Les conséquences de la Première Guerre mondiale

Programmes scolaires français : Histoire - 3e, 1re • Équivalence canadienne : Secondaire, 2e cycle

Introduction

Un siècle après l’expérience violente de la Grande Guerre, l’histoire, la littérature et le cinéma nous proposent un regard nouveau sur cet affrontement et sur ses conséquences.

Après avoir établi un bilan de la guerre prenant en compte l’évolution de l’historiographie sur le sujet, nous examinerons les objectifs du traité de paix de 1919 à travers une approche qui ouvre sur les conséquences de cet acte sur l’histoire du XXe siècle.

Quel monde au lendemain de la guerre ?

La Première Guerre mondiale est attendue et même espérée par certains. Militaires, diplomates et intellectuels y voient un moyen d’expression de revendications à la liberté et du nationalisme nés au sein des puissances européennes démocratiques tout au long du XIXe siècle.

Le règlement du conflit de « la Grande Guerre » – que l’on clamera très vite être « la Der des Der » – impose un austère et lourd bilan.

Les évolutions de l’historiographie et de la perception du conflit

Dès 1915, les généraux qui ont orchestré le conflit rédigent les premières études consacrées à la Grande Guerre. Ils privilégient une approche dite « histoire bataille », faisant le récit des affrontements et des stratégies militaires. Ils témoignent du courage patriotique des héros du Chemin des Dames, de la Somme, de Verdun… tous sites devenus aujourd’hui des lieux de mémoire.

L’Armistice, la préparation de la conférence de Paris et la période de l’entre-deux-guerres sont l’objet de travaux qui recherchent les origines du conflit et tentent d’évaluer les responsabilités. Ainsi, le ministère de l’Instruction publique français commande une étude sur les origines de la Grande Guerre à Pierre Renouvin. L’historien se penche sur les relations internationales qui ont conduit au conflit et met en évidence le contexte diplomatique de l’Armistice. Les stratégies et les ambitions des belligérants durant les derniers mois de la guerre y sont décrites. On comprend que la question des effectifs militaires a conduit l’Allemagne à capituler.

L’aspect humain du conflit est davantage étudié après la Seconde Guerre mondiale, sous l’influence du développement de l’histoire sociale, puis de la micro-histoire. L’étude n’est plus seulement diplomatique et stratégique, mais revêt dorénavant un caractère social. On s’interroge sur le sort des soldats au front, des civils à l’arrière.

À l’heure du Centenaire de la Grande Guerre, on tente une synthèse des différentes approches historiques du conflit. L’intérêt se porte sur les origines du conflit et les relations internationales de la période, et l’on commémore les contemporains de la Grande Guerre en les restituant dans leur cadre de vie social, économique et géographique. Des collectes de tout type de témoignages sont organisées, en Europe principalement.

Quels bilans établir un siècle plus tard ?

Les aspects humains

La guerre a mobilisé 73,8 millions de soldats : 48,2 millions pour les puissances alliées, 25,6 millions pour les puissances centrales. On comptabilise 9,5 millions de morts et disparus, soit plus de 6 000 morts par jour. La Grande-Bretagne a perdu 11 % de son armée, l’Allemagne 15 %, la France 18 %, le Canada 9,8 % – soit 60 661 des 639 626 hommes et femmes ayant porté l’uniforme canadien. La Serbie paie le plus lourd tribut en proportion, avec 40 % de ses effectifs décimés (source : Ined). Le caractère meurtrier de ce conflit est inédit.

Source : François Héran, « Générations sacrifiées : le bilan démographique de la Grande Guerre », <i>Population et Sociétés</i>, n° 510, Ined, avril 2014.

La guerre n’a pas épargné les civils. Ils subissent eux aussi l’invasion des puissances centrales, en Belgique et dans le nord de la France où, entre août et octobre 1914, on dénombre 6 500 victimes. Les bombardements en Grande-Bretagne font 1 414 morts et 3 416 blessés au printemps 1917. Sur le front oriental, on estime à 800 000 le nombre d’Arméniens victimes du régime turc qui est arrivé au pouvoir en 1913 par un coup d’État.

On compte également 21,2 millions de blessés, dont 172 950 Canadiens. Les infirmes et les 300 000 « gueules cassées » témoignent de la violence du conflit. Comment les États peuvent-ils les aider à vivre ? La question des pensions liées à la guerre se pose à l’heure de la rédaction du traité de Versailles et de la question des compensations économiques. Les États ont en effet à charge les mutilés, les orphelins et les veuves des héros morts pour la patrie (pour le Canada, voir Morton, Desmond et Glenn Wright, Winning the Second Battle. Canadian Veterans and the Return to Civilian Life, Toronto, University of Toronto Press, 1987).

Ce bilan humain a des conséquences démographiques importantes au lendemain de la guerre, avec une surmortalité liée au conflit. Un déficit de la natalité s’observe vingt ans plus tard, avec un effet de « classe creuse » causée par l’hémorragie dont cette génération en âge de procréer a fait l’objet.

Les reconstructions

Les territoires situés dans les zones de combat, la Belgique, l’Italie, la Serbie, sont ravagés. La France est particulièrement touchée dans le Nord et l’Est où le front était établi durant quatre ans. Certains villages ont été rayés de la carte, tel Courcelette, haut-lieu d’une victoire du 22e Bataillon (canadien français), en 1916. Les terres agricoles sont inexploitables car dévastées par les obus. Restaurer l’utilisation économique de ces espaces conditionne la vie des sociétés rurales qui y sont implantées.

Les usines sont à reconstruire et/ou à se (re)convertir pour des productions de temps de paix. Cette reconstruction doit être relancée dans un contexte de dévalorisation monétaire, d’inflation et d’endettement. Le conflit a cependant impulsé un développement technique qui est bénéfique aux entreprises, pour la nature et les modes de leurs productions. La société canadienne, qui était majoritairement rurale à l’entrée dans le conflit, devient urbaine. L’industrialisation est soutenue par l’accélération de l’utilisation du moteur à explosion, de l’électricité, du caoutchouc, etc. Le secteur automobile se développe aux États-Unis et au Canada, puis en Europe. Ainsi, le déclin économique ne sera que de courte durée, à l’image de la France qui enregistre un taux de croissance annuel de l’ordre de 4 à 5 % entre 1907 et 1913, et de 5 à 6 % entre 1922 et 1929. La croissance globale qui s’observe est un des prémices à la volonté d’améliorer ses conditions de vie après l’épreuve morale et matérielle de la Première Guerre mondiale ; elle est l’amorce de la société de consommation qui s’opère dès les années 1920 en Amérique du Nord, et qui se développera ensuite en Europe de l’Ouest, dans la seconde moitié du XXe siècle.

Durant le conflit, les États ont pris pour habitude de répondre à leurs besoins. Après-guerre, ils replient leur économie sur eux-mêmes. D’autant que, dans le contexte de la reconstruction, la demande intérieure y est très forte. Elle absorbe une grande part des produits autrefois exportés. Par ailleurs, les fluctuations monétaires liées aux politiques de dévaluations, aux États-Unis ou en Grande-Bretagne, pénalisent le développement du marché extérieur. Les réseaux commerciaux doivent donc être réorganisés.

Passagèrement affaiblie, l’Europe reste une puissance économique, mais elle doit désormais prendre en compte la concurrence des États-Unis et du Japon.

Bouleversements politiques et nouvelle diplomatie

Les puissances européennes ont impliqué leurs colonies dans le conflit. Elles y ont puisé des hommes et des ressources. Une contribution qui motivera les revendications nationalistes et le mouvement de décolonisation que connaît le XXe siècle. La Grande-Bretagne, première puissance coloniale, cède en 1931, avec le statut de Westminster qui reconnaît la souveraineté de tous les pays membres de son Empire (dominions). Ces nouveaux États accèdent à un statut d’égalité avec elle et ne lui sont plus unis que par le Commonwealth. Le Canada, le premier, a désormais une pleine liberté juridique dans tous les domaines, sauf sur la Constitution canadienne qu’il a librement accepté de laisser dans les mains de sa mère-patrie, une situation qui perdurera jusqu’en 1982. La Grande-Bretagne établit des liens économiques privilégiés avec ses anciennes colonies dites « blanches », dont le Canada. En 1947, l’Inde qui entretenait les mêmes revendications depuis les années 1920, obtient à son tour l’indépendance de la puissance britannique.

La Russie témoigne d’évolutions politiques précipitées par le conflit. Le 3 mars 1918, le traité de Brest-Litovsk établit l’armistice entre l’Allemagne et la Russie. L’Empire russe est emporté par la révolution bolchevique qui plonge le pays dans la guerre civile, puis la dictature communiste. Les relations internationales avec l’Europe de l’Ouest et les États-Unis seront rompues jusqu’à la menace nazie.

Les puissances centrales ne sont plus. La République de Weimar, en Allemagne, s’organise institutionnellement et va devoir supporter la responsabilité des conditions de paix imposées à l’Allemagne. D’abord confrontée aux ambitions communistes, elle assiste à l’enracinement de l’idéologie nazie qui fait basculer une seconde fois l’équilibre mondial.

En France, le gouvernement d’Union sacrée a pris fin en 1917. Devenu le président du Conseil, Clemenceau place la France au cœur des négociations de paix qui s’ouvrent à Paris, en janvier 1919.

La conférence de paix met en scène le nouvel ordre mondial issu du conflit de 1914-1918. Sa tenue à Paris renforce l’idée que l’Europe reste au centre de la diplomatie mondiale dans l’après-guerre.

Comment construire l’avenir ?

« La conférence de Paris, la conférence d’où doit sortir une Europe nouvelle et peut-être la consécration d’un esprit nouveau dans le monde des nations, est maintenant ouverte. »

Le 18 janvier 1919, Paris devient le centre du gouvernement du monde : 32 nations y sont réunies, Paris fourmille de milliers de personnes attirées par l’événement. Elle attire des journalistes, des écrivains, des hommes d’affaires du monde entier.

Paris 1919 - Ouverture de la Conférence de Paris (04:19)

Réalisé par Paul Cowan, produit par Paul Saadoun (13 Productions) et Gerry Flahive (Office national du film du Canada), 2008, 93 min 56 s.
© 2008 Productions 13 et Office national du film du Canada

Les attentes

Les belligérants ont à charge de régler officiellement la Première Guerre mondiale après la signature de l’Armistice, à Rethondes, le 11 novembre 1918, qui a mis fin aux hostilités militaires. La tâche qui leur incombe est immense. Elle se réalise dans un contexte chargé de souffrances, d’émotions, de rancœurs et d’ambitions.

La France, en la personnalité de Clemenceau, campe une position très ferme vis-à-vis de l’Allemagne. Elle veut être indemnisée par la partie qu’elle considère responsable pour les dégâts causés par la guerre, sur son territoire, et pour ses pertes humaines. Clemenceau milite également pour la démilitarisation de l’Allemagne et l’amputation de son territoire. Il veut littéralement anéantir l’Allemagne, afin de protéger la France.

Les Anglais veulent également être indemnisés – et ainsi ne pas tout laisser à la France. Leur argumentation s’appuie sur leurs pertes humaines, les dégâts matériels ne représentant pas une justification assez solide dans le cas de la Grande-Bretagne. Mais, craignant qu’une trop grande sévérité compromette la signature du traité et ne fasse le jeu des bolcheviks, dont l’influence est grandissante à cette date en Allemagne, ils se prononcent contre la privation de territoire.

Vittorio Orlando, le représentant italien, espère obtenir un avantage territorial qui lui permette d’établir un port sur l’Adriatique.

Le président américain Woodrow Wilson est animé d’un idéal pacifique. C’est la première fois qu’un président américain en exercice se déplace en Europe. Cette venue augure d’une pratique, ancrée au XXe siècle, qui place les États-Unis à la table de toutes les négociations. Wilson est ainsi attaché au projet d’un gouvernement supranational devant garantir la paix, le développement économique et promouvoir la liberté des peuples. La SDN, Société des Nations, critiquée et désavouée par la suite – y compris par les États-Unis – en sera l’expression.

Les difficultés

La conférence de paix est un événement inédit dans sa forme. Elle entend réunir l’ensemble des nations afin d’assurer, durablement et démocratiquement, la sécurité mondiale.

Or, les nations vaincues, l’Allemagne et l’ancienne Autriche-Hongrie, ainsi que la Russie, qui a signé un armistice en mars 1918, sont absentes des négociations. Le caractère démocratique de ce nouvel ordre mondial est également mis à mal par le fait que, très rapidement – dès le 23 mars 1919 – l’essentiel des décisions revient à un conseil restreint formé des quatre grandes puissances, qui ne tardent pas à se réunir à huis clos. À cette date, leurs positions sont elles-mêmes résumées aux détenteurs de l’exécutif dans leurs pays. Le Japon, rapidement marginalisé, quitte le cercle étroit des organisateurs de la paix.

L’élaboration du traité de paix s’appuie sur le travail de 52 commissions divisées en plusieurs groupes de travail, auxquels participent des géographes, des historiens, des économistes, dont le Britannique John Maynard Keynes  . Certains Canadiens participent aux travaux, entre autres à la Commission des ports, voies navigables et chemins de fer, à l’élaboration de l’Organisation internationale du travail et aux règlements entourant les vols aériens internationaux. Cette démarche rationnelle et scientifique de l’étude des responsabilités et des conséquences du conflit a pour but d’établir un traité juste et une paix durable.

À partir de janvier 1919, on assiste à un défilé de représentants des différentes nations engagées dans le conflit. Chacun présente ses requêtes. Paris devient le centre de la diplomatie mondiale, où s’élaborent les relations internationales futures, mais aussi les tensions. L’émir Fayçal, qui a soutenu les Britanniques durant le conflit au Moyen-Orient, vient légitimement chercher l’appui des Occidentaux pour la réalisation d’une union du monde arabe. Il est soutenu par Lloyd George. Or, la France est hostile à ce projet, qui va à l’encontre de la Syrie où elle est engagée militairement. Cet exemple illustre la complexité des ententes inhérentes à l’élaboration du traité de Versailles. On perçoit également la difficulté des géographes qui ont à redessiner la carte de l’Orient, mais aussi de l’Europe et des colonies d’Afrique. Leurs travaux se transforment selon les besoins, les attentes et les doléances exprimées. Les préoccupations des peuples vivant sur les territoires est peu à peu négligée au profit des intérêts nationaux.

Paris 1919 - Nouvelles frontières, colonies et représentation des petites nations (05:45)

Réalisé par Paul Cowan, produit par Paul Saadoun (13 Productions) et Gerry Flahive (Office national du film du Canada), 2008, 93 min 56 s.
© 2008 Productions 13 et Office national du film du Canada

L’Europe au lendemain des traités de paix
Source : <i>Histoire-Géographie</i>, Troisième, Hachette Éducation, 2012, p. 59.

Le financement de la reconstruction est également au cœur des préoccupations. Qui doit payer ? Comment ? Sous quelles conditions ? Quelle est la légitimité du montant des réparations ? C’est à ces questions que doit permettre de répondre le méticuleux recensement des dégâts matériels : destruction des usines, des fermes, des villages, des routes, des chemins de fer, des ponts… Sans oublier les conséquences humaines du conflit : les orphelins, les veuves de guerre attendent des États qu’ils reconnaissent leur sacrifice et leur contribution à la défense de la patrie en leur permettant de vivre. La position du Conseil suprême sur la question des réparations est unanime : l’Allemagne doit payer. Ce n’est pas aux contribuables anglais et français de supporter la totalité du poids des réparations. Les Américains y voient un moyen indirect de s’assurer le remboursement des emprunts contractés par l’Europe durant la guerre. Le débat sur cette clause du traité porte sur le montant et modalités du remboursement.

Paris 1919 – Réparations demandées à l’Allemagne (02:09)

Réalisé par Paul Cowan, produit par Paul Saadoun (13 Productions) et Gerry Flahive (Office national du film du Canada), 2008, 93 min 56 s.
© 2008 Productions 13 et Office national du film du Canada

À ces préoccupations liées au contexte d’après-guerre, s’ajoutent diverses doléances qui s’expriment à l’occasion de la construction d’un nouveau monde : le droit de vote des femmes, le droit des travailleurs, le sort des colonies… sont soumis au débat. La contribution à l’effort de guerre justifie une évolution des statuts juridiques. La Grande-Bretagne accorde ainsi le droit de vote aux femmes à partir de 30 ans dès 1918. Au Canada, ce droit est accordé aux femmes à partir de 21 ans, à compter du 24 mai 1918 ; mais elles avaient déjà accès au vote dans plusieurs provinces : le Manitobe avait ouvert le bal dès le 28 janvier 1916.

En mars 1919, après moult divergences et concessions, les travaux de la conférence de paix sont achevés. Le 14 avril 1919, l’Allemagne est convoquée.

La signature du traité de Versailles

Composée de 160 personnes, la délégation allemande arrive à Paris le 30 avril 1919. Elle sait alors qu’on juge les Allemands coupables. Le train qui les a convoyés s’est arrêté dans les régions qui ont souffert du conflit, à Verdun notamment. Ils ne sont reçus que le 7 mai et prennent alors connaissance du traité de paix rédigé unilatéralement.

Paris 1919 - Arrivée de la délégation allemande (09:48)

Réalisé par Paul Cowan, produit par Paul Saadoun (13 Productions) et Gerry Flahive (Office national du film du Canada), 2008, 93 min 56 s.
© 2008 Productions 13 et Office national du film du Canada

Le traité de Versailles est le premier des traités signés pour mettre un terme officiel à quatre années et trois mois de conflit. Il concerne l’Allemagne uniquement, mais conditionne la signature des traités qui régleront le sort des autres nations vaincues : le traité de Saint-Germain-en-Laye (10 septembre 1919) pour l’Autriche, le traité de Trianon (4 juin 1920) pour la Hongrie, le traité de Sèvres (10 août 1920) pour l’ancien Empire Ottoman, disparu au profit de la République turque… Ce sont des documents denses et complexes, comportant des clauses territoriales, financières, militaires et juridiques. Ainsi, des parties de l’Allemagne et de la Turquie sont sous occupation : une division canadienne jouera le rôle d’occupant en Allemagne, sur une brève période de quelques mois, fin 1918-début 1919. En Turquie, des troupes britanniques sont postées à Tchanak. Lorsque les Turcs veulent les en voir partir, en 1922, la Grande-Bretagne demande à ses dominions, dont le Canada, s’ils sont prêts à la supporter militairement, si nécessaire. La réponse canadienne est négative, affirmant de ce fait de façon claire sa voix indépendante en affaires internationales, une voix qui se fera entendre de plus en plus par la suite, dans le monde.

Le traité de Versailles compte 440 articles très détaillés. Il a pour but d’établir une paix durable. Ses contemporains le perçoivent comme trop ou pas suffisamment sévère ; les générations qui ont suivi le jugent responsable de la Seconde Guerre mondiale et des conflits qui ont resurgi dans les Balkans, dans les années 1990. En effet, notre connaissance des événements qui ont fait suite à cet ambitieux projet nous incite à le condamner. Or le poids du contexte, la multiplicité des questions à régler, le caractère novateur de certains points juridiques, semblent expliquer son échec.

Dès sa présentation, le 7 mai 1919, l’Allemagne prend conscience qu’elle est punie. Les vainqueurs lui font supporter l’entière responsabilité du conflit. Elle a violé la neutralité belge, ce qui a provoqué l’entrée en guerre. À ce titre, elle doit s’acquitter de réparations, soit 20 milliards de marks or à verser avant le 1er mai 1921, qui seront complétés par une somme ultérieurement fixée. On demande donc à l’Allemagne de s’engager sur un montant qu’elle ignore. Elle est privée de l’Alsace et de la Moselle, acquises en 1870, ainsi que de tous les territoires acquis après le 3 août 1918. Cela remet en cause le traité de Brest-Litovsk qui offrait à l’Allemagne des territoires s’étendant de la Baltique au Caucase. Ces amputations territoriales se font au profit d’États revendiquant leur indépendance nationale. Naîssent alors la Pologne, la Tchécoslovaquie, la Yougoslavie. Ces États présentent aussi l’avantage, aux yeux des vainqueurs, d’encercler les territoires allemand et autrichien, désormais restreints. L’Allemagne est également privée de ses colonies. L’anéantissement porte aussi sur le terrain militaire : tout enseignement ou promotion de l’armée allemande est interdit. Celle-ci est réduite à 100 000 hommes utiles au maintien de l’ordre ; elle doit livrer ses armes, ses moyens de défense aériens et navals. L’armée allemande signifiera malgré tout sa résistance au Diktat de Versailles en sabordant sa flotte, à la veille de la remettre aux Alliés.

Paris 1919 - Conditions présentées aux Allemands, réactions et blocage à Paris (04:33)

Réalisé par Paul Cowan, produit par Paul Saadoun (13 Productions) et Gerry Flahive (Office national du film du Canada), 2008, 93 min 56 s.
© 2008 Productions 13 et Office national du film du Canada

Le traité de Versailles est une sanction contre l’État allemand. La délégation allemande rédige des requêtes visant à assouplir le texte, notamment sur la question de la responsabilité. Le peuple allemand, alors sous embargo, qui a vu ses soldats défiler à Berlin après l’Armistice et félicités par la République de Weimar, ne comprend pas une telle sentence.

Paris 1919 - Refus de l’Allemagne de signer et volte-face de Lloyd George (01:34)

Réalisé par Paul Cowan, produit par Paul Saadoun (13 Productions) et Gerry Flahive (Office national du film du Canada), 2008, 93 min 56 s.
© 2008 Productions 13 et Office national du film du Canada

Le 16 juin 1919, le traité définitif est remis à l’Allemagne. Il est peu modifié et s’accompagne d’un ultimatum de cinq jours adressé au gouvernement pour l’accepter. La menace d’une invasion alliée et la violence de l’ultimatum ont permis aux vainqueurs d’arracher à l’Allemagne la signature du traité de Versailles le 28 juin 1919. On y trouve (page 215) les signatures de deux politiciens canadiens, messieurs Charles Joseph Doherty, député conservateur de Sainte-Anne, Montréal, ministre de la Justice et procureur général du Canada, et Arthur Lewis Sifton, ex-Premier ministre libéral de l’Alberta, qui a démissionné pour faire partie du gouvernement d’union à l’approche de la conscription, député de Medicine Hat, Alberta, et ministre des Douanes et du Revenu intérieur du canada.

Signature du traité de Versailles dans la Galerie des Glaces, 28 juin 1919
© Excelsior-L’Équipe/Roger-Viollet

La signature du traité de Versailles étant la pièce maîtresse du règlement de la paix, les discussions et les traités qui suivent se font sans les figures emblématiques du conseil des quatre. Wilson quitte la France le jour même. La grande conférence de paix s’achève. Des questions ont été soulevées, des difficultés et de nouveaux périls se dessinent.

Un traité de paix source de tensions au XXe siècle ?

La nature et les termes des traités signés à partir de 1919 contiennent les germes des mécontentements qui vont nourrir les tensions et conflits du XXe siècle.

L’échec de la SDN

Dans son discours au Congrès le 8 janvier 1918, le président américain Wilson expose sous quatorze points les principes des nouvelles relations internationales. Il a engagé les États-Unis dans le conflit en 1917, avec la conviction que la guerre qui ravage l’Europe – avec le maintien de l’économie internationale – est une lutte des démocraties contre l’impérialisme. Wilson fait figure à la fois d’arbitre et d’espoir et se montre attaché à son idéal lors des négociations. Il ne veut pas d’un traité trop sévère, mais est cependant contraint aux concessions face à l’entêtement des Français à faire payer l’Allemagne et des Anglais qui refusent l’idée de la liberté de circulation sur les mers.

De retour aux États-Unis, il ne parvient pas à faire ratifier le traité de Versailles par le Congrès. Il perd les élections présidentielles de 1921 au profit du parti républicain. Il recevra le prix Nobel de la paix pour son engagement en Europe en 1919.

Son action diplomatique durant la conférence de paix a placé les États-Unis au centre de l’action diplomatique internationale. Le principe de la liberté des peuples, défendu et resté flou pour ses contemporains, est celui qui va justifier l’engagement américain dans la Seconde Guerre mondiale. Depuis, les États-Unis ont conforté leur rôle de partenaire incontournable tout au long du XXe siècle, s’imposant comme le « gendarme du monde » dans les années 1990.

La création de la SDN, Société des Nations, résulte de la volonté de Wilson, qui veut croire en l’établissement d’une entente internationale des États. Il espère les faire renoncer à la course aux armements qui a attisé les rapports de force et conduit au conflit. Il veut faire entrer le monde dans la voie des négociations collectives afin de garantir l’équilibre et la paix mondiale. Le Canada fait partie de la SDN de plein droit : le Canadien Raoul Dandurand en présidera l’assemblée générale, en 1925-1926.

Un des premiers aveux de faiblesse de la SDN est le fait que les États-Unis, du fait du refus par le Congrès américain de ratifier le traité de Versailles, n’en ont jamais fait partie.

Par ailleurs, ne disposant que de voie diplomatique et dépendant de la volonté des États pour l’application des résolutions et sanctions éventuelles, la SDN n’a pas pu empêcher la montée des totalitarismes européens. Dans les années 1930, l’Allemagne, le Japon et Italie quittent la SDN. La faillite de cette institution de la paix se traduit par le début de la Seconde Guerre mondiale.

Toutefois, une organisation de même esprit, mais dotée d’une force d’intervention militaire, voit le jour dès juin 1945 : l’Organisation des Nations unies (ONU).

Des conflits en héritage

Il est incontestable que le déclenchement de la Seconde Guerre mondiale trouve ses racines dans le corps même du traité de Versailles.

Le Diktat de Versailles nourrit le sentiment nationaliste et revanchard développé par Hitler. Dès la signature du traité, la jeune République de Weimar est discréditée. L’Allemagne entre alors dans une phase de crises politiques. Les partis d’extrême gauche, spartakistes, dénoncent la tutelle capitaliste des démocraties occidentales. Les partis d’extrême droite dénoncent, eux, la trahison et l’humiliation de l’acceptation du traité de Versailles. C’est sur cette thèse que Hitler fonde son idéologie nazie, voulant restaurer la grandeur de l’Allemagne par le rétablissement du Reich.

L’Italie, dont le représentant Orlando a quitté la conférence de paix devant le refus des membres du Conseil de lui attribuer les territoires qu’il convoitait, est également en proie aux contestations nationalistes. L’idée d’une victoire sacrifiée s’impose. En mars 1919, Mussolini crée les Faisceaux italiens de combat. Ce groupe réunit les opposants aux partis politiques traditionnels et à la démocratie. En 1920, le mouvement se militarise. Mussolini prend le pouvoir par la force le 30 octobre 1922, sans grandes réactions internationales. En 1939, l’Italie constitue l’une des forces de l’Axe. Elle contribue ainsi au basculement de l’Europe dans la Seconde Guerre mondiale.

En Asie, le Japon, qui a pris part au conflit aux côtés des Alliés dans l’espace Pacifique contre la flotte allemande, est rétribué par des territoires en Chine. Il s’agit de colonies confisquées à l’Allemagne par le traité de Versailles. Bien qu’aux côtés des démocraties pendant la Première Guerre mondiale, le Japon cède aux idéologies expansionnistes et envahit la Mandchourie en 1931.

Les années 1930 semblent mettre un terme aux idéaux pacifistes qui ont animé l’immédiat après-guerre.

En Europe centrale, les jeunes nations nées du traité de Versailles, Pologne, Tchécoslovaquie, Yougoslavie, sont la proie des nazis durant la période de 1939-1945. La victoire des Alliés leur permet de retrouver une légitimité dans la seconde moitié du XXe siècle. Cependant, la volonté d’unir les peuples persiste, au détriment des revendications nationalistes.

Alors que la Tchécoslovaquie parvient à se scinder sans conflit en 1993, la Yougoslavie entre dans une phase de guerre civile violente entre 1991 et 2001.

Conclusion

On ne peut raisonnablement pas attribuer l’entière responsabilité des conflits du XXe siècle au règlement de la Première Guerre mondiale. Toutefois, il est incontestable que son développement a favorisé les tensions diplomatiques.

Au-delà des aspects politiques, il faut reconnaître que ce premier conflit mondial constitue un véritable tournant au sein de l’histoire contemporaine. Sa mise en perspective doit nous permettre de l’appréhender à sa juste mesure, sans céder à l’émotion qu’il suscite.

Notes

bibliographie - sitographie

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    Dossier « 1919, Les lendemains de la guerre et le défilé de la victoire », juin 2009.
  • http://labyrinthe.revues.org
    Élise Julien, « Antoine Prost, Jay Winter, Penser la Grande Guerre : Un essai d’historiographie » (« Livres en notes »), suivi de « À propos de l’historiographie française de la première guerre mondiale », Labyrinthe, n° 18 : « La recherche dans tous ses éclats », 2004, p. 53-68 (mis en ligne le 20 juin 2008).
  • www.memorial-caen.fr
    « La fin de la Première Guerre mondiale : une paix restaurée ? »
  • http://www.histoire-image.org
    « La signature du traité de Versailles »

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