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Néoplatonisme et théurgie

Porphyre et la théurgie

Enluminure montrant une conversation fictive entre Averroès à gauche
Enluminure montrant une conversation fictive entre Averroès à gauche (1126-1198, philosophe et médecin arabe), et Porphyre de Tyr à droite (234-305 ? ap. J.-C., philosophe néoplatonicien libanais).

© Rue des Archives/Tal.

L’influence de l’œuvre de Porphyre est décisive dans l’évolution de la pensée, de l’Antiquité tardive au Moyen Âge, tant chez les penseurs latins que byzantins ou arabes. On peut appréhender la pensée porphyrienne comme une sotériologie qui se développe en trois temps :

  • avant sa rencontre avec Plotin, sa Philosophie des oracles témoigne de son intérêt pour les pratiques magiques, dans le sillage des Oracles chaldaïques ;
  • suite à sa rencontre avec Plotin, par une sorte de réaction intellectualiste, il s’efforce de montre la supériorité de la quête philosophique sur les croyances et pratiques religieuses dans des ouvrages aussi divers que la Lettre à AnébonLe Retour de l’Âme et le traité Contre les chrétiens ;
  • vers la fin de sa vie, il semble s’être retourné vers la dimension mystique et spirituelle, comme tendent à le prouver des œuvres comme le traité De l’Abstinence, l’Introduction aux intelligibles et la Lettre à Marcella.

La doctrine porphyrienne est assez complexe. Sa théologie n’est pas monolithe et évolue dans le temps. Dans le traité L’Abstinence, il distingue un Dieu suprême qui siège à part des autres dieux et des démons, qui sont des dieux intermédiaires :

« Le dieu suprême est incorporel, immobile et indivisible. Il n’est borné en aucun endroit ; il n’a besoin de rien qui soit hors de lui. L’âme du monde a ces trois propriétés : elle a le pouvoir de le remuer elle-même et de communiquer un mouvement régulier au corps du monde, et quoique incorporelle et non sujette aux passions, elle s’est revêtue d’un corps. Quant aux autres dieux, le monde, les étoiles fixes, les planètes et les dieux composés de corps et d’âme, et qui sont viables, il ne faut leur sacrifier que des choses inanimées. Il y a outre cela une infinité d’êtres invisibles que Platon appelle démons sans distinction ; quelques-uns de ceux-là à qui les hommes ont donné des noms particuliers, reçoivent d’eux les mêmes honneurs que l’on rend aux dieux. Ils ont leur culte : il y en a plusieurs autres qui n’ont point de nom et que l’on honore d’un culte assez obscur, dans quelque ville ou dans quelque bourgade. Le reste de cette multitude d’êtres intelligents sont appelés démons. L’opinion commune est que si nous n’avions aucune attention pour eux et que nous négligeassions leur culte, ils en seraient indignés et nous feraient du mal, et qu’au contraire ils nous font du bien, lorsque nous tâchons de nous les rendre favorables par des prières, par des sacrifices et par les autres cérémonies usitées. » (L’Abstinence, II, 37. Source : Hodoi Elektronikai)

La démonologie porphyrienne est tout aussi complexe : tantôt le philosophe de Tyr distingue deux catégories bien délimitées de démons, les bons et les mauvais, souvent considérés comme proches de la matière (L’Abstinence, II, 43) ; tantôt, il ne voit dans les seconds qu’une forme dégradée des premiers (L’Abstinence, II, 38).

Pour comprendre la place de la théurgie dans la pensée porphyrienne, il faut mettre en rapport sa théologie et son anthropologie. En effet, pour Porphyre, l’Homme est composé :

  • d’un corps, par lequel il manifeste son appartenance à la Matière ;
  • d’une âme, elle-même constituée de deux principes :
    • une partie inférieure, l’âme pneumatique ou spirituelle, à triple fonction, végétative, sensitive, intellectuelle inférieure, où peut intervenir la théurgie à fonction apotropaïque afin d’écarter les démons perturbateurs ;
    • une partie supérieure, l’âme intellectuelle, rationnelle, incorporelle, impassible, éternelle, immortelle, tournée vers le Dieu Intellect et la contemplation intellectuelle.

En effet, pour Porphyre, l’âme supérieure, en traversant, dans sa chute, les différentes sphères célestes, a été contaminée par sa partie inférieure. La théurgie, également appelée magia ou goèteia, a dès lors pour fonction de purifier l’âme inférieure et de la délivrer des attaques des mauvais démons, comme Porphyre le dit explicitement dans Le Retour de l’Âme, dont des extraits nous ont été conservés par La Cité de Dieu d’Augustin d’Hippone :

« En effet, tout en promettant une certaine purification de l’âme par la théurgie, Porphyre lui-même hésite et semble rougir de sa promesse : mais que cet art présente une voie de retour vers Dieu, il le nie formellement ; et nous le voyons ainsi flotter au caprice de ses pensées entre les principes de la philosophie et les écueils d’une curiosité sacrilège. Tantôt il nous détourne de cet art comme perfide, dangereux dans la pratique, défendu par les lois ; tantôt il semble céder à l’opinion contraire, et dès lors la théurgie devient utile à purifier l’âme, sinon dans cette partie intellectuelle où elle perçoit les vérités intelligibles, pures de toutes formes corporelles, du moins dans cette partie spirituelle où elle rassemble les images des corps. Il prétend que cette dernière est, par certaines consécrations théurgiques appelées télètes, disposée à recevoir l’inspiration des esprits et des anges qui découvre les dieux à sa vue. Et ces télètes, de l’aveu de Porphyre, ne contribuent toutefois en rien à la purification de l’âme intellectuelle ; elles ne sauraient la préparer ni à la vision de son Dieu ni à la contemplation d’aucune vérité. D’où l’on peut conclure quels dieux se découvrent, quelle vision s’obtient par ces consécrations théurgiques, où ce que l’on voit n’est pas véritablement. Porphyre dit enfin que l’âme raisonnable, ou, suivant son expression, l’âme intellectuelle, peut prendre l’essor vers les régions célestes, sans que la partie spirituelle ait subi aucune purification théurgique ; et il ajoute que cette purification même ne saurait conférer à l’âme spirituelle l’immortalité. » (La Cité de Dieu, X, IX. Source : Itinera Electronica)