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Naissance de la figure de l’intellectuel

Français-histoire des arts / 3e

Par Christophe Radenac, professeur de lettres modernes

DOCUMENTS

De l’homme de génie à l’intellectuel

DOC A Victor Hugo, « Melancholia », in Les Contemplations, 1856.

La fonction des intellectuels

DOC B Bernard Lazare, in La Révolte, supplément littéraire no 24, du 24 février au 3 mars 1894.

Un réquisitoire

DOC C Émile Zola, « J’accuse… ! Lettre au président de la République », in L’Aurore, 13 janvier 1898.

Naissance d’un mot

DOC D Georges Clemenceau, « À la dérive », in L’Aurore, 23 janvier 1898.

Un discours anti-intellectuels

DOC E Francis Brunetière, in Revue des deux mondes, mars 1898.

Procès des intellectuels

DOC F Maurice Barrès, in Le Journal, 1er février 1898, texte repris dans Scènes et doctrines du nationalisme, 1902.

Appel à la révolte

DOC G Octave Mirbeau, « L’affaire Dreyfus », in L’Aurore, 2 août 1898.

Une charge violente

DOC H Zola et ses « intellectuels ». Caricature.

Zola terrasse le dragon

DOC I Vive Zola, le Vengeur ! Caricature, carte postale, 1898.

ANALYSES DES DOCUMENTS

De l’homme de génie à l’intellectuel

Certains poèmes des Contemplations (1856) reflètent les préoccupations politiques de Victor Hugo, homme d’action. Pair de France depuis 1843, maire du 8e arrondissement de Paris, député à la Constituante en 1848, il a soutenu Louis-Napoléon Bonaparte avant de devenir son plus virulent opposant et de s’exiler jusqu’à la chute du Second Empire en 1870. Son action politique se prolonge à travers le combat pour les questions sociales. D’ailleurs, à l’époque où il achève « Melancholia », Hugo écrit Les Misérables.
Cet extrait est le seul document du corpus qui n’appartienne pas précisément à la période qui voit naître la figure de l’intellectuel dreyfusard. Cependant, Hugo, s’il annonce ici cette naissance quelques années auparavant en décrivant « l’homme de génie », montre aussi, par différence avec l’intellectuel, son isolement et sa solitude. Figure du poète, mais aussi homme engagé, Hugo assigne à l’homme de génie un rôle social : « Agrandir les esprits, amoindrir les misères », avec cet art de l’antithèse qui lui est si caractéristique. Véritable « phare », le génie, grâce à sa pensée supérieure, est celui qui peut apporter la lumière à ceux qui souffrent, celui qui, par son engagement, pourra contribuer modestement (« un peu plus »/« un peu moins ») à l’avènement d’une plus grande justice sociale.

La fonction des intellectuels

En 1894, répondant aux accusations qui mettent en cause la responsabilité des « intellectuels » dans les attentats anarchistes, Bernard Lazare, critique littéraire, journaliste et dreyfusard de la première heure, définit la fonction des intellectuels. Il est notable qu’il emploie ici le néologisme péjoratif de l’époque qu’il accepte d’assumer, en en faisant même un titre noble, pour tous ceux qui s’engagent, qui se révoltent et qui sont dans « l’action intellectuelle ». Bernard Lazare considère les intellectuels comme les héritiers des grands penseurs du passé, avec lesquels il établit une filiation explicite.
Son article, antérieur à la lettre ouverte de Zola, appartient au discours épidictique, il loue les intellectuels et leur rôle en les mettant sous la protection d’illustres penseurs du passé, et il blâme ceux qui considèrent le mot comme une insulte, les qualifiant « d’acéphales », et les disqualifiant : il leur demande, en effet, de condamner aussi les illustres noms qu’il cite, procédé rhétorique de l’argument ad hominem, classique mais efficace.
Enfin, le début de ce passage, avec sa référence aux armes, formule l’idée d’une action et d’un combat intellectuels efficaces. Bernard Lazare lie ainsi de manière indéfectible l’intellectuel au registre polémique et au combat.

Un réquisitoire

Comme l’ensemble du texte, cet extrait se présente sous la forme d’un sévère réquisitoire qui englobe tous ceux qui, d’après Zola, portent une responsabilité dans ce qu’il considère comme une erreur judiciaire. Le texte est composé de paragraphes brefs, commençant par l’anaphore « J’accuse ». En écrivant à la première personne, l’écrivain s’engage, non tant en son propre nom mais au nom des valeurs qu’il veut voir respecter : la loi, la justice, la vérité, les droits de l’être humain. Le réquisitoire « contre » est donc dans le même temps un plaidoyer « pour ». Ce passage, représentatif du reste du texte (consultable sur le site internet www.alalettre.com), beaucoup plus long, montre comment l’écrivain peut s’engager en son propre nom (avec les risques qu’il encourt), et au nom de valeurs considérées comme supérieures.
L’originalité et l’efficacité de l’article tiennent précisément à cette convergence du « je » et de critères qui se veulent universels. Zola met le poids de sa notoriété (il est membre alors du Comité des gens de lettres) dans son combat pour Dreyfus en même temps qu’il se fait le porte-parole de tous ceux qui souhaitent voir triompher les valeurs qu’il défend. La fin de la lettre montre que l’écrivain prend délibérément des risques avec cette publication qui ouvre une polémique publique afin d’empêcher l’étouffement définitif de la vérité. Le pouvoir de la presse et le rôle qu’elle joue sur le plan de l’information, mais aussi et surtout sur celui de la formation de la réflexion et de la pensée sont ici manifestes. C’est l’exemple de l’engagement d’un écrivain, utilisant des moyens différents de ceux de Voltaire dans l’affaire Calas, pour diffuser ses idées : la presse sera le berceau de la naissance des intellectuels, dont la lettre de Zola est une sorte d’acte fondateur.
On pourra étudier le texte sous la forme d’une lecture analytique adoptant le plan suivant : expression d’une accusation ; expression de valeurs fondamentales ; une écriture engagée.

Naissance d’un mot

« N’est-ce pas un signe tous ces intellectuels… » : ainsi s’exprime Clemenceau, rédacteur en chef de L’Aurore, le 23 janvier 1898, à propos des pétitionnaires qui soutiennent le capitaine Dreyfus. Il semble qu’il soit le premier à désigner les dreyfusards par ce vocable « en caractères italiques, ce qui marque clairement la rareté de l’usage », comme le notent Pascal Ory et Jean-François Sirinelli dans Les Intellectuels en France de l’affaire Dreyfus à nos jours (Perrin, 2004). « Le mot n’est pas popularisé pour autant », indiquent-ils un peu plus loin.
Il est intéressant de noter que Clemenceau fait du soutien au capitaine Dreyfus un combat pacifique mais dangereux, évoquant « les menaces qu’on a répandues dans tous les établissements d’instruction publique ». Clemenceau souligne la diversité d’origine des « intellectuels » (trait caractéristique qui se confirmera par la suite), et les désigne comme la source d’un « mouvement d’opinion ». L’intellectuel est donc l’homme d’une cause mais aussi celui qui influence l’opinion et qui permet d’espérer dans l’avenir.

Un discours anti-intellectuels

Cet extrait permet de confirmer le fait que le mot « intellectuel » est bien d’un usage de plus en plus courant à cette époque, mais il permet aussi de rendre compte d’un état d’esprit. Francis Brunetière, l’un des critiques littéraires de l’époque les plus réputés, est aussi un antisémite militant. Né de l’affaire Dreyfus, ce mot est ici employé dans son acception d’origine, il vise à ridiculiser ceux qui ont la prétention d’intervenir en tant qu’« intellectuels » dans le domaine politique.
Brunetière dénonce le sentiment de supériorité qu’il croit déceler chez les intellectuels, qui les conduit à vouloir « hausser les écrivains, les savants, les professeurs, les philologues au rang de surhommes ». Il va même jusqu’à établir une hiérarchie sociale, dans laquelle le travail de l’esprit n’occupe pas la première place. Ce discours anti-intellectuels se fera d’ailleurs entendre bien longtemps après lui dans d’autres discours… Mais il attaque aussi avec virulence leur prétention à remettre en cause la chose jugée au nom d’une Vérité et d’une Justice fondée sur la raison et sur des principes supérieurs.

Procès des intellectuels

Selon Pascal Ory et Jean-François Sirinelli, c’est cet article de l’écrivain le plus admiré de la jeune génération qui va véritablement populariser le terme « intellectuels ». Le Journal, qui publie cette chronique de Maurice Barrès, est un quotidien à gros tirage, bien plus lu que L’Aurore. Le terme est lancé, et ce qualificatif, supposé péjoratif, sera repris avec fierté par les intéressés.
Barrès va s’employer à décrédibiliser les intellectuels, n’hésitant pas à aller jusqu’à l’insulte en les qualifiant de « déchet fatal » et en les comparant au « chien décérébré » qui sert de cobaye pour les expériences scientifiques. Il dénonce l’attitude des intellectuels qui selon lui se placent au-dessus de « la foule », ce « Bottin de l’élite » comme il les qualifie de manière ironique. Il leur refuse ce statut, les estimant indignes de la fonction qu’ils prétendent exercer.

Appel à la révolte

Journaliste et écrivain célèbre à la fin du XIXe siècle, Octave Mirbeau s’est mis tout au long de son existence au service des avant-gardes culturelles. Zola le définissait ainsi : « Le justicier qui a donné son cœur aux misérables et aux souffrants de ce monde. » Il prend très tôt parti pour les intellectuels, et cet article publié dans L’Aurore en témoigne. À travers le récit de cette expérience personnelle, il relate ce dont il fut témoin « l’autre jour à Versailles », sans doute à l’occasion du procès d’Émile Zola, à la suite de la publication de sa lettre ouverte.
Cet extrait permet d’aborder le texte narratif à visée argumentative, et de revoir les types de discours. Le recours au discours direct traduit la violence et la véhémence avec laquelle les intellectuels dreyfusards de l’époque étaient attaqués. Ces propos retranscrits (réels ou non ?) et présentés comme tenus ouvertement témoignent aussi de ce que certains généraux, et une partie de l’opinion publique, pouvaient penser au sujet de l’affaire Dreyfus et des intellectuels engagés aux côtés de « l’ex-capitaine ».
La fin du texte est marquée par le lyrisme et par le talent oratoire de Mirbeau, qui, dans ce contexte judiciaire, rédige un véritable plaidoyer pour la défense de la vérité et un appel à la révolte des intellectuels. Cette dernière partie permet d’ailleurs de définir le statut de ceux que l’on peut compter dans les rangs de ces intellectuels, « professeurs, philosophes, savants, écrivains, artistes, tous ceux en qui est la vérité », gardiens et défenseurs d’un « patrimoine d’idées » face aux « hordes barbares ».

Une charge violente

Cette caricature témoigne bien du dénigrement dont fut victime Émile Zola ainsi que tous ceux que l’on qualifiait d’intellectuels au moment de l’affaire Dreyfus. Zola est représenté avec une tête disproportionnée, marquant ainsi la prédominance de l’esprit sur un corps que l’on distingue à peine, mais soulignant peut-être aussi sa prétention à vouloir s’opposer à la justice et à l’armée (voir l’expression familière « avoir la grosse tête »). Vêtu d’une toge, il est renvoyé par ce costume en dehors de son époque, anachronisme qui souligne sans doute l’inanité de son combat pour ses détracteurs. L’Antiquité s’opposant à la modernité (représentée par les cheminées d’usines qui fument au loin), Zola est hors de la cité, exilé (volontairement ou banni ?).
Ceux qui l’entourent, qui partagent son combat sont représentés par un troupeau de porcs, représentation particulièrement insultante pour les juifs. Ce type de métamorphose animale (déjà rencontrée chez Barrès) est bien évidemment dégradant et humiliant.
Zola est donc représenté comme le berger dégradé d’un troupeau de porcs, dont la place est loin de la cité et de la civilisation moderne. Le réalisme du visage renforce la violence de la caricature.

Zola terrasse le dragon

L’importance du combat mené par Zola et les intellectuels durant l’affaire Dreyfus est confirmée par cette carte postale. En effet, non seulement ce support indique à quel point ce combat était présent dans la société française de l’époque, mais il renseigne aussi sur la médiatisation des idées à travers la recherche de supports variés pour mobiliser l’opinion publique. En effet, rien de plus facile à diffuser qu’une carte postale dont la vocation est de circuler, comme les idées d’ailleurs.
La légende et la représentation sont très explicites. Zola est présenté de manière héroïque, il est un défenseur mais aussi un vengeur. L’archange saint Michel (voir le tableau de Bartolomé Bermejo, Saint Michel et le dragon, National Gallery, Londres) est celui qui terrassa le dragon de l’Apocalypse, il appartient à la tradition chrétienne mais aussi à la tradition juive. C’est aussi lui, « chef des armées célestes », qui incarne la lutte contre le Mal, et qui est le protecteur du peuple d’Israël.
Comme saint Michel, Zola est donc le protecteur du peuple d’Israël en défendant Dreyfus, mais il est aussi celui qui combat le mensonge et l’injustice, le « prince des lumières » combattant « l’ange des ténèbres ». On ne peut s’empêcher de penser, en voyant les rayons lumineux qui sont représentés à l’arrière-plan, au poème de Victor Hugo (doc A) évoquant « l’homme de génie » et déclarant que « le jour qu’il jette est un jour éclatant ». Enfin, la posture du personnage, dominateur, fier, le regard tourné vers l’horizon, contribue à représenter Zola comme un homme salutaire, la figure du prince des intellectuels.