Les bornes chronologiques

Programmes scolaires français : Histoire - 3e, 1re • Équivalence canadienne : Secondaire, 2e cycle

Introduction

Les bornes chronologiques de la Première Guerre mondiale sont souvent et traditionnellement cantonnées aux déclarations de guerre des principaux pays d’Europe belligérants jusqu’à la signature de l’Armistice entre la France et l’Allemagne, prolongée jusqu’au traité de Versailles.

Mais la question du début et de la fin de ce conflit est beaucoup plus complexe qu’il n’y parait. En effet, ces bornes doivent être replacées dans un contexte événementiel et géographique plus large, qui va de la création des alliances à la fin du XIXe siècle, en passant par la guerre russo-japonaise en 1905, par les crises entre les pays d’Europe autour de la possession des colonies, et par les guerres balkaniques, en 1912, jusqu’aux derniers combats gréco-turcs et à la signature des traités de paix de Sèvres en 1920, puis de Lausanne en 1923.

La Grande Guerre débute-t-elle à l’été 1914 ?

Tout ne commence pas vraiment en 1914. En réalité, l’assassinat de l’archiduc François-Ferdinand d’Autriche et ses conséquences sont à la fois le facteur déclencheur de la guerre en Europe, et la suite d’une série de conflits et de crises profondes qui inscrivent la Première Guerre mondiale dans une plus longue durée.

Au vu de l’histoire des relations internationales, c’est au moins dès les premières années du XXe siècle qu’il faut envisager la réflexion sur les prémices du conflit, car elles sont marquées par un accroissement des tensions entre les pays, particulièrement en Europe, accompagné d’un renforcement des alliances militaires. Les antagonismes entre la France et l’Allemagne par exemple, non réglés depuis 1870, atteignent leur paroxysme en 1905 et en 1911, lors des deux crises marocaines. Ces deux pays se livrent en effet une compétition pour la possession du Maroc qui aboutit finalement à un protectorat franco-espagnol, au détriment de l’Allemagne.

À qui le Maroc ? Les Français, les Allemands, les Espagnols et les Anglais poursuivent le Maroc qui s’échappe à dos de chameau. Carte postale illustrée par Assus, 1906.
Strictement réservé à un usage en classe.

Par ailleurs, de nombreux autres points sont autant d’indicateurs et de facteurs de la montée des tensions : la compétition navale entre Londres et Berlin, l’essor des coalitions comme la ligue pangermanique – tout cela dans le contexte de la Weltpolitik impérialiste de l’Allemagne adoptée à la fin du XIXe siècle sous l’impulsion de Guillaume II et alimentée par sa peur de l’encerclement –, la course aux empires coloniaux. Le Canada n’est pas immunisé. Comment aider la mère-patrie dans sa compétition navale avec l’Allemagne ? Les libéraux optent pour la création d’une Marine nationale qui rejoindrait la Marine anglaise en cas de besoin : ils ont à peine eu le temps d’en construire de faibles assises lorsqu’ils perdent le pouvoir, en 1911. Les conservateurs, qui les remplacent, désirent appuyer de 35 millions de dollars le renforcement de la Marine anglaise : ce projet est rejeté par le Sénat libéral. En 1914, le Canada n’a pas de Marine digne de ce nom et n’a pu améliorer le budget de la Marine britannique. Ce débat a été alourdi par Henri Bourassa, qui veut une Marine canadienne mais pour la seule défense du pays : afin de pousser ses idées, il fonde le journal Le Devoir. Ainsi, la crise de 1914 déclenchée à Sarajevo est davantage la concrétisation visible d’une Europe, et même d’un monde, déjà largement sous tension.

Des travaux d’historiens contemporains évoquent la complexité du cadrage chronologique, ainsi que sa subjectivité. L’américain David Bell, par exemple, situe les origines lointaines de la guerre au début du XIXe siècle. Quoi qu’il en soit, tous s’accordent sur le tournant important qui s’est opéré à partir de la guerre de Crimée, en 1853-1856, conflit qui marque le tout début des guerres industrielles. Elle sera suivie par la guerre de Sécession aux États-Unis, puis par celle qui oppose la Prusse à la France en 1870, sans oublier les conflits des Boers, la guerre russo-japonaise en 1905 ou bien celle des Balkans en 1912.

Hannosuke Kuroki, Face-à-face entre les armées japonaise et russe près de Chonju en Corée, 1904
Chromolithographie, Library of Congress Prints and Photographs Division, Washington DC (LC-DIG-jpd-02521).

Une chronologie variable selon les pays et à replacer dans un contexte mondial

La chronologie de la Grande Guerre dépend aussi des engagements et des retraits des différents pays belligérants. En effet, si l’on élargit les perspectives, le monde dans son ensemble n’entre pas en guerre en août 1914. Beaucoup de pays ne se joignent au conflit que l’année suivante, ou plus tard encore, ou bien en sortent avant ou après 1918.

Ainsi l’Italie qui, le 23 mai 1915, après avoir négocié le pacte de Londres, entre en guerre aux côtés de la Triple-Entente. La Bulgarie quant à elle, pourtant neutre mais sollicitée par les deux camps, s’engage aux côtés des puissances centrales en octobre 1915. Le Portugal, de son côté, entre en guerre aux côtés de l’Entente en mars 1916 pour renforcer sa position en Europe et préserver ses colonies en Afrique, qui sont convoitées par l’Allemagne. La Roumanie, qui revendique la Transylvanie, déclare la guerre à l’Allemagne en août 1916, après la contre-offensive russe victorieuse sur le front oriental qui lui laisse alors penser à une défaite de l’Autriche-Hongrie. La Grèce, restée neutre jusque-là, rejoint l’Entente en déclarant la guerre à la Bulgarie en novembre 1916, puis à l’Allemagne en juin 1917. De leur côté, les États-Unis entrent en guerre le 6 avril 1917, mais les forces n’arrivent en France qu’à partir d’octobre 1917…

De la même manière, le Brésil, alors pays neutre, s’engage dans le conflit après qu’un sous-marin allemand ait coulé le cargo brésilien Paraná au large de Barfleur, le 3 avril 1917.

Enfin, il faut bien sûr mettre ces déclarations de guerre en perspective avec l’implication des colonies, qui varient d’une région à une autre. Le Canada, pour sa part, entre en guerre en même temps que la Grande-Bretagne : il peut toutefois décider de la façon dont il participera au conflit.

La Grande Guerre se termine-t-elle le 11 novembre 1918 ?

La réponse est là encore beaucoup plus complexe qu’il n’y paraît et la fin de la guerre est elle aussi difficile à généraliser au monde tout entier.

La Russie, par exemple, signe le traité de Brest-Litovsk en mars 1918 alors qu’elle s’était déjà désengagée depuis les révolutions de 1917. Au Moyen-Orient, c’est le 31 octobre 1918 que l’armistice de Moudros est signé ; le 3 novembre, celui de Villa-Giusti, entre l’état-major italien et l’état-major d’une Autriche-Hongrie alors fraîchement démantelée.

Les guerres balkaniques, qui ont débuté en 1912, ne s’achèvent qu’en 1922, avec la fin du conflit gréco-turc, puis avec la signature du traité de Lausanne en 1923, qui scelle lui-même la fin de l’Empire ottoman… mais qui ne traduit pas non plus pourtant la fin des conflits au Moyen-Orient.

Ainsi, entre les divers armistices et traités de paix qui sont signés entre 1918 et 1923, il est bien difficile de fixer une date précise pour déterminer la fin générale de la Première Guerre mondiale.

On peut ajouter à cela, avec notre recul, que son règlement n’apportera qu’une paix temporaire ; et que, selon l’expression « armistice de 21 ans » qui a pu être parfois utilisée, la Seconde Guerre mondiale en sera, dans une très large mesure, la continuité logique.

On peut aisément conclure qu’il est presque impossible de définir clairement les bornes de la Grande Guerre à l’échelle mondiale.

Notes

bibliographie - sitographie

  • Bell David A., La Première Guerre totale. L’Europe de Napoléon et la naissance de la guerre moderne (trad. Ch. Jacquet), Ceyzérieu (Ain), Éditions Champ Vallon, 2010.
  • Bernier Serge, Le Patrimoine militaire canadien. D’hier à aujourd’hui, Tome III : 1872-2000, Montréal, Art Global, 2000, p. 82-89 (accessible sur  www.cmhg-phmc.gc.ca).
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