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Le Tambour

Plans rapprochés

Comment le cinéma parlant rend-il hommage au muet ?

Plusieurs indices, tant chez les personnages que dans l’utilisation du décor et de la technique cinématographique, montrent que la scène d’ouverture du Tambour constitue une double parodie du cinéma muet et du comique burlesque américain.

Le cinéma burlesque en général se définit par ce qui est absurde, et ce qui est absurde est comique. Souvent, une situation banale est perturbée par l’irruption brutale d’un fait extraordinaire. La séquence liminaire de notre film, tournée à la fin des années 1970, est traitée sur le même mode comique. À cela s’ajoute une esthétique inspirée de l’époque du muet.

Après une ouverture au noir dans le style des premiers films muets, on voit une paysanne kachoube (Anna Bronski, la future grand-mère d’Oscar), tranquillement installée dans ses quatre jupes au milieu d’un champ et occupée à déjeuner de quelques pommes de terre cuites à la braise – on remarquera la monochromie de l’image proche du noir et blanc. Soudain, surgi de nulle part, un homme court à sa rencontre, deux poursuivants à ses trousses 1. La vitesse des mouvements est légèrement accélérée, façon cinéma muet – l’effet est obtenu après que la scène a été enregistrée au ralenti au cours du tournage. Les gestes du personnage, ses déhanchements, ses sauts, ses bras levés au ciel en pleine course sont, eux, exagérément outrés. On pense immédiatement au comique burlesque américain des années 1910-1920 et plus précisément à la slapstick comedy de Mack Sennett avec ses hordes de policiers maladroits et idiots, lancés à la poursuite d’un voleur ou d’un évadé. La caméra est fixe, et la profondeur de champ, spécifique du cinéma muet, est amplement privilégiée afin de valoriser le décor dans lequel s’inscrit l’action. Capitale dans ce type de cinéma, la musique souligne, quant à elle, le caractère improbable de la situation avant de donner dans le registre mélodramatique à l’aide d’un mouvement de violons. Il s’agit ici de signaler l’importance symbolique de l’instant. Sorte de naissance à rebours, le geste-concepteur qui apparaît à l’écran est celui qui donnera le jour à l’idylle entre les deux personnages, à l’histoire plus tardive de notre héros conteur, donc à celle de notre film.

L’homme se jette aux pieds de la femme et implore son aide 2. La stylisation de la scène est telle que la voix de l’acteur postsynchronisée semble détachée des images (n’étaient ses couinements de plaisir, on remarquera que la femme reste quasiment muette pendant la durée de la scène). Cet effet play-back, volontairement médiocre et proprement déréalisant, mime à son tour la difficulté de la synchronisation à l’époque du cinéma muet où celui-ci voulait devenir parlant (dans les années 1910, on enregistre les voix des acteurs puis on les filme en play-back). La femme accepte de cacher le fuyard sous ses jupes 3, créant ainsi une situation absurde caractéristique du burlesque où objets et personnes sont souvent détournés de leur emploi usuel pour en remplir un autre, inattendu, censé provoquer le rire. À noter que par sa trivialité mais aussi son maniérisme, l’image évoque le réalisme poétique, très présent notamment dans la deuxième séquence du film, avec deux de ses figures classiques : la paysanne au grand cœur et le « mauvais garçon » traqué par les autorités. Autre indice de référence au burlesque : les jupes offrent un abri pour se dissimuler et cachent en même temps un autre gag selon le principe de l’enchaînement en cascade des gags. En effet, alors que les deux nigauds de soldats s’agitent en tous sens pour retrouver Joseph Koljaiczek l’« incendiaire » 4, celui-ci est déjà occupé à concevoir celle qui deviendra la mère de notre héros (voir pour cela la fin de la séquence).

Le traitement des militaires relève de la pure tradition burlesque. Physiquement dissemblables (on pense au célèbre couple Laurel et Hardy), ils arborent tous deux des visages de parfaits abrutis, gages de leur incompétence. Gag classique 5, la paysanne, qui après avoir ostensiblement roulé des yeux à la manière des acteurs du muet, se paie leur tête, qu’ils ont fort dépitée, en les orientant dans une mauvaise direction. Aussi, pour faire montre de leur autorité (qui vient pourtant de leur faire défaut) et pallier leur faible intuition, ils se montrent exagérément soupçonneux et l’un d’eux donne même des coups de baïonnettes inutiles dans les tas de pommes de terre et de fanes. Ultime preuve de leur inefficacité, la pluie finit par les mettre en fuite (renversement de situation avec le début de la séquence). Véritable gimmick du burlesque, la force militaire (comme toutes les autres formes d’autorité) est tournée en dérision. Les soldats y sont toujours lourdauds, idiots et gauches, aveugles comme ici à ce qui se passe sous leurs yeux.

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