un manifeste de l’« avant-gardisme ». Il écrit en 1868 : « Ma musique doit être une représentation artistique de la parole humaine dans toutes ses inflexions, jusqu’aux plus fines, c'est-à-dire que les sons du langage humain comme manifestation de la pensée et du sentiment doivent, sans exagération et sans être forcés, se transformer en une musique véridique exacte, mais artistique, hautement artistique ».

Avançant sur les traces de ses prédécesseurs, Chostakovitch crée de son côté un chef-d'œuvre démesuré, où le récit de Gogol est mis en musique de manière véridique, mais également parodique et absurde.