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Ici, ailleurs

Sigalit Landau, Shelter

Sigalit Landau

Née en 1969 à Jérusalem, vit et travaille à Tel Aviv (Israël)

Bronze
Œuvre unique
Dimensions : 480 x 125 x 350 cm
Collection de l’artiste

Sigalit LandauSigalit Landau
Shelter, 2011-2012
Courtesy Sigalit Landau
© Yotam From

L’artiste a réalisé une empreinte de la bouche d’accès et de l’escalier conduisant à un vieil abri antiaérien situé au sud de Tel Aviv. À partir de cette empreinte, elle a fait fondre en bronze une sculpture, respectant la rudesse de la texture initiale. L’escalier, enfoui sous terre à l’origine, s’élève maintenant depuis le sol jusqu’à la bouche d’accès. Sigalit Landau répond en artiste à la situation politique de son pays, qui vit sous la menace permanente d’un conflit. Celle-ci s’apparente, selon le point de vue, à une cheminée posée de guingois ou à la béance inquiétante d’une grotte juchée au sommet de l’escalier. Elle transforme un abri ordinaire en une sculpture étrange, une échappatoire secrète vers un lieu incertain, une Échelle de Jacob.

L’empreinte, le fragment

Sigalit Landau s’inscrit dans une démarche mémorielle en déracinant un fragment de l’architecture souterraine de Tel Aviv. Par cette empreinte, réalisée à la manière d’un archéologue, elle nous donne à voir ce qui « a été », pour reprendre la formule de Barthes. 

Références
Le travail de Rachel Witheread peut être mis en relation avec la démarche de Sigalit Landau. Cette sculptrice britannique s’inscrit dans une démarche mémorielle. Ses œuvres procèdent de moulages, d’empreintes qu’elle réalise dans des lieux qui vont être détruits. House est une sculpture en ciment moulée à l’intérieur d’une maison victorienne promise à la destruction. Le Mémorial de l’holocauste ou Bibliothèque anonyme sur la JudenPlatz de Vienne propose au visiteur l’empreinte en négatif d’une bibliothèque et désigne ainsi l’absence et le vide laissés par la disparition de la population juive en Autriche. 

Production
« Montrer l’absence, la rendre physique », ou « À partir du travail de Roland Barthes (Mythologies), un objet qui témoigne d’un événement ou d’une personne. »

Points de vue et inversions

Le geste artistique du déracinement déplace notre point de vue : du souterrain vers l’aérien, de la descente vers la montée, du lieu clos au lieu ouvert. Seul le titre, abri, renseigne le spectateur sur l’origine de cet objet : un escalier devenu monument. 

Références
Le travail de Philippe Ramette joue sur les modifications des points de vue : ses photographies défient les lois de la gravité et de la logique et renouvellent notre vision du réel.

L’œuvre de Patrick Tosani s’inscrit aussi dans cette logique de renouvellement du point de vue et de jeu avec l’illusion. L’artiste travaille à partir de fragments du réel : ses photographies au cadrage serré d’objets manufacturés, par le changement d’échelle qu’elles proposent, nous amène à les envisager autrement. Dans la série Masques, des pantalons deviennent d’étranges masques.

Le travail photographique d’Alexandre Rodtchenko proposait, dans les années 20, ces jeux de déréalisation par le cadrage. Le reportage qu’il fait dans les usines automobiles AMO donne lieu à une série photographique dans laquelle les roues ou les essieux deviennent, grâce à un cadrage serré, de véritables sculptures constructivistes. Enfin, les objets qui composent les photogrammes de László Moholy-Nagy sont rendus méconnaissables par le point de vue en plongée adopté par le photographe. 

Production
« D’ici je le vois, mais je ne le reconnais pas. » 

Le passage

Cette présence massive agit comme le révélateur d’une absence. Rien ne subsiste de l’immeuble ni de l’abri, sinon le cheminement entre deux vides. Manière pour Sigalit Landau d’orienter notre regard vers ce qui fait transition, passage, et donc de créer un lien. 

Références
Le travail de Sigalit Landau convoque des références culturelles, artistiques et sacrées autour du thème du passage. On peut penser au motif de la descente aux Enfers qui hante l’imaginaire littéraire (Orphée, Énée, Ulysse…) et pictural. 

L’escalier est peut-être aussi un rappel de l’Échelle de Jacob. Situé dans le livre de la Genèse, ce récit raconte un rêve fait par Jacob : il aperçoit une échelle qui descend du ciel et Dieu qui lui promet la terre sur laquelle il repose. À son réveil, Jacob prononce les paroles suivantes, qui résonnent avec l’œuvre de Sigalit Landau : « il n’y a rien que la maison de Dieu, et ceci est la porte du ciel ». 

Enfin, les œuvres de Bruce Nauman, et notamment la série Corridor, invitent le spectateur à faire l’épreuve physique du passage.

Du politique au poétique

Car, si ce carottage d’un échantillon du sous-sol de Tel Aviv met au jour les racines sur lesquelles se sont construites le conflit israélo-palestinien, il nous invite surtout à les repenser poétiquement. Il ne s’agit plus de descendre, de se mettre à l’abri, mais de prendre de la hauteur. Pour autant, vers quel espace nous mène cet escalier : l’aérien, le spirituel, ou l’incertain ? 

Références
D’autres artistes inscrivent leur œuvre dans une dimension mémorielle. 

Métro Charonne Ernest Pignon Ernest propose huit photographies, huit silhouettes humaines collées aux marches de la station de métro Charonne. Ces images sont les traces des huit manifestants tués pendant les manifestations contre l’OAS en pleine guerre d’Algérie. Elles deviennent les traces visibles d’une absence. 

Le Mémorial aux juifs assassinés d’Europe de Peter Eseinman à Berlin est une évocation poétique de la Shoah : il propose au spectateur de déambuler dans un labyrinthe composé de 2711 stèles de hauteur variable. 

Production
« Un petit/fragile monument pour une grande cause. »

Débat

« Comment un objet, un élément apparemment quelconque issu du quotidien, devient-il un symbole ? »
« Objets inanimés, avez-vous donc une âme ? (Alphonse de Lamartine) »

Un questionnement très intéressant peut se développer autour de la charge symbolique que l’on attribue à certains objets, en les coupant ainsi de leurs usages premiers et en les érigeant au statut de symbole. C’est également le processus de patrimonialisation qui apparaît ici : comment un objet quelconque devient-il un objet patrimonial (objet de mémoire) ? Comment devient-il parfois une œuvre d’art (cf. les ready-made) ?