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La Cité interdite sous les Ming

Histoire / 2de

Par Guillaume Bourel, professeur d’histoire en CPGE

DOCUMENTS

Le centre du pouvoir

DOC A Plan de la Cité interdite.

DOC B Pékin sous les Ming.

Le mandat du ciel

DOC C Les cinq ponts permettant d’accéder à la salle d’audience de l’empereur.

DOC D L’empereur ming, « fils du Ciel ». Portrait de l’empereur Yongle (1402-1424).

DOC E Jin Ping Mei, vers 1619, trad. A. Lévy.

Matteo Ricci en Chine

DOC F R. P. Nicolas Trigault, Histoire de l’expédition chrétienne au royaume de la Chine, tirée des mémoires du R. P. Matteo Ricci, 1617 (français modernisé).

DOC G Jugement d’un lettré chinois sur Matteo Ricci.

DOC H Matteo Ricci, Histoire de l’introduction du christianisme en Chine, trad. J. Gernet.

DOC I Portrait de Matteo Ricci, frère Emmanuel Pereira né Yu-Wen-Hui, 1610.

ANALYSES DES DOCUMENTS

Le centre du pouvoir

DOC A Construite entre 1406 et 1420, la Cité pourpre – nom initial qui évoque l’idée de noblesse – est une ville dans la ville, dédiée à la cour impériale et au gouvernement de l’Empire. Elle apparaît comme une juxtaposition de bâtiments conçus selon le plan traditionnel des maisons chinoises où les différentes pièces s’organisent autour d’une cour centrale dans laquelle circule l’énergie vitale.
La maison de l’empereur s’inscrit dans un rectangle de 960 mètres sur 750 mètres ; ce rectangle constitue la forme immuable dans laquelle s’inscrivent les idéogrammes chinois. L’architecture repose donc d’abord sur des jeux de répétitions.
La Cité est également le reflet du ciel que les Chinois se représentent comme cinq carrés (ou « palais ») formant une croix : celui du milieu contient l’étoile polaire ; dans les quatre autres carrés, correspondant aux quatre points cardinaux, se trouvent les 28 constellations des astrologues. Cette image se décline de plusieurs façons autour du carré central où se trouve le palais du Milieu et donc l’empereur : à l’ouest, les veuves symboles du passé, à l’est les princes héritiers incarnant l’avenir, au sud l’espace public, au nord la partie privée. On retrouve également les évocations du printemps à l’ouest, de l’automne à l’est du jardin…  Enfin, la Cité est conçue suivant un axe sud-nord qui symbolise le cheminement entre la Terre et le Ciel. Au milieu de cet axe on retrouve l’empereur, pivot qui relie les hommes au Ciel.
L’empereur se situe au centre d’une succession d’enclos – les murs de la ville et de la cité – et de portes monumentales. De plus, la Cité est strictement divisée en deux espaces : la cour intérieure (danei) où sont situés les appartements privés de la famille impériale et des concubines, et la cour extérieure où s’exerce le pouvoir. L’empereur se rend dans la salle du Trône, ou de l’Harmonie suprême, pour recevoir les dignitaires, les officiers de retour d’une bataille victorieuse. Dans le palais du Milieu, il ne reçoit que le Grand Secrétaire et les responsables des rites officiels. Entre la partie publique et privée, la salle des Banquets abrite les noces impériales ou les examens des fonctionnaires supervisés par l’empereur. Il ne faut pas voir dans cette économie de l’espace le signe d’un empereur éloigné des affaires publiques et de son empire. C’est le respect scrupuleux de l’équilibre entre l’intérieur (nei) et l’extérieur (wai) qui compte, car en dépendent l’ordre et donc le bon gouvernement de l’Empire.
Cette division de l’espace correspond aussi au principe d’équilibre entre le yin et le yang, élément central de la culture confucéenne. Au nord, la partie intérieure correspond au yin (le couvert, l’intérieur, le privé), tandis que la partie publique correspond au yang (l’ouvert, l’extérieur, le public). La cour intérieure se divise à nouveau selon ce principe : à l’est logent les princes héritiers car le yang correspond au masculin, au jour, au levant ; à l’ouest habitent les femmes puisque le yin est associé au couchant, au féminin, au repos, etc.

DOC B La création de Pékin procède d’un double mouvement. Le déplacement de la capitale par l’empereur Yongle suit la conquête du nord de la Chine, après la victoire en 1368 sur les Mongols, et obéit au souci d’être au plus près de la Grande Muraille pour défendre l’Empire. La ville est aussi le centre de l’orthodoxie politique et idéologique, dont les mandarins qui entourent l’empereur se veulent les garants. C’est ainsi qu’il faut comprendre l’interdiction faite aux étrangers d’y pénétrer et la succession des trois murailles.
Comme toute ville chinoise, Pékin est construit en fonction des forces naturelles. La ville s’ouvre vers le sud, le soleil. Elle est protégée des forces néfastes venant du nord par la colline de charbon, et une muraille sans porte en son milieu. La présence de lacs est également essentielle : ils ont une fonction symbolique de miroirs qui écartent les menaces.
La création de la ville obéit par ailleurs aux traditions géomantiques chinoises. Son plan est orienté en suivant les points cardinaux auxquels correspondent les grands temps officiels. Ces derniers constituent les étapes du cycle annuel des rites présidés par l’empereur. Ainsi, il se rend au temple de l’Agriculture au printemps pour creuser un sillon rituel afin d’assurer de bonnes récoltes et donc la prospérité de l’Empire. Dans le temple du Ciel, il renouvelle une fois par an son mandat de fil du Ciel. Dans celui de la Terre, il fête l’équinoxe d’été… Ces rites et cérémonies donnent chaque fois lieu à des sacrifices. C’est là la fonction première de l’empereur : assurer l’harmonie entre le Ciel et l’Empire, et donc l’ordre et la prospérité, par la répétition rigoureuse des rites qui rythment les saisons.

Le mandat du ciel

DOC C Cette vue de la cour d’entrée de la Cité interdite est à confronter au portrait de l’empereur. Son aménagement reprend les éléments symboliques du pouvoir impérial. Les dignitaires qui se rendent aux audiences dans la salle du Trône n’y entrent pas par le sud, face à l’empereur, mais par les côtés. Ils doivent passer la rivière aux Eaux d’Or dont le cours a été canalisé pour reprendre la courbe du dragon. On considère enfin que les cinq ponts symbolisent les cinq pattes du dragon impérial et donc le pouvoir qui se projette vers l’extérieur, le territoire de l’Empire.

DOC D Yongle est le troisième empereur ming et incarne l’apogée de la dynastie. Ce portrait reprend les signes distinctifs des empereurs ming, puis qing : le jaune clair qui lui est réservé (il est plus foncé pour les princes héritiers) et le dragon à cinq pattes brodé sur sa robe. Yongle a reconstruit la nouvelle capitale Pékin (dans le fief reçu alors qu’il était encore prince, la province de Yan), après avoir rouvert le Grand Canal qui relie Pékin au Sud. Il supervise lui-même les travaux de la Cité interdite, qui mobilisent 200 000 ouvriers. Comme le souligne Jérôme Kerlouégan dans Histoire du monde au XVe siècle (ouvrage collectif dirigé par Patrick Boucheron, Fayard, 2009), il est le responsable du « grand réaménagement » de la Chine. Son règne correspond également à la réorientation de la politique chinoise envers les Mongols. Il opte pour une stratégie défensive, à l’abri de la Grande Muraille. Pour autant, la Cour reste obnubilée par la menace mongole.

DOC E • Fleur de prunier dans un vase en or est l’un des classiques de la littérature chinoise. Ce roman du début du XVIIe siècle décrit les vices de Ximen Qing, riche marchand chinois devenu fonctionnaire impérial. Il permet d’évoquer l’État bureaucratique que constitue l’Empire ming. L’Empire est administré par le Grand Secrétaire, 6 ministres et 13 gouverneurs de province qui supervisent 350 préfectures et de 1 100 à 1 200 sous-préfectures. Au XVe siècle, l’administration fonctionne avec discipline grâce à ce corps de fonctionnaires dévoués au service de l’Empire. Les plus hauts mandarins sont recrutés sur concours directement par la Cour. À cette structure pyramidale s’ajoutent des inspections régulières de mandarins envoyés dans les provinces, ainsi qu’une rotation des charges pour éviter la corruption décrite ici pour le XVIe siècle.

Matteo Ricci en Chine

DOC F • Après la prise de Malacca en 1511, les marchands portugais ont pénétré l’Asie du Sud-Est. Leur situation en Chine est cependant précaire, les autorités cherchant à limiter leur commerce dans les ports chinois. La relation entre Européens et Chinois est en fait basée sur le pragmatisme. Ainsi, en 1555, se met en place une liaison commerciale régulière entre Nagasaki et Macao, contrôlée par les marchands portugais, la Chine ayant un besoin impérieux des lingots d’argent que produit le Japon. Dans leur sillage, le jésuite italien Matteo Ricci, qui a embarqué à Lisbonne en 1578, fonde la première mission catholique à Canton en 1583. En 1601, après plusieurs tentatives infructueuses pour être autorisé à se rendre dans la capitale, il finit par se fixer définitivement à Pékin (il y meurt le 11 mai 1610). Il choisit alors de se fondre dans l’élite lettrée : il apprend le chinois (alors que l’évangélisation au Japon par exemple s’était faite par le biais de traducteurs), s’habille en lettré (doc I) et est appelé doaren, que l’on peut traduire par « prédicateur lettré ». Cependant, l’évangélisation est plus compliquée qu’au Japon où le bouddhisme a sans doute permis une greffe plus aisée.

DOCS G, H et I • Les lettrés sont d’un haut niveau intellectuel et manifestent une curiosité pour toutes les nouveautés de l’Europe. C’est ce qui permet à Matteo Ricci d’être accepté au sein des élites chinoises. Les échanges sont alors intenses en mathématiques, astronomie, alchimie, géographie entre l’Européen et les Chinois.
On doit à Matteo Ricci la réalisation d’une mappemonde centrée sur la Chine intégrant les connaissances géographiques européennes, l’introduction de la première horloge en Chine. Cependant, le texte révèle, et Ricci le note lui-même dans ses lettres, le peu d’intérêt des lettrés et mandarins pour les questions religieuses. Jacques Gernet explique également l’échec de Ricci par les divisions au sein des élites chinoises. Il existe un courant Donglin, qui envisage un syncrétisme entre confucianisme et bouddhisme, auquel s’opposent les défenseurs d’une philosophie confucéenne plus rationnelle qui met en avant la primauté de l’esprit, la rigueur morale, le rejet du bouddhisme. Matteo Ricci s’est surtout rapproché de ce second courant. Il mise en effet sur l’attrait de ces lettrés pour les sciences. Il pense également déceler dans ce courant plus moral et rationnel que mystique les signes d’une évangélisation possible. Il voit ainsi dans le respect pour les textes fondateurs du confucianisme et dans certains parallèles entre morales confucéenne et chrétienne une base de convergence entre confucianisme et christianisme. Ricci s’est donc d’abord appuyé sur les sciences pour attirer cette élite, mais de fait il entretient une équivoque. Sa stratégie de conversion par le haut reste peu fructueuse.