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Capitaine Conan

Capitaine Conan : un personnage épique ?

Définir la psychologie du capitaine Conan, à la fois bourreau et « victime » dans une guerre dite de « brutalisation ». Rendre compte de l’ambiguïté du personnage. Créer un héros ?

Conan a été enfanté par la guerre. Il est une arme créée volontairement pour les besoins du combat. À l'origine, c'est un mercier dans un village breton que rien ne destine au combat. Mais la nécessité d'avoir des troupes mobiles, efficaces et meurtrières a métamorphosé le petit commerçant en arme fatale. La Première Guerre mondiale a été qualifiée de première guerre de brutalisation par l'historien George Mossé dans le sens où elle a rendu violents ses combattants. La violence des combats de masse, le nombre toujours plus grand de victimes à chaque assaut, le sentiment d'une mort imminente, les conditions de survie ont marqué durablement un grand nombre de soldats et les ont rendus inaptes à retrouver une vie civile. Cette guerre a donné naissance à des traumatismes jusqu' alors très peu connus ou même envisagés. On peut ainsi considérer que Conan et le lâche Erlane ne sont que les deux faces de ce traumatisme. On a fait de Conan un tueur et il embrasse et revendique sa fonction avec une fougue et une verve glaçantes. « Demande donc à un clebs de s'adapter à la salade » est sa réponse à Norbert qui lui explique que la guerre est finie et que la normalité du quotidien doit reprendre ses droits. Erlane, confronté à l'horreur de la guerre, ne peut la supporter et se jette dans les bras de l'ennemi. Ce sont deux réactions extrêmes, emblématiques des ravages psychologiques qu'ont connu les survivants. C'est pour cela d'ailleurs que Conan prend la défense d'Erlane car il a conscience que de la lâcheté à l'héroïsme, il n'y a qu'un pas que l'on franchit sans le décider, selon sa nature. Cette déshumanisation où les individus sont devenus des objets (des armes dangereuses) ou se retrouvent réduits à des pulsions incontrôlables (la fuite) est le véritable propos de Tavernier sur la guerre et ce qu'a voulu jouer Philippe Torreton qui a défini son personnage comme « un tank rouillé abandonné au fond d'un jardin ». L'héroïsme de Conan n'est donc qu'une forme de traumatisme qui, toujours selon l'historien George Mossé, conduira à la naissance des fascismes.

Admirer un héros ?

Le personnage principal du film est le lieutenant Norbert dont le regard nous guide dans ce monde en guerre. Pourtant, le héros du film est le capitaine Conan. Il faut prendre ce terme de héros au sens propre. Le capitaine Conan est un personnage qui se rattache à la mythologie grecque et à l'Iliade. En effet, lui-même ne se définit pas comme un militaire mais bien comme un guerrier. Il n'a pas fait la guerre, il l'a gagnée. Il présente les aptitudes propres au héros : le courage, la droiture et l'invincibilité, toutes les qualités viriles qui créent l'admiration du lieutenant Norbert et donc du spectateur. C'est aussi pour cela que Conan n'est pas le personnage principal du film car ses apparitions souvent abruptes sont attendues par le spectateur puisqu'elles portent en elles le mouvement, l'inattendu et le spectacle. Conan suscite donc une identification par admiration chez le spectateur comme tout héros épique, ainsi que l’a défini le théoricien de la littérature H. R. Jauss. Ses qualités morales ne sont pas exemptes des ambiguïtés propres au guerrier que l'on connaît dans de nombreuses mythologies, d’Achille à Cuchulainn. Conan apparaît violent, individualiste, insoumis, misogyne. C'est en cela qu'il échappe à une analyse purement historique et qu'il s'inscrit dans cette tradition des héros dont les qualités guerrières finissent par mettre en péril l'ordre quand celui-ci est rétabli. En effet, Conan considère que le seul moyen d'agir sur le monde est le combat physique, la violence. Pour lui, le monde se réduit aux guerriers qui écrasent et méprisent les « bigorneaux ». Jamais ce personnage ne change dans le film mais c'est notre regard sur lui, à l'instar de celui de Norbert, qui évolue. Car les limites du héros guerrier finissent par être atteintes par l'absence de considérations morales du capitaine dont le credo est que la fraternité des armes est supérieure à tout. Cette fraternité mène à justifier le crime. La violence admirable du capitaine devient rapidement insoutenable et met profondément mal à l'aise le spectateur à la fin du film, lorsque Conan veut poursuivre les bolchéviques russes dans l'eau pour les tuer tous. L'épilogue véritablement tragique (car il fait horreur et pitié) du film montre que si ce personnage de héros-guerrier semblait un archétype atemporel et indestructible, il est en fait rattrapé par la réalité normative et perd sa raison d'être dès la fin de la guerre.

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