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Les héros [littéraires] expriment ainsi ce que nous voudrions être, mais aussi ce que nous craignons de devenir. Ils nous aident à surmonter nos pulsions et sont plus indispensables que jamais.

Jean-Philippe Arrou-Vignod

Nous avons choisi cet exergue, car il illustre parfaitement le fait qu’aujourd’hui un lien tenu existe entre émotions-sentiments et littérature de jeunesse. Pourtant cela n’a pas toujours été le cas. De sa création aux années 1960, la littérature de jeunesse avait pour vocation de moraliser les jeunes et de les éduquer. A la fin des années 60, et surtout lors des années 70, la littérature de jeunesse a pris en compte l’importance des émotions dans l’acte de lecture grâce à la combinaison de trois éléments : l’envolée de la psychanalyse, avec notamment les travaux de Françoise Dolto et les théories qui expliquent que l’enfant est un sujet pensant capable d’éprouver de l’angoisse et de s’interroger sur des questions existentielles ; l’essor de la psychologie et les écrits de Bruno Bettelheim qui mettent en évidence l’influence des contes dans le développement émotionnel et cognitif de l’enfant ; l’émergence des thèses de l’Ecole de Constance sur la réception des œuvres en signifiant qu’un texte permet à un lecteur de vivre une expérience esthétique qui lui procure des émotions.

Avant d’approfondir ce lien entre littérature de jeunesse et émotion-sentiment, nous souhaitons préciser les concepts d’émotions et de sentiments. Si pour certains, par exemple Daniel Goleman, auteur de l’intelligence émotionnelle, ces deux notions se confondent, des différences existent. Pour António Damásio, professeur s’intéressant à la fois à la neurologie et à la psychologie, les émotions relèvent du corps alors que les sentiments sont de l’ordre du psychique. Les affects correspondent à une notion-cadre qui regrouperait les émotions et les sentiments. Nous retrouvons là les travaux de Sigmund Freud qui expliquent que l’affect est une des manifestations des pulsions et comprend quatre composantes : les sensations, la passion, les émotions et les sentiments. Les sensations sont des réponses par nos sens à des stimuli ; les émotions sont des réactions affectives de forte intensité, mais de courte durée que notre corps exprime (la peur, la surprise, la colère, la joie, la tristesse et le dégoût) ; les sentiments, eux, sont des états affectifs d’intensité moindre par rapport aux émotions, mais de durée plus longue et ont un caractère socialisant ; la passion témoigne d’un débordement de l’affect. Enfin, nous pouvons noter que les émotions peuvent engendrer des sentiments, mais que la réciproque est également vraie.       

Pourquoi la littérature de jeunesse s’intéresse-t-elle à ces notions ? Parce qu’elles permettent aux enfants de grandir et aux adolescents de franchir le cap difficile de cette période pour entrer sereinement dans l’âge adulte. En identifiant les émotions, les enfants et les adolescents apprennent à comprendre qui ils sont, et à mieux gérer leurs relations avec autrui.

Dans ce dossier, nous allons uniquement nous centrer sur la littérature à destination des 13-18 ans, celle que les Anglo-saxons nomment young adult literature [1] et nous adolescence, parce qu’en tant que professeurs documentalistes nous sommes directement en contact avec ce public. Il est à noter que cette tranche d’âge ne recouvre pas l’intégralité de la jeunesse telle qu’elle est définie actuellement. La notion de jeunesse pour reprendre les termes de Bourdieu n’est qu’un mot. Aujourd'hui, elle s’étale presque sur une génération. De la préadolescence qui commence vers 9/10 ans à l’âge adulte qui lui débute autour de la trentaine, le jeune connaît de multiples métamorphoses auxquelles il doit faire face. Durant toute cette période, le jeune est submergé par diverses émotions qui peuvent s’avérer contradictoires. Toutefois, c’est malgré tout lors de l’adolescence que les jeunes ont le plus de mal à gérer leurs émotions, notamment parce que les transformations que leur corps subit ont des répercussions sur leurs comportements. Au sein de la littérature de jeunesse, nous ne retiendrons que les romans, et ce, car ce genre narratif est propice à l’expression des sentiments et des émotions. En outre, comme nous ne pouvons faire preuve d’exhaustivité, nous prendrons uniquement en compte ceux qui mettent explicitement en avant les sentiments amoureux.

A travers les propos suivants, nous nous demanderons comment les romans pour adolescents permettent à leurs lecteurs de dépasser leurs pulsions et les aident à construire leur identité amoureuse et sexuelle. Pour ce faire, nous allons nous intéresser aussi bien à la création des romans, par les auteurs et les éditeurs, qu'à leur réception. 

Plan du dossier

Notes de bas de page

[1] Pour les Américains, les young adult sont des jeunes entre 12 et 18 ans. Si nous prenons comme point de départ 13 ans et non 12 ans, c'est par ce que la plupart des éditeurs ont une catégorie pré-ado (9/12) et une catégorie ado + de 13.

« By young adult literature, we mean anything that readers between the approximate ages of twelve and eighteen choose to read either for leisure reading or to fill school assignments », Literature for Today's Youg adult, Alleen Pace Nilsen et Kenneth L. Donelson, Pearson, 2008

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