Témoignage des mesures de responsabilisation sur la pause méridienne

Témoignage de Brigitte Ly-Richard, conseillère principale d'éducation (CPE) sur les mesures de responsabilisation organisées à l’interne sur la pause méridienne au collège Château-Rance à Scey-sur-Saône en 2011-2012. Ces mesures peuvent être envisagées comme une sanction à part entière ou une alternative à l’exclusion.

Ce témoignage montre que les mesures de responsabilisation permettent des relations plus sereines et moins hostiles avec les familles et les élèves. Elles n’excluent pas les élèves, elles les réintègrent en effectuant un processus de réparation. Un climat plus serein s’installe dans l’établissement ; elles diminuent le nombre des élèves qui accumulent les avertissements et les exclusions de manière provocante et hostile. Elles nécessitent un réel investissement de l’élève et représentent un travail symbolique de réparation. Ces mesures ne sont pas vécues comme une « souffrance » dans les familles, elles y apportent même leur soutien. Le nombre des avertissements et exclusions baisse ; ils deviennent exceptionnels et sont réservés à des cas plus graves (violences graves et répétées).

Contexte

Je suis conseillère principale d’éducation dans un collège rural de plus de 500 élèves. La plupart de nos élèves dépendent du ramassage scolaire et sont pour la grande majorité demi-pensionnaires. Le collège est à une vingtaine de kilomètres de Vesoul. 

Avec le chef d’établissement, Christian Harm, j’ai travaillé à la mise en place des mesures de responsabilisation. Nous étions enthousiastes à l’idée d’utiliser ces nouvelles mesures qui permettaient de réduire les traditionnelles sanctions, les avertissements et les exclusions.
Nous avons eu une période de tâtonnement pour trouver les mesures alternatives les mieux adaptées à la situation de l’établissement. Le collège est situé dans une petite ville avec peu d’infrastructures permettant d’accueillir des élèves hors du cadre scolaire. Il existe une maison de retraite, mais qui n’est pas à proximité du collège.

La plupart des élèves arrivent par les transports et sont demi-pensionnaires. 

Le choix d’effectuer les mesures de responsabilisation dans les locaux du collège s’est très vite imposé, et les agents ont été sollicités. Ces mesures permettaient de sanctionner les élèves tout en les maintenant dans l’établissement, les agents devenant un personnel encadrant des élèves sanctionnés.

Les élèves sanctionnés intégraient une équipe d’agents pendant une période de travail intense du midi. De la plonge au nettoyage des grosses casseroles, le prélavage des couverts avant le passage en machine sont devenus rapidement des postes privilégiés. En fonction des emplois du temps des élèves, l’aide au ménage et au rangement des salles de cours ou de la salle de restauration le mercredi matin était aussi un moment clé pour effectuer des mesures de responsabilisation. Les agents étaient « friands » de cette compagnie d’adolescents, souvent des garçons. Il faut reconnaître qu’ils étaient fortement touchés par ces mesures. Mais les filles ne manquaient pas à l’appel. Les élèves ont pris leur tâche à cœur et ont réalisé sérieusement le travail qui leur était demandé. Leur travail était apprécié, et ceci leur était signifié. 

Je pense que ces mesures ont permis aux élèves de se rendre compte de la pénibilité du travail du personnel.

Ces mesures de responsabilisation ont fortement amélioré le relationnel agents/collégiens. Chaque jour, le personnel travaillant dans les cuisines voyait passer une foule d’adolescents parfois râleurs sur ce qui était présenté dans les assiettes. Les mesures de responsabilisation ont créés d’autres liens plus respectueux. Des bonjours et des mercis étaient plus fréquents, des élèves étaient appelés par leur prénom. Ce n’était plus une horde d’élèves impolis et irrespectueux qui défilait devant le personnel. Les élèves qui ont travaillé avec le personnel se comportaient de façon moins grossière. Les élèves sanctionnés côtoyaient les différents agents qui travaillaient dans le service de restauration durant 4 à 8 heures, soit une à deux semaines. Peu de mesures de responsabilisation ont dépassé 8 heures. 

Ces nouvelles mesures ont également permis de stopper l’escalade d’avertissements et d’exclusions que certains élèves accumulaient. Mais comment faire en sorte que ces mesures ne soient pas des peines humiliantes ? Comment ces peines ont-elles été négociées ? Ont-elles été vécues comme des punitions ou des mesures de réparations ? 

Peines humiliantes ?

En Haute-Saône, aider à la cantine, cela n’a pas été un problème. Ces mesures n’ont pas été perçues comme des sanctions humiliantes ; elles ont même été bien accueillies, car présentées avec une certaine bienveillance et dans le respect de la dignité de l’élève. 

Nous avons eu l’accord des familles, qui, elles, étaient enthousiastes à l’idée de voir leur enfant effectuer des tâches de vaisselle, de ménage (leur enfant leur refuse sans aucun doute de le faire à la maison ; les adolescents adorent contrarier leurs parents !).

Les familles ont préféré voir leur enfant faire une petite expérience du travail, plutôt que de l’avoir, exclu, à la maison (il profite de la maison pendant que les parents sont partis travailler !).

Au départ, les élèves à la plonge, avec charlotte sur la tête, étaient quelque peu chahutés par leurs camarades. Puis, peu à peu, les mesures s’étant généralisées dans l’établissement, les petites moqueries se sont estompées. Elles ont touché aussi les moqueurs !!!

Comment ces « peines » ont-elles été négociées ?

Je n’ai pas eu de refus de parents, ou une, une seule famille a refusé ; leur fille a donc eu un avertissement. Pour les autres, si la mesure de responsabilisation n’était pas réalisée correctement, l’exclusion ou l’avertissement devenaient effectifs. Les négociations étaient rapides ; entre mesure de responsabilisation ou exclusion/avertissement, les élèves et familles choisissaient la mesure.

C’était le travail du chef d’établissement, c’est lui, en collaboration ou pas, qui décidait de proposer ces mesures alternatives aux avertissements, voire aux exclusions. Je me chargeais de prévenir les parents. Je ne manquais pas de souligner l’intérêt éducatif de ces mesures qui permettaient aux élèves sanctionnés de mieux connaître une partie du travail des agents qui tous les jours travaillaient à proximité des élèves.

L’appui des familles était important, voire essentiel, pour la réussite de ces mesures de responsabilisation. Ces mesures n’étaient pas ou très rarement contestées par les parents, contrairement aux sanctions traditionnelles qui donnaient lieu à plus de discussions sur leur bien fondé. La sanction est ainsi mieux acceptée par les familles ; elle est nettement moins hostile quant à la sanction ou la punition donnée à lenfant. La dimension éducative de la sanction leur apparaissait plus facilement.

Les élèves, même parmi les plus réticents, faisaient finalement sérieusement le travail demandé. Certains demandaient même à poursuivre quelques jours de plus. Leur travail était valorisé par des adultes et donc, même s’il s’agissait d’une sanction, certains y trouvaient un aspect satisfaisant et valorisant. Ils avaient le sentiment très juste d’avoir aidé efficacement des adultes, d’avoir été utiles. On le leur faisait savoir, et ceci a participé à leur sentiment d’appartenance. Ils avaient effectué un travail dans une équipe d’adultes qui leur était reconnaissante d’avoir effectué ces tâches avec sérieux.

Est-ce uniquement vécu comme une punition ou quelque part comme effectivement une réparation concrète ?

Les punitions et sanctions ne sont pas sur le même plan : 

  • les punitions sont données à l’élève par l’ensemble du personnel de l’établissement, sans l’aval du chef d’établissement ;
  • les sanctions (avertissement, exclusion, blâme…) sont décidées par le chef d’établissement ou en conseil de discipline.

Si un élève manque de respect à un professeur, ce dernier attend une réponse de l’établissement qui réparera l’offense qui lui a été faite. Le professeur attend une restauration de son autorité par l’intermédiaire des sanctions. Malheureusement, le côté éducatif des punitions ou des sanctions n’est pas encore à l’ordre du jour. Les punitions et sanctions sont souvent là pour rétablir l’ordre dans l’établissement, elles ne sont pas envisagées comme des mesures de réparation. Elles ne permettent pas aux adolescents de se responsabiliser en se posant ce type de question : j’ai causé du tort à une autre personne adulte ou un pair, comment puis-je le dédommager ? Sans ce changement de mentalité, comment répondre à cette question ? Comment un élève peut-il percevoir que la punition est là pour réparer quand l’institution l'utilise pour rétablir l’autorité ?

Le point de vue d’une conseillère principale d’éducation

Je perçois le système éducatif comme étant encore très attaché aux avertissements, aux exclusions ou aux punitions du type retenues. 
Le recours aux mesures alternatives et de responsabilisation, l’approche favorisant la discussion, prendre du temps pour écouter et clore des conflits par des excuses : tout cela n’est pas toujours bien perçu. 

Les excuses écrites ou orales, bien qu’inscrites dans le règlement intérieur, ne sont que rarement utilisées. Je les utilise volontiers dans la mesure où elles permettent de clore de façon satisfaisante de nombreux conflits et querelles entre élèves. Il n’est pas toujours facile de s’excuser lorsqu’on a causé du tort à un camarade ; les excuses nécessitent une remise en question de ses actes, voire une certaine empathie, en étant capable de comprendre la souffrance de l’autre.

Présenter des excuses ne doit pas se faire à la « sauvette » : je présente des excuses et la CPE me laissera tranquille ! Je demande qu’ils assument la responsabilité de la querelle, les élèves doivent préciser ce qu’ils regrettent d’avoir fait et seulement une fois toutes ces démarches effectuées ils peuvent présenter des excuses en regardant le (ou la) camarade lésé(e). Cela demande du temps que nous n’avons pas toujours en vie scolaire, mais si je mettais une observation ou une retenue dans le carnet de liaison de « l’agresseur, ou disons du responsable », il aurait certes été puni, mais il ne se serait pas engagé personnellement dans la résolution du conflit ; il aura même le sentiment de subir la punition. Il se peut aussi que l’élève qui est venu se plaindre se fasse maltraiter, car il est allé se plaindre et il devient responsable de la punition que son camarade a eue. Dans le cas des excuses, cela est moins souvent le cas, car l’élève, pour présenter des excuses, doit admettre sa responsabilité. Il m’arrive moi-même parfois de présenter des excuses à des élèves lorsque j’ai été injuste ou si je me suis trompée dans la résolution d’un conflit. 

J’évite au maximum le recours aux punitions de type observation ou retenue ; la grande majorité des conflits mineurs peuvent trouver une solution par l’intermédiaire du dialogue. D’autres problèmes plus importants nécessitent des sanctions, et cela concerne le chef d’établissement.

Le chef d’établissement, en utilisant ces mesures de responsabilisation, a nettement fait baisser le nombre des sanctions traditionnelles de type avertissement et exclusion. La baisse du nombre des sanctions n’a pas fait augmenter les conduites perturbatrices des élèves, bien au contraire. L’ambiance s’est améliorée dans l’établissement, et moins d’incivilités ont été enregistrées (par exemple : jets de projectiles dans le réfectoire, portes de toilettes démontées…). À noter également moins de violences quotidiennes (bagarres, injures, insultes). 

J’ai pu constater que des élèves potentiellement « à risque » pour imposer une certaine loi du plus fort ont eu plus de difficulté à s’imposer dans l’établissement. Par exemple : un élève externe de cinquième est arrivé et a marché de manière provocante dans une zone herbeuse, malgré mes demandes de ne pas traverser cet endroit boueux en hiver. Un groupe de troisième l’a interpellé en lui demandant s’il avait bien entendu ce que disait la CPE. J’ai été très surprise de voir que des troisièmes intervenaient à mes côtés et s’impliquaient personnellement. Cet élève n’a pas été soutenu par ses pairs dans son attitude provocatrice et il n’a pas insisté. Les élèves se voient ainsi contraints de modifier leur attitude de manière positive dans la vie collective. 

L’amélioration du climat scolaire protège les élèves. Le climat de confiance se crée avec moins de sanctions, souvent jugées comme injustes par les élèves et leurs parents. L’accumulation des sanctions et retenues sur une petite quantité d’élèves entraîne un climat de défiance envers les adultes, « c’est toujours moi qui prends ! » entend-on souvent. Des élèves peuvent ainsi imposer leur loi, pointer les adultes comme des punisseurs injustes, rejoints par des élèves qui n’ont été que ponctuellement punis ou sanctionnés. Dans un tel contexte, l’adulte n’apparaît plus comme une aide, mais comme une personne qui n’est là que pour punir, bien sûr injustement.

L’amélioration du climat scolaire doit être un travail d’équipe. Je n’oublie pas les heures de vie de classe animées par les professeurs principaux ou moi-même, les heures d’intervention dans les classes de l’infirmière où respect et confiance en soi étaient des notions régulièrement abordées. Les nombreuses discussions et les nombreux entretiens que le chef d’établissement a eus avec les familles.

Nous insistions beaucoup sur le fait que les élèves victimes de préjudices ont tout à fait le droit de se plaindre et qu’ils n’ont pas à subir et à se taire. « La porte » doit aussi toujours être ouverte aux parents qui doivent pouvoir dire leurs inquiétudes sur les difficultés de leur enfant dans le cadre scolaire. Il est possible de trouver ensemble des solutions. Le chef d’établissement a très nettement favorisé ces contacts.