Les populations civiles, entre engagements et souffrances

Programmes scolaires français : Histoire - 3e, 1re • Équivalence canadienne : Secondaire, 2e cycle

Introduction

La Première Guerre mondiale est de nos jours encore d’emblée envisagée comme la « Grande Guerre », non pas à cause de sa longue durée car l’expression date de 1915, mais à cause de la mobilisation générale, des soldats bien sûr, mais tout autant de la population civile, indispensable là aussi pour soutenir l’effort de guerre.

On peut même parler de deux mobilisations, qui font indubitablement de la Première Guerre mondiale une guerre de masse inédite. L’ampleur de l’engagement des civils, soit 80 % de la population, est sans précédent historique. Cette implication, qui revêt des natures protéiformes, est depuis plusieurs décennies un véritable objet d’histoire. Au Canada, l’une des formes de cette guerre totale est l’enfermement, dans des camps isolés, de familles entières d’immigrants issus de pays ennemis, et un grand nombre de l’Empire austro-hongrois.

Des civils impliqués dans une guerre « totale »

Un engagement encouragé et soutenu par l’État

Un engagement protéiforme

Les familles se retrouvent sans hommes, et les femmes deviennent ouvrières, chefs de foyer, infirmières, marraines de guerre. Si elles ne combattent pas, elles participent pleinement à l’effort de guerre en suppléant la population masculine mobilisée au front. Des Canadiennes servent à titre d’employées civiles attachées aux forces armées canadiennes en Grande-Bretagne, en France et au Canada. Elles conduisent des camions ou des ambulances outre-mer, ou remplissent, au Canada, des tâches de bureau ou techniques. Par exemple pour la Royal Air Force (RAF), qui a des centres d’entraînement au Canada : en 1918, 750 femmes y sont mécaniciennes. Sur la fin de la guerre, on crée le Service féminin canadien, dont les membres sont commis, dactylos, comptables, bibliothécaires, sténographes, cuisinières, mécaniciennes, etc., chacune d’entre elles remplaçant un homme libéré pour les combats.

Les ouvrières aux champs et dans les usines

Dès août 1914, dans les pays qui sont alors entrés en guerre, les femmes sont appelées à suppléer la très nombreuse main-d’œuvre masculine des campagnes (en France par exemple, les agriculteurs représentent 41 % de la population active) qui est mobilisée (par la conscription ou l’enrôlement, selon les pays) pour le combat. Le rôle des femmes est alors essentiel dans les campagnes afin d’assurer la production agricole nécessaire à l’alimentation du front et de l’arrière, d’autant plus que la guerre commence cette année-là avant la fin des moissons. Ainsi en France, dès le début de la guerre, les deux tiers des agriculteurs étant mobilisés, le président du Conseil René Viviani incite les femmes à terminer les moissons et à labourer les terres. Les villages français se vident de la population masculine active, les hommes âgés et les jeunes adolescents sont aussi sollicités pour aider aux travaux des champs. Il est même arrivé que les soldats canadiens participent à ces travaux lorsqu’ils étaient au repos (fait avéré par de nombreuses photos d’époque, les histoires régimentaires et un officier de liaison français auprès des troupes britanniques).

Également, afin de répondre aux très importants besoins de l’artillerie, la main-d’œuvre féminine croît de 20 % dans les usines d’armement, de métallurgie et de chimie.
Les usines d’armement sont à l’évidence les plus importantes et nécessitent beaucoup de main-d’œuvre. Ainsi, afin d’attirer les ouvrières, malgré des conditions de travail très difficile et des risques importants pour leur santé, les entreprises proposent des rémunérations plus élevées. L’ouvrière « obusette », ou « munitionnette », travaille ainsi au remplissage des obus, avec des journées de 12 heures, et une exposition à une forte toxicité des produits qui entraîne des brûlures, des lésions de la peau et un teint qui devient jaunâtre à cause de la mélinite. Il arrive aussi que des cas de mortalité soient signalés à cause des excès d’inhalation quotidiens ou d’empoisonnement du sang par la poudre noire. De nombreuses et diverses autres pathologies sont aussi constatées : troubles de la vision, pertes de mémoire, convulsions. Les conditions de travail sont donc extrêmement difficiles, sans compter les nombreuses morts par accidents, notamment dus aux explosions d’ateliers de grenades.

Femmes travaillant dans une usine de caoutchouc dans le Lancashire, Royaume-Uni, septembre 1918
Photographie de George P. Lewis, Imperial War Museums, Ministry of Information First World War Official Collection.

En raison de sa féminisation, l’organisation du travail connaît ainsi des modifications. Les tâches sont davantage parcellisées et quelques aménagements sont mis en place ici et là : Citroën, par exemple, aménage des pièces permettant aux femmes d’allaiter. Par ailleurs, la très forte cadence entraîne la création de postes de surintendantes. Conscient des difficultés dues aux conditions de travail, c’est l’État qui initie ce type d’emplois en France, afin de surveiller et maîtriser l’état de santé des ouvrières. Une école spécifique est ainsi créée pour former à ces postes qui requièrent, au préalable, d’être déjà infirmière.

Au-delà de l’image spectaculaire, mais minoritaire, des « munitionnettes », c’est d’abord dans le secteur tertiaire que les femmes sont employées, par exemple au sein de l’administration des PTT ou des compagnies de chemin de fer (comme guichetières ou gardes-barrières).

Les infirmières, professionnelles ou non, et les bénévoles de santé

Les femmes jouent aussi auprès des combattants un rôle de soutien psychologique et affectif majeur sous plusieurs formes.

Ainsi la Première Guerre mondiale marque un tournant très important dans l’histoire du métier d’infirmière. Au cours du XIXe siècle, les besoins de personnel médical avaient augmenté, tout comme la volonté de plus en plus de femmes de sortir de la sphère privée et domestique. Par ailleurs, les femmes issues de familles nobles et bourgeoises pratiquantes catholiques étaient encouragées par le pape Léon XIII (1810-1903), qui voyait dans l’activité de soignante une façon de servir Dieu.

En 1859, la création de la Croix-Rouge par Henri Dunant avait déjà permis d’institutionnaliser cette future nouvelle profession d’infirmière qui se dilue à partir de là dans les œuvres de bienfaisance et de charité, particulièrement prolixes à cette époque. Vers la fin du XIXe siècle, la sécularisation des hôpitaux favorise la création de postes d’infirmières laïques. De plus, la loi de 1893 sur l’assistance médicale gratuite permet aux médecins de créer des écoles pour former des auxiliaires (la première est ouverte en 1907 à la Salpêtrière). Trois catégories d’infirmières coexistent alors : des religieuses, celles qui sont formées par la Croix-Rouge (appelées les « vaches »), et celles qui sont formées par l’assistance publique (appelées les « putains »). La guerre renforce très largement le développement et la professionnalisation des infirmières car les besoins augmentent évidemment de manière exponentielle, mais aussi parce que les pathologies nombreuses et variées dues à la guerre nécessitent une solide formation et de multiples compétences, à la fois dans les soins d’urgence mais aussi dans les soins contre les infections et les maladies. Les uniformes sont alors harmonisés : tenue blanche avec voile et blouse. Ainsi, la Grande Guerre marque la professionnalisation de la fonction d’infirmière.

Au Canada, un Service infirmier militaire existe depuis 1904 : les infirmières portent le grade de lieutenant – aucune autre infirmière alliée n’est officier – et elles perçoivent la solde et les indemnités liés à ce grade. Le 4 novembre 1914, Margaret C. MacDonald, infirmière-chef du Service infirmier canadien, fut promue au grade de major, première femme dans l’Empire britannique à atteindre un tel grade. La plupart de celles qui se portèrent volontaires durant la Première Guerre mondiale pour cette profession – qui était considérée avec respect au Canada – venaient de la classe moyenne canadienne et avaient un diplôme d’étude secondaire.

Au cours du conflit, leurs tâches sont multiples. Celles qui sont appelées « les anges blancs » interviennent même au front où elles sont réquisitionnées et où elles servent dans les hôpitaux d’évacuation, situés en arrière des lignes, ou encore dans les « autochirs », voitures automobiles chirurgicales. Elles sont aussi actives tant dans des bâtiments en « dur » que dans des baraquements ou que sous des tentes d’expédition et des camps improvisés, ou alors dans des ambulances, ou à bord des navires hôpitaux. Cet engagement les mène d’ailleurs au cœur du conflit et elles peuvent intervenir partout où se déroulent des combats.

Les infirmières militaires canadiennes, la plupart venues du monde civil, serviront au Canada, en Grande-Bretagne, en France en Belgique, en Égypte et en Grèce, dans certains cas, alors qu’elles sont sous commandement britannique, elles sont mieux traitées et payées que leurs collègues anglaises.

Entre les lignes - Les infirmières au front (07:44)

Les infirmières militaires canadiennes ont joué un rôle capital au cours de la Grande Guerre. 2 504 ont servi en Europe entre 1914 et 1918. Ce film nous permet de suivre le parcours d'une d'entre elles.
Réalisé par Claude Guilmain, produit par Anne-Marie Rocher, 
© Office national du film du Canada, 2008

Les associations caritatives et leurs volontaires bénévoles jouent aussi un rôle primordial dans la Grande Guerre, essentiellement dans les services de santé. Parmi elles, la Croix-Rouge est au cœur du conflit.

Dames de la Croix-Rouge équipées pour le front, 1914
Agence Rol, Bibliothèque nationale de France, département Estampes et photographie [EST EI-13 (391)].

En France, depuis 1878, plusieurs décrets du ministère de la Guerre réglementent le fonctionnement de la Croix-Rouge avec le Service de santé de l’armée, en cas de conflit. Ainsi, en prévision d’une guerre, la Croix-Rouge a pour mission d’installer des hôpitaux auxiliaires, de former du personnel sanitaire, de constituer un stock de matériel et de mettre en place des infirmeries de gare. L’organisation compte 192 000 adhérents pendant la période de la guerre et a ainsi les moyens de mettre en place, entre autres, près de 1 500 hôpitaux auxiliaires à l’arrière du front, fonctionnant avec 68 000 infirmières diplômées, dont 3 000 d’entre elles sont engagées dans des hôpitaux militaires. Mais, en dehors des médecins et des infirmières dans ces hôpitaux, bénévoles ou non, on trouve d’autres fonctions bénévoles dans les postes de secours de la Croix-Rouge qui suivent les mouvements du front, tels les conducteurs de voitures ambulances ou les brancardiers non-soldats.

D’une manière générale, c’est l’ensemble du personnel des services de santé qui est presque intégralement engagé dans le conflit, avec des conditions de vie et de travail parfois très difficiles et une exposition importante aux épidémies comme aux difficultés psychologiques. Par ailleurs, ces personnels peuvent subir eux aussi les coups de l’artillerie. Au total, 45 infirmières canadiennes mourront durant cette guerre, dont 14 sur un navire-hôpital canadien, le Llandovery Castle, coulé par un sous-marin allemand. Trois infirmières de l’Hôpital général canadien à Étaples et trois infirmières de l’Hôpital stationnaire canadien numéro 3, posté à Doullens, périssent à la suite du bombardement de leurs hôpitaux respectifs, en mai 1918. D’autres périront de maladie. Mais ce seront finalement des centaines de personnels de santé qui périssent dans ces conditions.

Des civils de toutes les nations s’engagent dans les services de santé et cherchent à apporter leur aide. Ainsi, par exemple, en mars 1915, l’Hôpital canadien-français (HCF) est mis en place sous le commandement d’Arthur Mignault. Plus tard, un deuxième hôpital canadien voit le jour à Laval. Mignault confie le poste d’infirmière en chef à Henriette Casault, fille aînée de Sir Louis Napoléon Casault, ancien juge en chef de la province de Québec (1894-1904) et, à l’hiver 1916, les infirmières de l’HCF de Saint-Cloud emménagent dans leurs nouveaux locaux et préparent l’hôpital en vue de l’arrivée des premiers patients. Celles-ci sont rapidement confrontées aux très graves blessures causées par l’artillerie et, peu de temps après l’ouverture de l’hôpital militaire, en mars 1916, elles accueillent notamment plusieurs centaines de blessés en provenance de Verdun.

Arthur Mignault et l’infirmière chef Henriette Casault (au second plan) à l’hôpital canadien de Saint-Cloud

Il existe encore d’autres formes d’engagement de la part de civils, plus fortunés – comme la duchesse d’Uzès en est l’exemple –, qui mettent à disposition leur demeure, leur château, qui se transforment alors en hôpital.

D’une manière plus générale, l’humanitaire connaît un essor sans précédent en Europe comme en Amérique, à travers l’engagement bénévole mais aussi les dons, qui augmentent partout.

Les marraines de guerre

Dès le début de l’année 1915, Marguerite De Lens crée une association, La Famille du Soldat, dont l’objectif est d’envoyer aux soldats coupés de leur famille des lettres, des colis et des photos afin de soutenir leur moral au front. Ainsi naissent les marraines de guerre.

Bien accueillies, au nom de l’Union sacrée, celles-ci bénéficient du relais et « du soutien de la publicité gratuite de L’Écho de Paris. Par la suite, une autre association voit le jour, Mon Soldat, fondée par Madame Bérard et soutenue par Alexandre Millerand, [alors] ministre de la Guerre ». Les marraines de guerre remportent très vite un grand succès et, en mai 1915, le journal Fantasio lance une opération appelée « Le flirt sur le front », qui propose de servir d’entremetteur entre les hommes au front et les femmes. Finalement, le projet initial des marraines de guerre se transforme en « courrier du cœur » et le journal met un terme à son initiative quelques mois plus tard. Pourtant, en décembre 1915, la revue La Vie Parisienne prend le relais et permet aux mobilisés de publier des petites annonces. Le succès est tel que le journal fait paraître deux pleines pages d’annonces de « filleuls en quête d’adoption ». Par ailleurs, d’autres journaux publient des lettres de soldats en demande de marraines.

Finalement, le but initial d’offrir un réconfort et un encouragement aux poilus laisse place à des relations sentimentales. Par conséquent, peu à peu, les marraines de guerre ne sont plus perçues comme une incarnation du patriotisme et finissent même par être dénigrées et, dès la fin de 1915, elles sont le plus souvent considérées comme, soit légères, soit assimilées à des vieilles filles qui profitent des circonstances : « Au temps des louanges succède celui des critiques qui atteignent les marraines de guerre qui sont accusées de chercher des aventures érotiques. »

Demande de marraine. Jeune poilu peu barbu aimerait correspondre avec jeune marraine ayant trésors d’amour à dépenser.
Carte postale illustrée par Xavier Sager, vers 1915
Strictement réservé à un usage en classe.

Les prostituées

Au début de la guerre, les lieux de prostitution sont relativement discrets, notamment suite à une forte campagne menée antérieurement par les courants hygiénistes. Mais au cours de la guerre, les lupanars sont fréquentés par les conscrits et au fur et à mesure du conflit, l’armée se montre plus tolérante avec les prostituées, qui tendent de leur côté de se rapprocher de plus en plus du front afin d’y rencontrer leurs clients. Aussi, pour répondre à des besoins prophylactiques, l’état-major laisse faire et finit parfois par fournir des locaux, notamment à partir de 1918, afin de permettre à des « bordels » de s’installer.

Les enfants

Pendant la guerre, et dans tous les pays belligérants, les femmes sont investies de l’autorité parentale et assurent seules l’éducation des enfants lorsque les époux sont au front. En France, par exemple, dès le 5 août 1914, le gouvernement instaure une allocation journalière aux épouses des mobilisés avec la mission de subvenir aux besoins de leur famille, malgré les rationnements et les pénuries particulièrement pénibles dans les régions proches des zones de combats ou sujettes aux invasions.

De leur côté, les enfants sont la cible de l’intense propagande menée par les États belligérants pour soutenir l’effort de guerre. Le cas de la France est particulièrement significatif sur ce point. En effet, depuis la défaite de 1871 contre l’Allemagne, l’État français, qui la considère en grande partie due à une éducation lacunaire des jeunes, affiche la volonté de renforcer le patriotisme par l’éducation. Cette politique est particulièrement renforcée lors de la Grande Guerre. Ainsi, l’Instruction publique en général, mais aussi les jeux et jouets et la littérature enfantine, véhiculent un discours patriotique très intense. À partir de 1914, les manuels scolaires, les leçons de morale, d’histoire, de géographie, de français, enseignent aux enfants que la guerre contre l’Allemagne est porteuse de valeurs civilisatrices et qu’elle est garante de leur avenir face à l’adversité que leur font subir des peuples « barbares ». En regard du devoir des soldats, engagés dans cette juste cause sur le champ de bataille, est véhiculée l’idée d’un devoir de réussite scolaire de l’enfant, qui doit se montrer digne de l’engagement et surtout du sacrifice de ses aînés.


D’autre part, en l’absence du père, l’enfant est amené à prendre des responsabilités au sein du foyer. Les plus grands doivent aider leur mère dans l’encadrement des plus jeunes, tout comme dans les tâches ménagères. Les enfants sont également appelés à participer à l’effort de guerre dès leur plus jeune âge, chacun à leur manière. Les garçons sont ainsi sollicités afin d’aider dans les travaux des champs ou dans les usines et les filles, quant à elles, peuvent être amenées à participer aux travaux de couture destinés aux soldats du front.

Des civils qui souffrent

La séparation, la solitude et le deuil

Aux nombreuses privations causées par la pénurie s’ajoutent les souffrances affectives profondes. La mobilisation des hommes et des fils, la disparition de beaucoup d’entre eux, entraînent des situations de séparation, de solitude et de deuil extrêmement douloureuses pour les couples et les familles, mais aussi pour les communautés villageoises ou les réseaux d’amis. La solitude et la souffrance de l’absence de l’autre, du mari, du fils, sont une caractéristique importante des sociétés civiles de la Grande Guerre, qui sont, quand cela est possible, compensées par un renforcement des liens au sein de communautés de natures variées. Ainsi, au Canada, naissent des organismes qui recueillent fonds et effets pour aider des familles françaises et belges ayant tout perdu suite à l’invasion allemande, ou encore pour aider les familles des militaires français ou belges partis servir leur pays attaqué et ayant laissé leurs êtres chers, au Canada, leur pays d’adoption. À cela s’ajoute aussi la souffrance de l’attente de recevoir des nouvelles, de bonnes nouvelles, ou l’anxiété d’en recevoir de mauvaises. Cette attente est particulièrement longue dans les régions qui sont éloignées des zones de combats telles que l’Amérique ou l’Australie, où le courrier met plusieurs semaines afin d’arriver jusqu’à son destinataire.

Les parents du soldat Noël et du caporal Girardot se recueillant sur la tombe de leurs enfants, Chambry (Seine-et-Marne), 1915

De plus, la forte surmortalité des combattants les plus jeunes endeuille non seulement les mères et les fratries mais aussi les nombreuses fiancées, que l’on appelle alors les « veuves blanches ». La souffrance du deuil est d’autant plus forte que les défunts sont jeunes et que, parfois, c’est le fils unique qui disparaît…

L'invasion

De nombreuses régions subissent des périodes d’invasions, quel que soit l’envahisseur : sur le front serbe, le front russe, le front belge… Et les civils sont les premières victimes de ces événements, bien souvent accompagnés d’exactions de toutes sortes. Ils sont ainsi la cible de violences diverses, exercées par les troupes d’invasion : exécutions arbitraires, viols, prises d’otages, le plus souvent aggravés de pillages, voire de saccages gratuits. Sur tous les fronts de la Grande Guerre, les populations civiles sont exposées à cette violence d’invasion.

Sur le front belge par exemple, les Allemands avancent avec la peur du « franc-tireur » belge ou français. En Serbie, les Autrichiens se montrent d’une particulière cruauté envers leur ennemi, au même titre que bien d’autres armées d’invasion. Par exemple à « Dinant, les exécutions de masse et l’emploi des civils comme boucliers humains entraînent le décès de 674 personnes, soit 10 % de la population totale, et les bâtiments, privés comme publics, les archives et toutes les richesses artistiques, sont détruits ».

La pénurie et les nombreuses privations

Dès le début de la guerre, la mobilisation générale des hommes entraîne la chute de la production alimentaire. Le retrait brutal d’une forte proportion de la main-d’œuvre masculine des travaux de production agricoles, alors que les moissons ne sont pas encore effectuées au mois d’août 1914, n’est pas toujours compensé par l’investissement pourtant massif des femmes et des enfants. De plus, les pays qui, au début du XXe siècle, importent une grande partie de leurs produits agricoles (matières premières ou plantes fourragères) et alimentaires, se trouvent très rapidement confrontés à de fortes pénuries, là aussi dès le début de la guerre, la rupture des liens diplomatiques et la situation de conflit entraînant, de fait, l’arrêt des échanges commerciaux. Par ailleurs, « dans certains cas, les stratèges militaires ont cherché à affamer les civils adverses par le blocus ou par la guerre sous-marine, aggravant encore les difficultés matérielles ». Les conséquences des blocus peuvent se révéler très importantes. L’Allemagne notamment souffre particulièrement du blocus qui est progressivement mis en place à partir d’août 1914 par les Britanniques et les Français. Les effets en sont, là aussi, immédiats et l’arrêt des importations entraîne une pénurie qui touche en premier lieu l’agriculture.

Ce sont, là encore, d’abord les civils qui sont gravement affectés par les multiples pénuries provoquées par ces événements. Plusieurs solutions sont envisagées afin de compenser ces difficultés. L’une d’elle est l’utilisation de produits de substitution, comme en Allemagne, par exemple, où sont inventés les Ersatz (en allemand : produits de remplacement) tel le pain de guerre, composé de farine mêlée avec de la pomme de terre ou autre tubercule, et qui se développe largement. Une autre forme de compensation réside dans la mise en place du rationnement dans certaines municipalités. L’Allemagne, là encore du fait du blocus, est particulièrement touchée. Enfin, les soupes populaires sont mises en place un peu partout afin d’accompagner et de compenser les mesures de rationnement parfois très strictes, avec des rations caloriques bien en deçà de 1 000 calories par jour. De son côté, la Grande-Bretagne, qui compte depuis longtemps sur ses colonies pour se nourrir, amplifie largement ses importations pendant la guerre. Le Canada agricole sera largement mis à contribution par les Britanniques et d’autres pays alliés, dont la France. Mais au Canada, comme ailleurs dans les pays en guerre, la compétition est féroce entre les hommes pour les armées ou les bras pour le travail agricole. Une campagne lancée par le gouvernement fédéral, « Patriotisme et production », obtiendra des effets bénéfiques durant la guerre. Mais dès l’automne 1914, les Canadiens offrent à l’Angleterre plus d’un million de sacs de farine et 4 millions de livres de fromage.

Finalement, si le bilan humain de ces pénuries parfois très graves fait l’objet de débats entre historiens, il se chiffre de manière unanime à plusieurs centaines de milliers de victimes, sans compter les conséquences politiques telles que les émeutes de la faim ou les mécontentements qui poussent à la révolte et peuvent constituer un terrain propice à des guerres civiles.

Les bombardements et les destructions dues à l’artillerie

La Grande Guerre est aussi caractérisée par des destructions qui ne relèvent pas seulement de la stratégie militaire sur le champ de bataille stricto sensu. En effet, les tirs d’artillerie et les bombardements visent aussi à détruire les infrastructures afin de gêner au maximum l’avancée ou le recul des troupes adverses. Par ailleurs, ces destructions ont aussi pour objectif d’atteindre le moral des populations civiles et de les empêcher de mener une vie sereine. Par exemple, Anne Duménil montre que, en France, lors de leur retrait de février 1917, les troupes allemandes rendent les « routes impraticables, les maisons inhabitables, les puits souillés, les villages sont systématiquement incendiés, les établissements artisanaux et industriels anéantis, les instruments agricoles détruits ; même les arbres fruitiers des jardins n’échappent pas à la destruction systématique ». Les bombardements ont aussi pour but d’amenuiser la force de production industrielle d’un adversaire. Ainsi, au printemps 1917, les bombardiers de l’armée allemande lancent plusieurs raids sur les quartiers industriels de Londres. Les pertes totales se chiffrent à 1 414 morts et 3 416 blessés parmi les civils britanniques.

Les bombardements systématiques des villes sont très fréquents. Le « grand canon de Paris », par exemple, qui bombarde la capitale française en 1918 (souvent confondu par les contemporains eux-mêmes avec « la grosse Bertha »), fait 256 victimes et 625 blessés. Les bombardements allemands par Zeppelin dès 1914, puis par avion, ajoutent 267 morts et 602 blessés.

Le cas de la ville de Reims, en France, est lui aussi emblématique des dégâts commis systématiquement par les bombardements. En effet, elle subit plus de 1 051 jours de bombardements ; à la fin de la guerre, seulement 60 maisons y sont encore habitables.
Du fait des progrès dans l’armement et des choix stratégiques qui sont décidés, la Grande Guerre change l’échelle les dégâts matériels que doivent subir les populations civiles.

Bombardement des halles d’Ypres, 1915
Agence Rol, Bibliothèque nationale de France [Rol, 44835].

Les massacres : le génocide des Arméniens

Comme à l’époque, les motivations « raciales » du massacre des Arméniens ne sont aujourd’hui toujours pas reconnues par certains, qui défendent l’idée que ces massacres ne visaient pas à l’extermination systématique du peuple arménien. C’est pourquoi le qualificatif juridique de génocide est parfois contesté. Il s’agit là d’un sujet qui reste très sensible. Pour autant, des pays comme la France ont officiellement reconnu, par le législateur, ces massacres comme étant juridiquement un génocide et cet événement est intégré dans les programmes scolaires.

Au début du XXe siècle, le Mouvement des Jeunes-Turcs, dans l’objectif « de créer une nation turque racialement homogène, […] multiplie[nt] les exactions contre les Arméniens d’Asie Mineure [exactions qui ont déjà largement commencé dès la fin du XIXe siècle et qui sont alors déjà dénoncées par beaucoup]. On compte ainsi [déjà] 20 000 à 30 000 morts à Adana le 1er avril 1909 ». De plus, ce gouvernement lance « des campagnes de boycott des commerces tenus par des Grecs, des Juifs ou des Arméniens ».

Mais c’est en 1915, après l’écrasante défaite des Turcs face à la Russie à Sarikamish, dans le Caucase, que le gouvernement d’Enver Paça, accusant les Arméniens de soutenir les Russes, durcit et systématise les mesures à leur encontre. Officiellement, le gouvernement d’Istanbul, sultanat de Mehmet V, allié de l’Allemagne, craint une alliance entre son ennemi historique orthodoxe russe et les Arméniens chrétiens de l’intérieur.

Ainsi, le samedi 24 avril 1915, à Constantinople, 600 notables arméniens sont assassinés sur ordre du gouvernement et la « Loi provisoire de déportation » du 27 mai 1915 fixe un cadre réglementaire pour la déportation des survivants, ainsi que pour la spoliation des biens des victimes. C’est le début du premier génocide du XXe siècle, qui fait environ un million de victimes dans la population arménienne de l’Empire ottoman.

Arménienne agenouillée devant son enfant mort à Alep, Syrie
Library of Congress Prints and Photographs Division, Washington DC [LC-USZ62-48100].

Les épidémies : la grippe espagnole

Les épidémies dues à la situation de guerre sont très fréquentes. Par exemple, le typhus atteint régulièrement des hôpitaux surchargés et saturés de personnes blessées, vulnérables et fragiles ; la lutte contre la propagation des virus et des bactéries est un souci permanent des personnels de santé. On ne sait pas vraiment estimer le nombre de victimes qui ont été touchées par ces épidémies. Tout comme on sait peu de chose sur ce que l’on a appelé la « grippe espagnole », sur le virus qui en est à l’origine, et qui se répand de 1918 à 1919 et aurait fait entre 20 et 40 millions de morts, selon l’Institut Pasteur, et jusqu’à 100 millions selon certaines réévaluations. Cette « grippe espagnole » serait la pandémie la plus mortelle de l’histoire sur un temps aussi court, devant même la peste noire.

Son qualificatif de « grippe espagnole » vient du fait que, en juin 1918, 70 % de la population de Madrid est contaminée en quelques jours, et seule l’Espagne, qui n’est pas impliquée dans la guerre, publie librement, sans censure, les informations relatives à l’épidémie. Les journaux français parlent donc de la « grippe espagnole » qui fait des ravages « en Espagne », sans mentionner les cas français qui sont alors tenus secrets pour ne pas que l’ennemi sache que l’armée et le pays sont affaiblis.

Aux États-Unis, d’où le virus serait originaire, il semblerait que plus du quart de la population aurait été infectée par le virus, et entre 400 000 et 675 000 personnes en seraient mortes. En France, le nombre de morts serait compris entre 120 000 et 240 000, selon les estimations ; 50 000 pour le Canada. Il n’existe en revanche que très peu d’informations pour l’Afrique (150 000 morts au Kenya peut-être) ou l’Asie. Pour le cas de l’Inde, les estimations, controversées, vont de un à 20 millions de morts. En Océanie, il semble que les victimes aient été très nombreuses ; en Indonésie par exemple, leur nombre atteindrait 1 500 000. Ce qui est certain, c’est que la grippe espagnole fait trois fois plus de victimes que la Première Guerre mondiale.

Le contexte historique est sans aucun doute un élément important pour expliquer une telle perte en vies humaines. En effet, après quatre années d’une guerre effroyable et tellement étendue d’un point de vue géographique, les populations européennes sont épuisées. L’accès aux soins est limité et réservé aux blessés de guerre. Par ailleurs, en 1918, il n’existe ni surveillance virologique ou épidémiologique, ni antiviraux, ni antibiotiques pour soigner les gangrènes et les infections secondaires. Enfin, les informations étant censurées, il est d’autant plus difficile d’envisager des politiques de soins ou de mettre en place les mesures nécessaires à la prévention de la diffusion rapide du virus, afin de contenir la pandémie. Enfin, l’impact de la circulation mondiale joue un rôle essentiel dans la propagation du virus.

Démonstration aux urgences ambulancières de la Croix-Rouge à Washington DC pendant la grippe espagnole, 1918
Library of Congress Prints and Photographs Division, Washington DC [LC-DIG-npcc-18662].
Victimes de la grippe espagnole regroupées dans un hôpital de fortune près de Fort Riley, au Kansas, États-Unis, 1918

Notes

bibliographie - sitographie

  • Bernier Serge, in Robert Gagnon, Yves Gingras, Actes du colloque « Le Canada et la France dans la Grande Guerre », à paraître en 2015.
  • Dlebabla Mourad, « L’effort de guerre agricole canadien en 1914-1918 », in Robert Gagnon, Yves Gingras, Actes du colloque « Le Canada et la France dans la Grande Guerre », à paraître en 2015.
  • Duménil Anne, dossier « La guerre au XXe siècle. 2. L’expérience des civils », La Documentation photographique, n° 8043, 2005.
  • Dundas Barbara, Les Femmes dans le patrimoine militaire canadien, Montréal, Art Global, 2000.
  • Horne John, « La guerre au village », L’Histoire, n° 61 : 14-18. La catastrophe, 2013/10.
  • Larané André, « 24 avril 1915. Le génocide arménien », article en ligne sur le site herodote.net.
  • Le Naour Jean-Yves, « Les marraines de guerre ».
  • Loez André, « La faim est une arme », L’Histoire, n° 61 : 14-18. La catastrophe, 2013/10.
  • Ripa Yannick, « Aux femmes, la patrie peu reconnaissante », L’Histoire, n° 61 : 14-18. La catastrophe, 2013/10.
  • Tempest Gene, « La terre blessée », L’Histoire, n° 61 : 14-18. La catastrophe, 2013/10.
  • Dossier « Première Guerre mondiale » sur le site de la Croix-Rouge française.
  • « Marraine de guerre » : article de Wikipédia.
© Réseau Canopé, 2015