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Les lotissements « géants » de Mexico

Géographie / 2de

Par Arnaud Exbalin, professeur d’histoire-géographie au lycée franco-mexicain de Mexico

DOCUMENTS

Les lotissements géants, une périurbanisation planifiée

DOC A L’aire urbaine de Mexico

DOC B Les lotissements géants

DOC C L’organisation interne des lotissements 

Des cités-dortoirs mal desservies

DOC D Le lotissement de San Buenaventura

DOC E Des lotissements excentrés

Des villes périssables ?

DOC F Un habitat exigu…

DOC G … et précaire

Revue de presse

DOC H Revue de presse

ANALYSES DES DOCUMENTS

Les lotissements géants, une périurbanisation planifiée

Ces trois documents associés permettent de zoomer sur l’aire urbaine sur les lotissements et d’étudier la localisation des ensembles de logements, leurs limites ainsi que leur organisation interne.
La carte du doc A a été confectionnée à partir de lectures systématiques des images satellites enregistrées par Google Earth. En gris, on distingue l’aire urbaine de la mégapole mexicaine : elle mesure plus de 1 500 km², soit la moitié d’un département français ! La définition de la zone métropolitaine de la vallée de Mexico (ZMVM) comprend les mêmes critères que ses équivalents du grand Londres ou du grand Paris, soit la continuité physique du bâti et le pouvoir d’attraction en termes de flux pendulaires. La ZMVM s’étale aujourd’hui sur trois États. À l’origine située sur le district fédéral (DF), l’agglomération a rapidement débordé de son cadre administratif. Dès les années 1960, elle s’étale sur l’État de Mexico et tout récemment sur celui d’Hidalgo ; au total, elle englobe 16 délégations du DF et 59 municipalités. Aujourd’hui, il y a plus d’habitants de la ZMVM qui vivent dans l’État de Mexico que dans le DF, ce qui rend la gouvernance urbaine d’un tel espace extrêmement délicate.
La carte fait apparaître en rouge les ensembles géants de logements construits entre les années 1990 et 2009. Il existe à ce jour une soixantaine de lotissements qui abritent plus de 10 000 habitants. Certains, comme Santa Teresa ou San Buenaventura, dépassent les 100 000 habitants, et l’un d’eux – Héroes Tecámac – comprend près de 65 000 logements divisés en sections, soit plus de 300 000 habitants ! Il s’agit de logements à caractère social, équivalents des HLM en France. Cependant, les modalités du logement social ont été radicalement transformées après la crise de 1993. Désormais, l’État ne prend en charge que l’aspect financier (octroi de prêts à taux réduits) et laisse la production de logements aux développeurs privés. Cette réforme est ainsi résumée par Céline Jacquin : « Le système a été modifié de telle façon que l’État, au travers des organismes pour le logement, est commanditaire du secteur privé, dans un marché pourtant libre. »
Les lotissements géants sont tous localisés en périphérie de la ZMVM, essentiellement dans l’État de Mexico, au nord et à l’est. Cela s’explique par le faible coût du foncier dans ces zones et de la privatisation depuis 1992 des terres (ejidos) distribuées pendant la révolution agraire. En bleu, les axes autoroutiers guident classiquement cette périurbanisation, ce qui est bien visible sur la carte au nord, entre les autoroutes de Querétaro et de Pachuca. Il faut insister sur la distance de plusieurs dizaines de kilomètres entre ces logements et les zones centrales de la ZMVM qui concentrent les emplois.
On note enfin que les lotissements géants ne sont pas une caractéristique de la mégapole mexicaine. Ce modèle de cités-dortoirs essaime dans les métropoles provinciales où leur proportion est encore plus grande, comme on peut le voir sur la carte à Querétaro et Pachuca.
Les deux images des docs B et C ont été prises depuis un satellite : la première à 1 000 mètres d’altitude et la deuxième à 500 mètres. Elles permettent à la fois de replacer les lotissements dans leur environnement immédiat et d’étudier leur organisation interne (services, densités). Elles nous invitent aussi à présenter cet outil fantastique qu’est Google Earth.
Le doc B atteste que l’on se trouve aux marges de la ville, dans la grande banlieue de Mexico. Sur la partie gauche, on peut noter les parcelles de champs cultivés ainsi que quelques habitations informelles. Le lotissement est le moteur d’une urbanisation qui gagne sur les campagnes, et donc qui se fait au détriment des terres cultivables. Cette image permet de montrer que la zone a été planifiée et construite d’un seul tenant. Chaque pâté de maisons est limité par des avenues orthogonales. Les logements ont été construits à la file selon le principe connu de grues montées sur des rails. Notons que cette trame urbaine n’est que le prolongement de la ville coloniale bâtie selon un plan hippodamien introduit par les Espagnols dès la conquête (voir la séquence pédagogique 3, p. 41). On peut distinguer sur cette image les aires de services : les écoles, un centre commercial, des terrains de football. Mais ceux-ci ne semblent être guère en rapport avec l’immensité des besoins de la population.
Le doc C permet d’observer avec plus de finesse les marges du lotissement de San Buenaventura. On peut s’amuser à compter les densités internes. La longueur de l’école est de 200 mètres et chaque point noir correspond au réservoir d’eau d’une maison. Si la marge orientale de San Buenaventura est bordée par des champs, sa marge septentrionale est jouxtée par un quartier d’autoconstruction. Le contraste entre les deux formes d’urbanisation nous invite à faire le point sur les différences entre un habitat planifié et un habitat informel. Le quartier d’autoconstruction se distingue nettement de la zone voisine par ses chemins non goudronnés, la disparité des bâtiments, l’aspect inachevé des maisons. Cet habitat passe en effet par plusieurs étapes de construction en fonction de l’argent dont dispose chaque ménage : de la cabane en bois et en matériaux de récupération à sa cimentation progressive pièce par pièce, puis à son élévation en étages en fonction des cycles de vie de ses occupants (nouveaux ménages, naissances).
À la différence du bidonville, le lotissement se présente comme un espace fermé, sécurisé et a priori achevé. Il est physiquement séparé par un mur d’enceinte. Le modèle culturel vient des banlieues des villes états-uniennes et des gates communities ; cependant, il s’en éloigne largement par sa composition sociale. Les habitants appartiennent aux classes populaires ; ce sont de jeunes couples avec enfants en bas âge. Dans leur grande majorité, ces couples ne possèdent pas de voiture, ce qui pose l’épineuse question de la desserte et des mobilités dans une des plus grandes villes au monde.

Des cités-dortoirs mal desservies

La photographie du doc D nous montre une rue du lotissement de San Buenaventura et nous introduit à l’intérieur du tissu urbain. Elle vient confirmer l’aspect planifié du quartier : la rue dispose de signalisations et de ralentisseurs, il y a des trottoirs avec des bandes de gazon. Les maisons bénéficient chacune du même équipement (compteur électrique, réservoir d’eau) et sont organisées de la même manière : sur un niveau, avec un jardinet à l’avant et un patio à l’arrière. On remarque des grilles aux fenêtres, signe d’un sentiment d’insécurité diffus ; la police municipale – en trop faibles effectifs – passe en effet rarement dans ces quartiers. La photographie a été prise un jour de semaine. L’activité est faible, il n’y a pas de circulation ni de piétons et on dénombre un seul commerce (une épicerie installée dans une maison particulière). Les lotissements géants ont en effet éloigné davantage les hommes de leur travail et isolé un peu plus les femmes dans leur foyer.
Mexico présente le paradoxe d’être l’une des mégapoles où le taux de motorisation (360 véhicules particuliers pour 1 000 habitants, soit plus qu’à Paris) est le plus élevé au monde et en même temps d’être la ville où la part des transports publics dans les déplacements est la plus forte (près de 80 %). Ce paradoxe n’est qu’apparent, il ne fait que refléter les inégalités socio-économiques entre une population aisée qui possède plusieurs voitures par ménage et des populations paupérisées non motorisées qui ont donc recours aux transports publics. Dans les lotissements, rares sont ceux qui possèdent une voiture.
Le témoignage de Rodolfo (doc E) démontre que le choix de la propriété se fait au détriment des choix professionnels. Il préfère vivre sur place et gagner moins que travailler loin et gagner plus. Dans les municipalités réceptrices de ces opérations de logement, il n’y a en effet qu’une ou deux compagnies de bus pour un ou plusieurs lotissements. Faute de concurrence – et aussi en raison des grandes distances parcourues –, les tarifs sont de deux à dix fois plus élevés que ceux pratiqués dans le DF.
Le témoignage d’Ana María (doc E) montre bien que l’emménagement dans ces lotissements mal desservis oblige les couples à faire le choix d’un seul salaire. L’éloignement et la mauvaise desserte ne font qu’accentuer la polarisation des rôles sexués à l’intérieur des ménages. Selon une enquête réalisée par Céline Jacquin à Santa Teresa, le temps de trajet entre domicile et lieu de travail a augmenté de deux à quatre fois en moyenne depuis l’installation dans le lotissement. Sa moyenne est de 1 h 20 ; la durée médiane, de 2 heures. Ces déplacements quotidiens aggravent la congestion automobile et la pollution atmosphérique, ce qui nous conduit à évoquer la relation entre l’urbanisation et la durabilité d’un tel modèle.

Des villes périssables ?

Les photographies des docs F et G nous font entrer dans les foyers.
Le doc F montre le rez-de-chaussée d’une maison et témoigne de l’exiguïté des logements : rareté du mobilier, entassement d’objets divers. Les maisons, d’une trentaine de mètres carrés maximum au sol, disposent seulement d’une à deux chambres située(s) à l’étage. En moyenne, les logements sont occupés par quatre à cinq personnes ; ils ne correspondent pas aux besoins des ménages moyens. Les couples ont entre deux et trois enfants en bas âge qui dorment ensemble dans une chambre de 8 m². Les ménages accueillent souvent des tiers, oncles, tantes ou cousins. La salle à manger est alors transformée en chambre à coucher, parfois pour une période prolongée.
Le doc G montre une des arrière-cours minuscules où les entreprises de construction ont placé des lavoirs de piètre qualité et des étendoirs. Les patios sont aussi utilisés comme chenils ou transformés en jardins potagers ou en aires de jeux pour les enfants, le tout donnant une impression de promiscuité extrême. Pour augmenter leurs marges de bénéfice, les sociétés immobilières de construction ont eu tendance à falsifier les cahiers des charges et à utiliser des matériaux de mauvaise facture, ce qui réduit la durée de vie des logements (moins d’une génération si l’on ne tient pas compte des investissements progressifs des familles). La réalisation elle aussi laisse à désirer : les prises électriques ne sont pas toujours protégées, les lavabos et les fenêtres sont mal fixés, etc.

Revue de presse

Le doc H rassemble des extraits de trois articles tirés des deux principaux hebdomadaires nationaux : La Jornada et El Universal.
Ces articles soulèvent trois types de problèmes. Le premier extrait fait le lien entre périurbanisation et déforestation. À moyen terme, la disparition du couvert végétal dans l’État de Mexico a des conséquences multiples pour l’environnement : assèchement du milieu, accélération de l’écoulement des eaux, augmentation des températures. Le deuxième extrait aborde le thème de l’accès à l’eau potable. En voulant créer des milliers de logements au sein d’un espace fragile, les autorités ont souvent surestimé le rendement des nappes phréatiques. Vidées, elles provoquent des effondrements et des fissures sur les terrains urbanisés. Le troisième extrait met en évidence l’absence – ou dans d’autres cas la violation concertée – de plan d’occupation des sols : les lotissements ont été construits sur des zones inondables, dans les lits majeurs de certains cours d’eau. À peine achevé, le lotissement de Santa Teresa est en proie à des inondations répétées. Signalons qu’à la différence de la France les occupants de ces logements ne sont pas assurés sur leurs biens meubles.
Ces articles permettent de pointer du doigt les défaillances des acteurs principaux de ces opérations immobilières : l’État, à travers les autorités fédérales et municipales qui sont les commanditaires des logements, et le secteur privé, qui construit ces ensembles géants. Les autorités sont accusées de laxisme et de corruption : l’octroi d’un marché est souvent négocié contre le financement d’une campagne électorale et au détriment des normes environnementales. Les entreprises de travaux publics sont accusées de ne pas tenir compte des normes de construction et des cahiers des charges. Très puissantes, elles ont facilement le pouvoir d’« acheter » les marchés.