Médiation pour et par les savoirs : témoignage d'une enseignante après les attentats de janvier 2015

Comment utiliser sa discipline comme levier et comment revenir à sa discipline pour permettre aux élèves de prendre de la distance avec des événements traumatiques collectifs ? Témoignage d'une enseignante de lettres en zone d'éducation prioritaire (ZEP) et réactions de ses élèves, au lendemain des attentats de janvier 2015.

Témoignage et actions d'une enseignante de lettres

Je n'avais pas cours le lendemain de l'attentat, mais le vendredi suivant. Des collègues de lettres ont donc pu me prévenir avant mes cours que je risquais d'être confrontée à des difficultés.

J'ai essayé de préparer mon discours en l'ancrant dans la littérature, pour qu'ils ne se sentent pas dans un débat politique. J'ai évoqué les événements, en lisant ensuite le poème Liberté de Paul Éluard.

Pour éviter qu'ils croient que je faisais partie de ceux qui font l'amalgame entre musulman et islamiste (ce qu'ils entendent malheureusement parfois au lycée), je leur ai dit qu'il était de notre devoir de lutter contre cette forme d'intolérance, contre l'amalgame et le racisme. Mon ethos posé, ils ont accepté de m'en parler, mais certains propos ont été violents. Le premier étant que les auteurs de Charlie Hebdo « méritaient cette justice pour avoir critiqué l'islam ». J'ai expliqué le sens des caricatures, qu'ils n'avaient pas compris, en concluant que de toute façon, rien ne légitime le meurtre, ou de faire justice soi-même. Ma dernière séquence (sur l’argumentation) portait sur la critique de la justice arbitraire (comme c'est une classe difficile, mon principal but était de souder les élèves autour d'un sentiment commun qui les touche afin de pouvoir créer le groupe classe autour de moi, ce qui a fonctionné). Dans cette séquence, nous avions vu l'article "Torture" de Voltaire, texte auquel ils avaient été extrêmement sensibles. J'ai donc pu le reprendre pour exemple, pour leur rappeler qu'ils avaient été révoltés par la mise à mort du Chevalier de La Barre par des fanatiques chrétiens, indignés parce que la France de l'époque ne tolérait pas la critique religieuse, et émus par la satire de Voltaire qui prenait un grand risque pour lutter contre l'intolérance et le fanatisme. Je leur ai dit que bien que la religion, le contexte et l'époque étaient différents, les enjeux étaient à peu près les mêmes aujourd'hui. Des hommes ont été abattus par des fanatiques, parce qu'ils critiquaient une interprétation extrême de la religion. Cela les a fait réfléchir, et ils se sont apaisés. Ensuite nous avons parlé de la prise d'otages de l'épicerie casher, que certains ramènent à tort au conflit israélo-palestinien, il a fallu démêler les confusions.

Quelques-uns ne croient même plus aux valeurs de l'école et à sa capacité de sortir les enfants de leur peine. Je leur ai lu un extrait de la lettre de la Ministre sur l'école (le passage sur les devoirs de l’école, notamment la lutte contre l’intolérance, qu’elle soit raciale ou religieuse), pour qu'ils se sentent un peu écoutés, au moins à l'école - mais je doute que cela soit suffisant.

Je suis sortie de mes cours vraiment émue. Par certains propos, et par leur souffrance et leur révolte, que je n'imaginais pas si fortes.

Je regrette parfois de ne pas avoir encore toutes les armes pour leur transmettre ce dont ils ont besoin, j'espère que l'expérience m'aidera un peu.