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Le Voleur de bicyclette

Plans rapprochés

À quoi reconnaît-on un film néoréaliste ?

Des enfants abandonnés de Sciuscià (1946) au retraité famélique d’Umberto D (1952), en passant par le chômeur hâve du Voleur de bicyclette et les miséreux de Miracle à Milan (1951), Vittorio De Sica dresse à travers quelques laissés-pour-compte un portrait juste et précis de l’Italie d’après-guerre. Cette image, qui n’exclut pas un certain sentimentalisme, relève d’un humanisme poignant duquel émerge une puissante revendication sociale. La dernière scène du Voleur de bicyclette est en cela particulièrement significative.

Chômeur depuis deux ans, Antonio Ricci, un Romain père de deux enfants, vient de décrocher un emploi de colleur d’affiches. Pour cela, il a dû récupérer son vélo (précieux outil sans lequel il ne peut travailler), déposé au mont-de-piété, en échange des draps de la maison. Hélas, l’homme est victime d’un voleur de bicyclette qu’il tente de retrouver pendant toute la durée du film (on verra ici « la détresse du prolétariat réduit à se voler ses instruments de travail », comme l’écrivait Amédée Ayfre dans les Cahiers du cinéma en 1952).

Désespéré, Antonio se transforme en voleur à son tour et se fait prendre. Sensible aux larmes de désespoir de son fils Bruno, présent lors de cette terrible scène, le propriétaire de la bicyclette décide de laisser Antonio libre mais profondément humilié 1. Et, c’est sous les insultes de ceux qui ont contribué à son « arrestation » qu’Antonio quitte la place. En silence et sans se retourner, au côté de son fils qui lui redonne son chapeau, signe de sa dignité perdue tombé lors de l’empoignade.
KO debout, l’infortuné Antonio est arrivé au terme d’une course au cours de laquelle il s’est heurté à la loi impitoyable du plus fort dans un monde qui ne fait aucune place aux humbles. Réflexion sur le présent d’une époque (l’Italie dévastée d’après-guerre), le film qui parle des démunis touche à l’universel en s’adressant, toujours pudiquement et dignement, à notre compassion. Tels sont les deux principaux ressorts du néoréalisme.
S’il a refusé de céder au désespoir au cours de ses recherches qui ont pris peu à peu la forme d’un chemin de croix, Antonio est dans les derniers instants du film un être déchu, dépossédé de son identité d’homme intègre pour avoir tenté de voler un vélo. Plus d’outil de travail, plus d’argent, plus de dignité, Antonio est alors seul au monde, oublié de la société des hommes contre laquelle il n’a pu résister. Seul ? Pas tout à fait : son fils Bruno, qui va devenir le père de son père en lui tendant la main, sera l’acteur de la restauration de son identité. En attendant, l’œil égaré, les bras ballants et les mains crispées, Antonio est désemparé et ne voit pas les regards furtifs et inquiets de son fils 2. Raccord dans le mouvement de Bruno qui essuie encore les larmes qui ont coulé sur son visage. L’enfant, formé à la douloureuse école de la vie, est encore sous le choc de l’outrage subi par son père 3a. Pano vertical qui permet de découvrir l’ampleur de la défaite ressentie par Antonio. Les yeux fixes, il avance mécaniquement, emporté par la foule qui le cerne. Autrement dit, dépossédé de son destin de travailleur honnête et de sa propre estime 3b. Corps à la dérive dans un flot tumultueux d’hommes et de véhicules qui le malmène, Antonio semble désormais complètement absent à lui-même, indifférent à ce qui l’entoure. Les mâchoires serrées, l’homme fixe un point imaginaire devant lui, ultime repère dérisoire d’un être égaré à tout point de vue (psychologique, moral, social et spirituel). Une dialectique de plans allant du père à l’enfant (sorte de dialogue muet) s’instaure alors. Troublé, Bruno semble implorer son père de ne pas abandonner sa lutte pour la survie. Mais l’émotion est trop forte. Le masque tombe. Antonio, vaincu, laisse éclater son désespoir 4. C’est alors que Bruno lui tend une main salvatrice. Le fils vient ici au secours de son père humilié et lui redonne ce qu’il a perdu : la confiance en lui et en un avenir que rien, hélas, ne semble devoir éclaircir, rien sinon cette admiration sans borne d’un fils pour son père. À ce moment-là, l’enfant est dépositaire d’un précieux sentiment de confiance (demeuré intact) dans la capacité de son père à les sortir de la misère 5. Aussi le père devra-t-il relever la tête et se montrer à la hauteur de ce don de croyance que son fils lui accorde à nouveau. La caméra s’est remise dans le sens de la marche, laissant partir le père et son fils dans une aurore naissante ; la dernière image, très sombre, suggère le renouveau d’un jour plein d’espoir qui commence 6.

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