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Trois couleurs : Bleu

Plans rapprochés

Le fondu au noir sied-il au travail du deuil ?

Procédé servant en principe de transition entre deux séquences, le fondu au noir coupe ici de nombreuses séquences du film. Narratif autant que psychologique, il exprime en creux et en partie l’obscur travail de deuil de l’héroïne.

Bleu est jalonné de fondus au noir ou fermetures en fondu. Ce procédé technique, fréquemment employé autrefois au cinéma, servait à clore une séquence, la séparer de la suivante. Il était annonciateur d’un changement d’action ou de lieu ou signifiait encore une ellipse temporelle. Il marquait en tout cas une pause sensible dans le récit qui obligeait bien souvent à redéfinir les coordonnées spatiotemporelles au début de la séquence suivante. C’était la transition plastique la plus marquante et elle correspondait à un changement de chapitre. Or, ici, rien de tel. Le fondu au noir intervient au milieu de différentes séquences sans que le cours de la dramaturgie en soit affecté pour autant. Après cette interruption de quelques secondes, le plan réapparaît à l’écran tel qu’il était avant et l’action se poursuit comme si de rien n’était. Enfin, pas tout à fait, car entre les deux, il y a eu cette parenthèse temporelle et psychologique qui confère à l’image réapparue une signification nouvelle.
Ainsi, dans la troisième séance de piscine, Julie reçoit la visite de son amie Lucille, la strip-teaseuse. La jeune veuve est alors occupée à aller et venir dans le bassin 1. Nous l’avons dit, ce travail au corps – du corps qui travaille – apaise sa peine. Le brassage des deux corps, humain et liquide, procure un bien-être protecteur au sein duquel Julie s’abandonne. Toute à son effort physique, elle peut s’évader, oublier un peu. En arrivant à l’un des bords du bassin, Julie est surprise de trouver son amie qui l’attend 2. Cette dernière lui explique son inquiétude après qu’elle a vu Julie « courir [dans la rue] comme s’il était arrivé quelque chose ». « Tu pleures ? », ajoute-t-elle 3. Les traits de Julie se durcissent instantanément. Son sourcil est inquiet. Ses yeux de biche égarée semblent implorer en sourdine le silence à Lucille. Le visage de celle qu’elle regarde fixement est celui qui lui renvoie son malheur à la figure. Julie est à ce moment-là littéralement confrontée à ce passé qu’elle tente de fuir. La forte plongée permettant d’inscrire l’eau en arrière-plan donne alors l’image d’une femme écrasée par le poids du destin, naufragée de la vie au bord de la noyade. La question posée par son amie la renvoie directement à son deuil, à la noirceur de ses pensées, à la mort de son mari Patrice et de sa fillette. Y penser lui provoque un coup au cœur. Elle a besoin de quelques secondes, d’une pause, d’un temps mort pour reprendre son souffle, ses esprits, pour encaisser ce nouveau choc, lequel ponctue ses journées comme il jalonne le film 4. La fermeture au noir s’accompagne d’une ligne musicale (écrite par son époux) devenue par sa récurrence le chant funèbre de sa lancinante douleur. L’absence momentanée de Julie à ce qui l’entoure est comme une plongée dans les abysses de sa souffrance psychologique. Le fondu est aussi un déni de la réalité, le refus de regarder la vérité en face. Certes, elle ne pleure pas. « C’est l’eau », dit-elle en réponse à la question de son amie 5. D’autres comme sa vieille cuisinière qui font leur deuil s’en chargent pour elle. Pourtant, Julie ne pourra bientôt plus se contenter de fermer les yeux ou de nier l’évidence de son malheur. Elle devra l’affronter pour s’en délivrer.

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