TEXTES ET DOCUMENTS POUR LA CLASSE

Vous êtes ici : Accueil > Vous êtes ici : Accueil > Tous les numéros > L’engagement littéraire > La cause des enfants

Abonnez-vous !

Sur 1 ou 2 ans, en France et Outre-mer ou à l'étranger, découvrez toutes les formules d'abonnement.

Pour toute demande d'information, contactez-nous.

La cause des enfants

Français-histoire-instruction civique et morale / cycle 3

Par Alain Parrau, professeur de lettres

DOCUMENTS

Exploitation des enfants

DOC A Victor Hugo, « Melancholia » (extrait), in Les Contemplations, livre III, 1856.

DOC B Fillettes poussant un wagonnet dans une mine de charbon, Charleroi, 1915.

Enfermement et révolte

DOC C Jules Vallès, L’Enfant, 1881.

Une enfance « nègre »

DOC D Black Boy, trad. Marcel Duhamel, 1947.

ANALYSES DES DOCUMENTS

Exploitation des enfants

Victor Hugo (1802-1885) publie ses premiers poèmes à l’âge de 20 ans (Odes et Ballades). Au théâtre, la représentation d’Hernani en 1830 confirme son statut de chef de file du romantisme. L’année suivante, il s’affirme en maître dans tous les genres littéraires avec la publication de son premier grand roman, Notre-Dame de Paris. À 40 ans, Victor Hugo est un homme de droite bien-pensant, considéré avec bienveillance par la bourgeoisie, reçu dans les salons de la noblesse. Mais la révolution de 1848, puis le coup d’État de Louis-Napoléon Bonaparte en 1851, le font changer complètement d’opinion. Opposant actif à ce coup d’État, il lance un appel à la résistance armée, et sera contraint de prendre la route de l’exil à Jersey et à Guernesey. C’est pendant cet exil, qui durera dix-neuf ans, qu’il rédige les ouvrages qui feront de lui un poète et un romancier engagé dans tous les combats de son temps, adulé par la gauche républicaine et exécré par les conservateurs : Les Contemplations (1856), La Légende des siècles (1859), Les Misérables (1862). C’est dans ce dernier ouvrage qu’il dénonce les « trois problèmes du siècle, la dégradation de l’homme par le prolétariat, la déchéance de la femme par la faim, l’atrophie de l’enfant par la nuit ». Après la défaite de Sedan et la proclamation de la république, il rentre à Paris le 5 septembre 1870. En 1871, il ne soutient pas la Commune, mais dénonce la violence de la répression contre les communards et, un peu plus tard, milite pour leur amnistie. Il est élu sénateur en 1876 et en 1882. À sa mort, plusieurs centaines de milliers de personnes suivront son cortège lors de ses obsèques nationales.

Composé entre 1834 et 1838, publié dans le livre III des Contemplations seulement en 1856, « Melancholia » est un long poème qui témoigne de la sensibilité de Hugo envers ce que l’on appelait, dans le langage de l’époque, « la question sociale ». D’abord imprégné d’une conception chrétienne de la charité, Hugo s’en éloigne ici, dénonce les conditions de vie inhumaines imposées par la bourgeoisie industrielle aux prolétaires. L’extrait proposé est le célèbre passage sur le travail des enfants, écrit quelques années avant la première loi de 1841 visant à le réglementer (elle imposait un âge minimal, 8 ans, dans les entreprises de plus de vingt employés).

Ici la versification la plus classique, en alexandrins, se met au service de la dénonciation d’un ordre social et de la violence qu’il inflige aux enfants. Portées par les trois premiers vers, les questions initiales présentent les marques de cette violence sur les corps : fiévreux, amaigris, ces corps sont ceux d’enfants (Hugo précise, « ces filles de huit ans ») en qui l’enfance a été détruite (« pas un seul ne rit »). Et avec la réponse du quatrième vers, un monde se dévoile : celui de l’usine, des journées de travail de quinze heures. Associée à celle de l’âge, la précision du nombre dit la loi de ce monde : l’exploitation. Le poème va donner une réalité sensible à ce terme encore abstrait. D’abord par les métaphores (prison/bagne/ enfer/airain/fer) qui évoquent à la fois l’univers carcéral et le métal, froid et dur, l’alliance des deux donnant naissance à une version moderne de l’enfer, en fer : là où les enfants, « anges innocents », sont enfermés. La machine, ensuite, devient un être vivant, dévorant : « sombre », « monstre », « dans l’ombre ». Faisant voir l’exploitation, le poème en dénonce l’inhumanité essentielle, inhumanité en quelque sorte redoublée puisque ce sont des enfants qui en sont les victimes. Car l’enfant n’est pas seulement un être humain, il est l’humain à l’état naissant, exposé, fragile, qui a besoin de protection pour accomplir la promesse qu’il porte. Le travail des enfants est un travail meurtrier, du corps (« la beauté ») et de l’âme (« la pensée »), qui renverse l’ordre fondateur de toute société humaine : la richesse naît de la misère, l’enfant devient un outil, la machine supplante l’homme. À ce travail aliéné et aliénant, le poème oppose, dans ses derniers vers, le travail qui libère, grâce auquel s’accomplit l’humanité de l’homme. • Proposer l’activité 1 dans TDC, « L’engagement littéraire », no 1015, p. 32.

Enfermement et révolte

Jules Vallès (1832-1885) grandit entre un père professeur sévère et distant et une mère au caractère borné. À Paris, il commence des études de droit, collabore à de nombreux journaux, fonde un quotidien, Le Peuple. Il se retrouve au cœur des luttes de la Commune de Paris, ce qui lui vaut d’être condamné à mort par contumace en 1872. Réfugié à Londres de 1873 à 1877, il donne des chroniques à de nombreux journaux sous un pseudonyme, commence la publication en feuilleton de Jacques Vingtras, qui paraîtra en 1881 sous le titre L’Enfant. Premier volet d’une trilogie en grande partie autobiographique, avec Le Bachelier et L’Insurgé, l’ouvrage est la chronique d’une enfance douloureuse, la dénonciation d’un système social et l’apprentissage de la révolte. L’écriture de cette révolte devra alors casser la langue classique et les codes littéraires institués, rompre avec le langage des classes dominantes. D’où une œuvre d’une grande originalité, marquée par l’oralisation du style, l’insertion d’un langage trivial dans la prose, une narration fragmentée.

La parution en feuilleton explique en partie l’aspect du roman, qui se présente comme une suite de courtes chroniques. Dans l’extrait proposé, Jacques fréquente le lycée et devient le souffre-douleur d’un professeur, Turfin. La situation décrite est celle d’une retenue. Les maladresses de l’enfant font pleuvoir sur lui les punitions : expérience douloureuse de l’injustice, qui provoque une colère et une révolte marquées dans le texte par les exclamatifs. Cette scène où les phrases, courtes, rapides, traduisent la soudaineté et la violence de l’échange entre l’élève et le professeur, est suivie d’un passage plus calme, dans lequel le narrateur évoque la tristesse de la « grande retenue » du dimanche. Cette alternance de séquences au rythme syncopé et de moments de répit est caractéristique de l’écriture de Jules Vallès. Les adjectifs « lugubre », « écrasant », « mélancolique » renvoient au sentiment d’une solitude poignante. Le désir d’échapper à cet enfermement se manifeste sous la seule forme permise (aller aux toilettes). Celle-ci ouvre la possibilité d’une liberté fugitive, clandestine, d’un temps à soi volé à l’ordre répressif de l’école, un temps où l’on peut traîner et jouer. Quant aux injures écrites contre Turfin, elles font déjà de l’écriture ce qu’elle sera pour Vallès : l’instrument d’une revanche. Avec la dernière scène, une étape est franchie, puisque l’injustice devient violence effective. Turfin incarne alors, par excellence, l’arbitraire d’un pouvoir à la fois individuel et social. La complicité du père, vécue par l’enfant comme une trahison, associe famille et école dans une même révolte contre l’ordre établi. La dernière phrase s’impose avec la force d’une décision irrévocable, celle où s’affirme le désir de liberté de l’enfant. • Proposer l’activité 2 dans TDC, p. 32.

Une enfance « nègre »

Petit-fils d’esclave, Richard Wright (1908-1960) passe son enfance dans le Mississippi. Abandonnée par son père, sa mère l’élève seule dans des conditions très difficiles. Il exerce de multiples métiers, part en 1927 à Chicago, publie Les Enfants de l’oncle Tom en 1938. Son deuxième livre, Un enfant du pays, obtient un succès fulgurant en 1940. En 1945 paraît Black Boy, qui raconte sa jeunesse dans le Sud ségrégationniste. Fuyant le maccarthysme, Richard Wright se réfugie en France l’année suivante. Il rencontre Jean-Paul Sartre et Albert Camus, s’engage dans la lutte pour l’indépendance des peuples coloniaux, écrit plusieurs ouvrages dont, en 1957, Écoute, homme blanc. Il meurt d’une crise cardiaque à Paris, laissant une œuvre dont il souhaitait qu’elle serve à « rassembler deux mondes, celui des Noirs et celui des Blancs ».

Publié en France en 1947, Black Boy est le récit émouvant d’une enfance placée sous le signe de la pauvreté et du racisme. Essentielle dans la formation de sa conscience d’écrivain, l’expérience de l’humiliation et de la peur se fait progressivement, étape par étape. L’enfant l’éprouve chaque fois comme la loi implacable du monde dans lequel il vit, à laquelle les adultes eux-mêmes n’opposent qu’une résistance souterraine et larvée.

Dans l’extrait proposé, le jeune Richard Wright se rend pour la première fois seul dans un quartier blanc. Partagé entre crainte et curiosité, il sait qu’il transgresse une interdiction. Il n’est pas à sa place, dans ce quartier où se rejoignent discrimination raciale et discrimination sociale. Mais il ne peut s’empêcher d’en admirer la propreté et la tranquillité, qui contrastent cruellement avec ses conditions de vie. Cette incursion dans « le monde blanc » est un événement, avec sa dimension d’imprévu. Betsy, le caniche destiné à être vendu pour pouvoir manger, sert ici de médiation : il rassure le jeune garçon, parce qu’il rassure les Blancs sur ses intentions. Lorsque la jeune femme le laisse sur le perron, seul, Richard est submergé par la peur. Il sait qu’il suffit d’un rien pour que la violence raciste se déchaîne. Il faut ensuite que s’engage la discussion sur le prix du caniche pour qu’une relation égalitaire s’établisse. La relation d’échange neutralise la différence raciale, avec tout ce qu’elle comporte de menaçant. Cette neutralisation provisoire redonne confiance au jeune garçon et ranime en lui l’affection qu’il porte à l’animal. Les trois cents deviennent un enjeu essentiel, parce qu’ils portent en eux la possibilité de refuser de vendre le chien. Ce refus symbolise pour l’enfant une révolte contre la loi du monde blanc, révolte revendiquée ensuite fièrement face à une mère qui ne comprend pas l’enjeu symbolique d’une telle obstination. La mort de Betsy et la réflexion sarcastique qu’elle suscite semblent lui donner raison. Le silence de l’enfant trahit son désarroi : entre la faim qui oblige à s’abaisser, et la révolte qui ne satisfait que la fierté, comment choisir ? La vente du caniche résume cette contradiction, cruciale dans le destin du narrateur. • Proposer l’activité 3 dans TDC, p. 32.