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L’angélologie et la démonologie augustiniennes

Les démons

a) Des Anges déchus

Conformément à la tradition apocalyptique, les démons chez Augustin sont des Anges qui, par orgueil, se sont révoltés contre Dieu :

« Ainsi quand on dit que le démon n’est jamais resté dans la vérité, qu’il n’a jamais vécu heureusement dans la société des Anges, et que sa chute a suivi immédiatement son origine, il ne faut pas entendre par là qu’il est sorti méchant des mains de Dieu, au lieu de s’être dégradé par sa faute ; autrement on ne pourrait plus dire qu’il est tombé au commencement, car il n’est pas tombé s’il a été créé en bas. Mais à peine créé, il renonça aussitôt à la lumière de la vérité, en se laissant aller à l’orgueil et en se complaisant dans l’idée de sa propre puissance. Par conséquent, il n’a pu goûter les délices de la vie angélique ; je ne dis pas qu’il les ait dédaignés après y avoir été associé : il n’a pas voulu s’y associer et c’est à ce titre qu’il les a perdues ou plutôt sacrifiées. » (De Genesi ad litteram, XI, XXIII, 30)

 

Ou encore :

« Que certains Anges aient péché et qu’ils aient été précipités dans la plus basse partie du monde, où ils sont comme en prison jusqu’à la condamnation suprême, c’est ce que l’apôtre saint Pierre montre clairement lorsqu’il dit que Dieu n’a point épargné les Anges prévaricateurs, mais qu’il les a précipités dans les prisons obscures de l’enfer, en attendant qu’il les punisse au jour du jugement. » (La Cité de Dieu, XI, XXVIII)

 

Dans le même temps, Augustin s’oppose à la théologie manichéenne qui pose que Satan a été créé par une force opposée à la force de Dieu :

« C’est aussi dans ce sens qu’il faudrait entendre le mot de l’apôtre saint Jean : “Le diable pèche dès le commencement”, c’est-à-dire que, dès l’instant de sa création, il aurait rejeté la justice, qu’on ne peut conserver, si l’on ne soumet sa volonté à celle de Dieu. En tout cas, ce sentiment est bien éloigné de l’hérésie des Manichéens et autres fléaux de la vérité, qui prétendent que le diable possède en propre une nature mauvaise qu’il a reçue d’un principe contraire à Dieu : esprits extravagants, qui ne prennent pas garde que dans cet Évangile dont ils admettent l’autorité aussi bien que nous, Notre-Seigneur ne dit pas : Le diable a été étranger à la vérité, mais : Il n’est point demeuré dans la vérité, ce qui veut dire qu’il est déchu, et certes, s’il y était demeuré, il en participerait encore et serait bienheureux avec les saints Anges. » (La Cité de Dieu, XI, XIII)

« La cité de Dieu et la cité terrestre »
« La cité de Dieu et la cité terrestre », page du manuscrit La Cité de Dieu de Saint Augustin, copie de 1414 ?, enlumineur Maitre de Boèce, traducteur Raoul de Presle, Paris, BNF.

L’idée-force d’Augustin est que dans le Temps-Archétypal de l’Origine se sont constituées « les deux Cités angéliques distinctes entre elles et opposées l’une à l’autre, où s’originent en quelque sorte les deux Cités qui constituent l’Histoire humaine » (La Cité de Dieu, XI, XXXIV), « suite à la séparation de la Lumière et des Ténèbres » (La Cité de Dieu, XI, XXXIII), ce qui permet de créer deux « isotopies théologiques », comme le montre P. Cambronne (Saint Augustin. Un voyage au cœur du temps. 2. Le Temps des Commencements, Presses universitaires de Bordeaux, coll. « Imaginaires et Écritures », p. 114) :

Comme le note encore P. Cambronne (ibid., p. 115), « les Cités Angéliques ont une fonction de Causalité exemplaire et d’Homologie par rapport aux Cités qui constituent l’Histoire humaine ».

 

Cité des Anges des Ténèbres

Cité des Anges de Lumière

Qualités

Bonne par sa nature et mauvaise par sa volonté.
 Gonflé d’orgueil.

Bonne par sa nature et sa volonté.
 Jouissant de Dieu

Résidence

Basses régions de l’Air.

Les Cieux des cieux.

b) Les caractéristiques des démons

« L’Enfer »
« L’Enfer », illustration issue de Hortus deliciarum (Jardin des Délices) de Herrade de Landsberg (1125 ?-1195), vers 1185, copie de Christian-Maurice Engelhardt, 1818, planche XLIV, Paris, BNF.

Les démons possèdent des corps spirituels ou aériens, c’est-à-dire faits de matière subtile (La Cité de Dieu, XXI, X). Ils résident dans les basses régions de l’air où ils exercent une influence sur les êtres humains. En raison de leur nature subtile, ils se meuvent rapidement et ne meurent pas, ce qui leur donne une expérience plus grande que celle des hommes et leur permet de prédire le futur et d’accomplir des prodiges (De Diuinatione daemonum, III, 7), même s’ils n’ont pas le don de prophétie qui est réservé à Dieu et à ses élus (ibid., VI, 10). Grâce à leur corps aérien, les démons peuvent deviner les pensées des hommes (La Cité de Dieu, VIII, XXI et De Diuinatione daemonum, V ; 9) et intervenir dans leurs rêves (Lettre 9, 2).
Cependant, les démons sont sujets à l’erreur (De Diuinatione daemonum, VI, 10) et ne peuvent agir qu’avec la permission de Dieu (La Cité de Dieu, XVIII, XVIII).

c) La critique des rites païens

En assimilant les démons à des Anges déchus, conformément à la tradition apocalyptique, Augustin, à l’instar de toute la tradition patristique, ne pouvait que condamner les rites de la religion païenne. En se fondant sur la théologie des intermédiaires d’Apulée et de Porphyre, Augustin montre ainsi au livre VIII de La Cité de Dieu que les divinités auxquelles s’adressent les sacrifices, temples et statues des païens sont uniquement des daïmônes, et donc ces rites sont vains pour se procurer des biens temporels (La Cité de Dieu, V, 23, VI, 1) ou éternels (La Cité de Dieu, X, 32).
Deux pratiques sont particulièrement critiquées par Augustin, qui chacune l’amène à discuter les théories du philosophe néoplatonicien Porphyre. Tout d’abord, la théurgie, au livre X de La Cité de Dieu. Sa critique opère en deux temps. Dans un premier mouvement, il montre l’absurdité logique de la théurgie chez Porphyre, puisque cette pratique implique qu’un inférieur, l’être humain, puisse avoir une action sur un être supérieur, le daïmôn, ce qui est contraire aux principes mêmes de la théologie néoplatonicienne :

« Voici donc qu’un philosophe platonicien, Porphyre, réputé plus savant encore qu’Apulée, nous dit que les dieux peuvent être assujettis aux passions et aux agitations des hommes par je ne sais quelle science théurgique [...]. N’est-il pas étrange que ce bon Chaldéen, qui désirait purifier une âme par des consécrations théurgiques, n’ait pu trouver un dieu supérieur, qui, en imprimant aux dieux subalternes une terreur plus forte, les obligeât à faire le bien qu’on réclamait d’eux, ou, en les délivrant de toute crainte, leur permît de faire ce bien librement ? » (La Cité de Dieu, X, X)

 

Dans un second temps, Augustin critique Porphyre en citant un autre texte de ce dernier, La Lettre à Anébon, où le philosophe de Tyr critiquait la théurgie :

« Porphyre a été mieux inspiré dans sa lettre à l’Égyptien Anébon, où, en ayant l’air de le consulter et de lui faire des questions, il démasque et renverse tout cet art sacrilège. Il s’y déclare ouvertement contre tous les démons, qu’il tient pour des êtres dépourvus de sagesse, attirés vers la terre par l’odeur des sacrifices, et séjournant à cause de cela, non dans l’éther, mais dans l’air, au-dessous de la lune et dans le globe même de cet astre. Il n’ose pas cependant attribuer à tous les démons toutes les perfidies, malices et stupidités dont il est justement choqué. Il dit, comme les autres, qu’il y a quelques bons démons, tout en confessant que cette espèce d’êtres est généralement dépourvue de sagesse. » (La Cité de Dieu, X, XI)

 

La seconde pratique qu’Augustin critique sévèrement est la pratique oraculaire au livre XIX, à propos d’un ouvrage de Porphyre, La Philosophie des oracles, ouvrage perdu mais dont l’existence est également attestée par Théodoret et Eusèbe de Césarée (Préparation évangélique, VI, 6-8). Le philosophe de Tyr y rapporte des oracles d’Apollon et d’Hécate, dont certains nous sont connus par ailleurs par Lactance (De ira Dei, 23), et qui, tout en reconnaissant le mérite de Jésus-Christ, critiquent sévèrement les chrétiens. Or, la réponse d’Augustin est cinglante : il s’agit de pièges des démons pour induire les hommes en erreur :

« Qui est assez stupide pour ne pas voir, ou que ces oracles ont été supposés par cet homme artificieux, ennemi mortel des chrétiens, ou qu’ils ont été rendus par les démons avec une intention toute semblable, c’est-à-dire afin d’autoriser, par les louanges qu’ils donnent à Jésus-Christ, la réprobation qu’ils soulèvent contre les chrétiens, détournant ainsi les hommes de la voie du salut, où l’on n’entre que par le christianisme ? Comme ils sont infiniment rusés, peu leur importe qu’on ajoute foi à leurs éloges de Jésus-Christ, pourvu que l’on croie aussi leurs calomnies contre ses disciples, et ils souffrent qu’on loue Jésus-Christ, à condition de n’être pas chrétien, et par conséquent de n’être pas délivré par le Christ de leur domination. » (La Cité de Dieu, XIX, XXIII)

 

Les pratiques oraculaires font horreur à Augustin, comme en témoigne la Lettre 55, 28, car elles impliquent de faire confiance aux prédictions des démons ; or, vivant dans les ténèbres, loin de Dieu, ces derniers ne peuvent connaître l’avenir avec sûreté, mais seulement le conjecturer. En outre, c’est leur reconnaître la qualité de Médiateur qui appartient au seul Christ. De fait, cette critique des pratiques religieuses païennes amène tout logiquement Augustin à assimiler les démons à de faux dieux (dii falsi, Lettre 102, 18) et aux dieux des Nations (dii gentium, Lettre 102, 19).