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Mexico-Tenochtitlán : de la découverte à la colonisation

Histoire / 2de

Par Arnaud Exbalin, professeur d’histoire-géographie au lycée franco-mexicain de Mexico

DOCUMENTS

Un face-à-face équivoque

DOC A Codex Durán, deuxième moitié du XVIe siècle.

DOC B Bernal Díaz del Castillo, Historia verdadera de la conquista de la Nueva España. Traduction Arnaud Exbalin.

Repères

DOC C Repères chronologiques

DOC D Carte des environs de Mexico, anonyme français, milieu du XVIIe siècle.

Le choc des armes

DOC E Dessin extrait du Codex Florentino, deuxième moitié du XVIe siècle.

DOC F Texte écrit par les indigènes informateurs de Bernardino de Sahagún, Codex Florentino, in Visión de los vencidos : relaciones indígenas de la conquista. Traduction Arnaud Exbalin.

Les heurts de la colonisation

DOC G Codex Matritense, 1559.

DOC H Plan réalisé par Pedro de Arrieta, 1737.

DOC I Instructions d’Antonio de Mendoza • Instructions laissées par le premier vice-roi de Nouvelle-Espagne à son successeur en 1550, in Ernesto de la Torre Villar (coord.), Instrucciones y memorias de los virreyes novohispanos, Porrúa, 1991. Traduction Arnaud Exbalin.

ANALYSES DES DOCUMENTS

Un face-à-face équivoque

Le face-à-face entre les conquistadors et les peuples préhispaniques est traité en deux temps. D’abord sur la route qui mène Cortés et ses soldats à la capitale de l’empire aztèque, puis dans la cité de Tenochtitlán même.
Après une série de déroutes contre les Mayas du Yucatán, Cortés remonte les côtes jusqu’au golfe du Mexique, où il débarque en avril 1519 avec armes et chevaux. L’empereur aztèque, Moctezuma, envoie des émissaires à ces étrangers et s’empresse de leur offrir des cadeaux (doc A), non pas pour les accueillir mais, dans la tradition des Mexica, pour les éloigner. Ce document iconographique est l’une des cinquante planches élaborées par des peintres indigènes et qui constituent le Codex Durán, récit de l’histoire des Indes rédigé par le frère dominicain Diego Durán dans la deuxième moitié du XVIe siècle. L’image est organisée en deux parties : d’un côté, les soldats espagnols équipés d’armures et de lances qui vont à pied et le cheval de Cortés mené par un esclave noir ; de l’autre, les émissaires envoyés par Moctezuma en toge et toque, chaussés de sandales et chargés de présents. Ils offrent un magnifique collier de jade à celui qu’ils ne purent guère reconnaître comme Quetzalcóatl.
Quelques mois plus tard, après avoir franchi le plateau central et passé alliance avec les peuples ennemis des Aztèques, Cortés et ses hommes arrivent à l’entrée de Tenochtitlán. L’empereur, majestueux, entouré de sa cour, les reçoit à l’extérieur de la ville sur l’une des chaussées. C’est dans ce contexte qu’il faut replacer le doc B. La scène se déroule en haut du principal temple de Tenochtitlán. Cet édifice, dédié aux deux divinités tutélaires de la ville et des Mexica (Tlaloc et Huitzilopochtli), mesure plusieurs dizaines de mètres de haut ; il permet d’avoir un panorama complet sur la cité et ses environs lacustres. L’ambiguïté des sentiments se retrouve cette fois-ci du côté des conquistadors. Face à ce qui se déroule sous ses yeux, Bernal Díaz del Castillo oscille en effet entre l’admiration et le rejet : admiration pour l’ingéniosité et la capacité des Aztèques à maîtriser un milieu difficile (les chaussées, les canaux, les ponts-levis) et à approvisionner une cité aussi peuplée (l’aqueduc, le flux incessant des barques, l’activité fébrile de la place du marché) ; répulsion envers les pratiques religieuses (les statues des dieux ensanglantées sont désignées comme de « maudites idoles » et les sacrifiés comme des victimes innocentes).
L’incompréhension tourne vite à l’antagonisme. Tenochtitlán devient le cadre d’affrontements sanglants entre les deux peuples, surtout à partir du massacre du Templo Mayor au printemps 1520.

Repères

La chronologie et la carte permettent une double mise en contexte. La chronologie (doc C) doit permettre d’expliquer que Tenochtitlán, siège de la triple alliance et capitale politique d’un immense empire, se trouve à son apogée lorsque les Espagnols s’installent dans la ville ; elle montre également que, déjà avant la conquête, les Espagnols se placent dans une logique guerrière et conquérante, puisqu’elle se situe dans le prolongement de la reconquête de la péninsule Ibérique contre les Maures.
La carte (doc D) permet de revenir sur le site de Tenochtitlán : la cité a été bâtie sur un îlot, situé sur le lac de Texcoco, lui-même entouré de chaînes de volcans culminant à plus de 5 000 mètres d’altitude. Ce milieu, sujet aux inondations, aux séismes et aux éruptions volcaniques, a de quoi inquiéter les conquistadors. Le document, postérieur à la conquête et de facture française, est surprenant. Les représentations topographiques n’existaient pas chez les Aztèques, ce qui ne signifie pas que les représentations spatiales étaient absentes de la cosmovision indigène. Le fait de cartographier l’espace avec une échelle et une orientation est un acte typiquement européen et, surtout, le fait que l’auteur de cette carte soit un Français témoigne que le Nouveau Monde fascine au-delà de la sphère ibérique.

Le choc des armes

Plutôt que d’insister sur les techniques militaires des conquistadors, nous avons pris le parti de présenter le siège de Mexico du point de vue des vaincus. En effet, ces deux documents sont tirés du Codex Florentino, vaste encyclopédie du milieu du XVIe siècle coordonnée par le frère franciscain Bernardino de Sahagún (1500-1590), rédigée en deux langues – nahuatl et espagnol – à partir de témoignages et illustrée de dessins indigènes. Le texte et le dessin témoignent en outre de deux épisodes de la conquête méconnus du grand public : le massacre du Templo Mayor (doc F) et la défaite de la Noche Triste (doc E).
Le doc F décrit le massacre de la noblesse indigène réunie à l’occasion de la fête de Toxcatl célébrée en l’honneur du dieu de la Guerre, en mai 1520. Sur ordre du capitaine Pedro de Alvarado, et en l’absence de Cortés, plusieurs centaines de dignitaires aztèques sans défense furent enfermés dans l’enceinte sacrée du Templo Mayor par les conquistadors puis décimés jusqu’au dernier. Le témoignage insiste sur la violence disproportionnée des Espagnols et leur volonté d’exterminer tous les participants. La terreur systématique est en effet un des ressorts de la stratégie espagnole, comme l’a bien montré Bartolomé de Las Casas dans sa fameuse Brévissime relation de la destruction des Indes (1552). En effet, le massacre du Templo Mayor ne fut qu’une nouvelle tuerie parmi d’autres, comme celle qui eut lieu à Cholula sur la route de Cortés. Cette technique de guerre est ignorée des Aztèques. La « guerre fleurie » des Mexica obéit en revanche à des règles strictes. C’est un simulacre de guerre qui vise à capturer des ennemis vivants afin de les sacrifier ensuite à leurs divinités. On comprend pourquoi les Mexica ont été déroutés par les exactions espagnoles.
Le doc E met en scène une défaite espagnole : la Noche Triste, en juin 1520, réaction aztèque au massacre du Templo Mayor. Les Espagnols furent encerclés dans leur quartier et préparèrent une retraite. Les Aztèques leur tendirent un piège et les laissèrent s’enfuir tout en rompant les digues du lac de Texcoco, afin d’inonder les chaussées. La plupart des Espagnols périrent noyés. Sur ce dessin illustrant le Codex Florentino, sur la vignette du haut, on voit des Mexica en train de repêcher des corps noyés que l’on peut identifier comme des Espagnols (habits et barbe) ; une tête de cheval émerge de l’eau. Sur la vignette du bas, les Mexica récupèrent les armes abandonnées par les Espagnols (canons, cottes de mailles, épées, arquebuses) pour en faire des trophées. Cette image est exceptionnelle, car elle montre des Espagnols morts et dépouillés.

Les heurts de la colonisation

Les docs G et H relatent les transformations urbanistiques de la cité de Tenochtitlán. La colonisation passe d’abord par une refonte complète de la ville. À peine conquise, la ville est détruite pour être reconstruite. Le doc G est tiré du Codex Matritense conservé au palais royal de Madrid. Il représente la partie la plus sacrée de la ville, la seule construite en dur de la cité lacustre. C’est l’enceinte cérémonielle figurée par des murs. Cet espace était strictement réservé à la noblesse guerrière et aux prêtres. Au centre, on voit la pyramide du Templo Mayor consacrée à Tlaloc (dieu de la Fertilité et de la Pluie) et à Huitzilopochtli (dieu de la Guerre). Les escaliers qui mènent au temple sont maculés de sang car on y sacrifiait les prisonniers de la « guerre fleurie ». Dans la partie basse de l’image, on voit une structure en pierre destinée à exposer les crânes (tzompantli) ; au-dessus se trouve un prêtre qui purifie avec de l’encens les quatre points cardinaux ; au bas de l’image, le jeu de pelote apparaît sous la forme d’un i majuscule. Quand la ville a été prise par les troupes de Cortés le 13 août 1521, l’enceinte cérémonielle a été démantelée, et les pierres ont servi à la construction de la nouvelle ville, appelée désormais Mexico.
Le doc H permet d’apprécier la nouvelle forme prise par la ville. Il s’agit de la partie centrale d’un plan réalisé dans la première moitié du XVIIIe siècle par Pedro de Arrieta (1737), mais l’essentiel des édifices existait dès le milieu du XVIe siècle. Il est significatif que ces édifices aient été construits à l’emplacement même de l’ancienne enceinte cérémonielle. Par exemple, le palais de Cortés (palacio sur l’image) a été construit sur le site de l’ancien palais de Moctezuma.
L’urbanisme espagnol se caractérise par une place centrale (plaza mayor) autour de laquelle sont disposés les bâtiments représentant les trois autorités urbaines : l’Église, avec la cathédrale et le palais de l’archevêché (arzobispado) ; la Couronne, avec le palais vice-royal (palacio) qui abrite la Cour supérieure de justice (Audience), la cour et la résidence du vice-roi ; enfin, la municipalité (deputación), siège des échevins choisis parmi les grands négociants. Sur cette première trame urbanistique sont greffées la maison de la monnaie (casa de moneda) et l’université (1555).
On remarque que la dimension lacustre n’a pas été totalement effacée par ce nouvel urbanisme, puisqu’un canal enjambé de multiples ponts parvient jusqu’au centre de la Plaza Mayor. Enfin, dans le même ordre d’idées, le nouveau marché couvert (caxones) n’a pas éliminé les anciennes formes de vente à l’air libre signalées dans le doc B que l’on appelle les tianguis. Les Indiens ont en effet continué à vendre sur la place comme avant la conquête.
Le doc I permet d’élargir le thème de la colonisation à d’autres variantes. Antonio de Mendoza est le premier vice-roi de la Nouvelle-Espagne (1535-1550). Il est à la fois gouverneur, capitaine général et président de l’Audience, soit l’incarnation du monarque dans les territoires ibériques d’outre-mer. À la fin de son mandat, il est chargé de remettre un rapport à son successeur, dont nous livrons ici quelques extraits. Ces textes permettent d’exposer les deux volets principaux de la colonisation : faire des vaincus des sujets de la Couronne espagnole ; faire des Indiens de bons chrétiens.
Le premier paragraphe permet d’aborder le volet administratif. Le vice-roi exige le recensement des populations et, plus particulièrement, des Indiens soumis au paiement du tribut et aux travaux collectifs. Ce sont en effet eux qui ont reconstruit la cité. Le vice-roi insiste également sur la nécessaire séparation entre une ville espagnole et les faubourgs des Indiens. La colonisation implique dans un premier temps une ségrégation horizontale de la ville. La volonté d’édifier un mur, à l’image des enceintes fortifiées, en dit long sur la peur toujours diffuse d’un soulèvement général des Indiens contre les nouveaux occupants. Enfin, la colonisation est inséparable d’un esprit prédateur qui se double d’une volonté d’anéantir tout élément de la culture indigène. Les années qui succèdent à la conquête peuvent être assimilées à une véritable chasse aux trésors : les idoles, les codex, les statuettes sont systématiquement détruits ; les objets de valeur cachés dans les anciens temples, confisqués et envoyés en Espagne.
Le deuxième paragraphe illustre le thème de l’évangélisation. L’imposition du castillan à la population indigène n’est pas une priorité de la colonisation. La maîtrise de la langue indienne est en revanche essentielle pour convertir les « naturels » au christianisme. Aussi les religieux sont-ils contraints d’apprendre le nahuatl et de transmettre les préceptes de la nouvelle religion à grands renforts d’images et de sermons dans les langues vernaculaires. Il faut à tout prix vaincre l’idolâtrie et « sauver les âmes », d’où une catéchèse rudimentaire et des baptêmes de masse.