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Nalimov, l'homme qui voulait mesurer la science

par Olivier Le Deuff,
[juin 2016]

Mots clés : mesure de l'information

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Vassily Vassilievich Nalimov (VVN) (4 novembre 1910 – 19 janvier 1997) est un scientifique russe dont le nom est surtout connu des spécialistes, notamment ceux de la scientométrie. Cette discipline qui vise à mesurer la science est déjà connue des lecteurs de cette rubrique grâce à l'article de Marie-France Blanquet sur Derek Solla Price.

Né d'une mère physicienne et d'un père ayant entrepris des études de médecine tout en étant une sorte de « chaman » connaissant les médecines traditionnelles, Nalimov reçoit une éducation dans un environnement intellectuellement très ouvert. Son père devint par la suite professeur tandis que sa mère meurt de façon prématurée en 1918 des suites d'une typhoïde contractée lors de sa présence sur le front. Son père a pourvu alors par la suite à son éducation, en engageant d'ailleurs les services d'une cuisinière et d'une infirmière. Il a fini cependant ses jours dans une prison politique. L'environnement familial de Nalimov est parsemé de tragédies entre suicides et emprisonnements politiques. C'est dans ce cadre qu'il a grandi.

Il suivit des enseignements à Moscou, bénéficiant de professeurs de très haut niveau. La Russie révolutionnaire présentait certes des côtés opportuns pour Nalimov en matière d'éducation, mais déjà les prémisses d'une dérive dictatoriale apparaissaient, notamment le fait que la première école dans laquelle il suivit ses cours fut fermée pour des raisons idéologiques. Nalimov s'intéressea aux travaux de A.A. Solonovich, qui fut le leader d'un mouvement anarchique et mystique qui mettait en avant l'importance des mathématiques en appui de la philosophie pour analyser et comprendre le monde. Cet attrait conforte le choix de Nalimov d'étudier les mathématiques à l'université de Moscou.

Marié une première fois à une fille descendante de la noblesse, il s'est remarié après le décès de cette dernière avec Zhanna Drogalina. Ils eurent un véritable coup de foudre immédiat qui s'est prolongé jusqu'à la fin de sa vie. Il a partagé avec sa femme de nombreux terrains de réflexion et d'études et ils publièrent ensemble à plusieurs reprises.

Un prisonnier politique

Comme son père, Nalimov a été considéré comme un opposant au régime et a été condamné sans procès à cinq ans de prison à l'âge de 26 ans et exilé à Kolyma en Sibérie. Il travailla ainsi pendant des années dans différentes mines. Seulement, les cinq ans prévus devinrent finalement 18 ans de camp et d'exil, et il ne fut libéré qu'après la mort de Staline. Nalimov fut néanmoins continuellement surveillé même après sa réhabilitation en 1960. L'intérêt de ses travaux à l'ouest contribua également à cette méfiance permanente des appareils de l'Union soviétique. Il vécut néanmoins la chute de l'URSS avant la fin de sa vie. Nalimov raconte les différentes étapes de sa vie dans une autobiographie qui aurait pu s'appeler « l'épave » en français dans le texte, tant on perçoit que sa vie fut extrêmement difficile et quelque part parsemée de renaissances. Il apparaît un jour peu de temps après sa sortie des camps avec une veste élimée et l'apparence d'un mendiant, mais il gardait pourtant une certaine aura. Ils furent d'ailleurs nombreux à évoquer le charisme de Nalimov, que ce soit ses collègues russes ou des chercheurs comme Eugène Garfield. Malgré les circonstances défavorables, Nalimov parvint à demeurer en vie. Il avait calculé la somme d'efforts minimale à produire pour rester dans la norme lorsqu'il était dans les camps. Il songe également plusieurs fois à s'évader, mais l'entrée en guerre fait évoluer le statut des prisonniers qui sont davantage utilisés pour se concentrer sur l'effort de guerre, ce qui stoppa de fait le processus de libération. Nalimov se vit confier la gestion du contrôle qualité et son statut lui permit d'obtenir le rapprochement de sa fiancée avec qui il conversait essentiellement en français pour ne pas être trop espionné. Il cherche du travail après la guerre, mais son statut d'ancien prisonnier ne rendit pas les choses aisées, d'autant que les mêmes accusations qu'auparavant furent rapidement portées sur lui. Il est à nouveau arrêté et exilé en Sibérie où il parvint à trouver un travail dans le domaine de la métallurgie. Son expertise est telle qu'il se vit confier des tâches d'expertise et de recherche. Il parvint alors à produire des articles de recherche, mais ses publications finissent par être interdites du fait de son statut d'exilé. Alors que son directeur envisageait qu'il publie sous le nom de ses collègues, Nalimov refuse cette solution et parvint à obtenir le droit d'être publié à partir du moment où ses publications ne contiennent pas d'opinions politiques. Il adopta un statut prudent en matière politique à la fois de façon stratégique, mais également parce qu'il se considérait davantage comme un philosophe.

Par la suite, il soutint une thèse issue de ses travaux durant ses années de camp et d'exil intitulée « Differential study of errors of spectral and chemical analysis by methods of mathematical statistics »

Une vision cybernétique

Nalimov va trouver dans la cybernétique un terreau propice à ses propres recherches d'autant que la cybernétique connaît un succès international y compris en Russie. Nalimov est alors fréquemment consulté par les étudiants sur ces thématiques. Il met en place dans ce cadre un « collège invisible » avec différents collègues pour échanger sur ces travaux. Cela marque également un intérêt et une proximité forte avec Derek Solla Price, spécialiste de la scientométrie et créateur du concept de « collège invisible » en sociologie des sciences, expression inspirée des « invisibles rose-croix » d'ailleurs.

Nalimov est préoccupé par les aspects incertains, impossibles à envisager et donc à prédire. Son approche est alors multifactorielle et il introduit l'utilisation des statistiques au sein de l'analyse chimique à l'institut des métaux rares de Moscou, là où il va soutenir sa thèse.

Un chercheur transdisciplinaire

Il est difficile de précisément limiter les champs de recherche de Nalimov. Il incarne finalement assez bien la figure du savant en se montrant capable d'embrasser une variété de domaines aussi bien dans des territoires mathématiques que psychologiques. Considéré par Wikipédia par un humaniste et un philosophe, il est également assurément un mathématicien, mais probablement également un chimiste, un physicien, un psychologue. Nous le montrerons ci-après, il est assurément un cybernéticien et un chercheur en sciences de l'information.

Une approche qui mêle rationnel et irrationnel de façon complémentaire

Nalimov combine plusieurs disciplines et travaille sur la conscience, l'inconscient et le subconscient ce qui lui vaut des critiques notamment au niveau du fondement scientifique des concepts qu'il mobilise. Nalimov va rester très influencé par les théories et séminaires informels de la philosophie anarchique et mystique et sa découverte des histoires ésotériques des chevaliers du temple, des albigeois et de la gnose. Il suivit le mouvement durant ses années d'études et probablement encore après. Le mouvement initiatique échangeait des textes et documents non publiés afin qu'ils demeurent au sein du groupe. Cette relation avec ce mouvement explique probablement son intérêt pour les questions davantage spirituelles et conceptuelles. Il orienta une grande partie de ses travaux sur la question de la signification et de la définition que l'on donne aux concepts. Il fit d'ailleurs travailler plusieurs personnes notamment des artistes dans un exercice d'expression du concept. Ses théories sont parfois rapprochées de celles de l'auteur de la théorie de la linguistique générale à savoir Alfred Korzybski. Son ouvrage Realms of the Unconscieas : The Enchanted Frontier reflète bien cette tension.

La scientométrie

S'il est actuellement connu surtout pour ses travaux scientométriques, ce ne fut pas le territoire central de ses travaux. Toutefois, c'est principalement dans ce domaine qu'il fait encore autorité. Il publia en 1959 un premier article autour de la modélisation mathématique de la science. Il créa le mot « naukometrya » en 1969, d'abord traduit par sciencemetrics puis par scientométrie. Il n'est pas non plus le créateur ou l'inspirateur des h-index, car le principe est en fait déjà plus ancien, mais son approche mathématique de la science qui de ce fait va être source d'inspirations pour les spécialistes américains. Nalimov rencontra la discipline par hasard suite à la lecture d'une traduction italienne d'un article de Solla Price sur le phénomène d'accroissement de la science. Il découvrit l'article parce que sa connaissance de trois langues européennes lui permit de se voir confier des missions au sein du VINITI, l'institut d'information scientifique et technique russe. Il y assura des missions de traduction et de documentation. Il adora l'article de Solla Price et cela fut le déclenchement d'une vocation nouvelle. Il chercha donc à travailler autour de la quantification de la science, et rapprocha finalement les objectifs de la scientométrie de ceux de la cybernétique. Mais cette proximité entre les sciences de l'information et cybernétique déplut aux scientifiques du parti, car elle posait inévitablement la question du contrôle des publications et la mise en avant de l'information potentiellement indésirable. Nalimov et ses co-auteurs furent donc réprimandés initialement, car la cybernétique apparaissait pour certains cadres du parti comme étant contraire à l'idéologie et comme un produit des Etats-Unis qu'il fallait condamner.

Nalimov travailla par la suite à l'université de Moscou au département de statistique où il allait pouvoir travailler avec ses collègues du collège invisible autour de la scientométrie de façon créative en imaginant un système d'information autour du design de l'expérience. Ses travaux sont alors soutenus par le député Kolmogorov qui est issu de la même université. Ses relations avec Eugène Garfield lui permirent de recevoir le science citation index (SCI) en 1966 et il commença à former son collège invisible à cet outil. Ce fut le point de départ d'un travail collaboratif autour de l'index de citation et de l'économie des publications qui a notamment abouti à un ouvrage autour de la cybernétique et de la documentation (en fait la documentalistique) Kibernetika i dokumentalistika. Le travail est issu des réunions formelles et informelles avec notamment beaucoup de chimistes intéressés par ces questions et les collègues comme Yu. V. Granovsky et I. M. Orient, l'éditeur scientifique du Industrial Laboratory journal soviétique. Le point de vue innovant était de proposer un nouveau type de compréhension et d'évaluation des publications par des stratégies mathématiques plutôt que par une étude de contenu reposant sur une expertise. L'objectif était pour Nalimov de proposer un modèle mathématique et informationnel de la science notamment pour mieux comprendre le processus de sa formation. L'examen des citations au sein des publications constituant un critère essentiel à prendre en compte. Le groupe réuni par Nalimov comprenait une douzaine de chercheurs qui allait se repartir l'examen de corpus disciplinaire en notant et comptabilisant à la main afin de pouvoir produire des études statistiques.

Nalimov s'est montré intéressé par l'étude de la science en considérant qu'elle constituait une forme complexe d'auto-organisation qui ne pouvait être sous le contrôle politique dans sa totalité : « la science est un système d'information auto-organisé, régi par ses flux informationnels et se développant dans son environnement » (Nalimov,Mulchenko, 1969, p. 66). D'autres visions de la scientométrie ont existé cependant. Par exemple, la scientométrie ukrainienne de Dobrov fut à l'inverse davantage ancrée dans une logique de contrôle d'état.

Nalimov mit en avant également les effets oligopolistiques de la science qui bénéficiait à certains centres en particulier et insista sur le fait de pouvoir bénéficier de structures adéquates pour que les chercheurs puissent disposer de l'information nécessaire. L'inégalité d'accès à l'information devint problématique dans l'esprit de Nalimov, car il percevait des difficultés pour la science à évoluer correctement dans ses capacités d'auto-organisation.

Nalimov a continué à s'intéresser à la scientométrie, mais ce sont bien ses travaux sur la conscience qui l'ont davantage mobilisé par la suite. Il considérait d'ailleurs que le travail scientométrique ne pouvait s'avérer utile que si les logiques mathématiques s'accompagnaient de fondements conceptuels solides [1].

Un des fondateurs des sciences de l'information? 

La position de Nalimov est triple en matière de sciences de l'information. C'est à la fois la position d'un travailleur de l'IST, celle d'un chercheur et celle d'un théoricien. L'approche documentaire est donc celle d'un praticien, issue de son travail au VINITI. La documentation renvoie donc aux systèmes de gestion de l'information optimisés pour Nalimov et ses collègues (indexation, classement, etc.). Mais ce qui s'avère intéressant est que ce n'est pas nécessairement le terme de documentation qui est utilisé dans la sélection d'articles traduits en anglais sur la documentation et la cybernétique, mais celui de documentalistique (documentalistic en anglais, voir Nalimov 1966). Le document de Nalimov et de ses collègues traduit des préoccupations très actuelles notamment en matière d'humanités digitales ou d'études digitales. La préoccupation de base est en effet l'accroissement de l'information documentaire qui est parfaitement décrite par le collègue de Nalimov, GG Vorob'Yev qui met d'ailleurs en avant la difficulté pour les bibliothèques de pouvoir cataloguer sur des cartes toute l'information disponible à terme, d'autant qu'il y a un fort risque pour qu'un lecteur ne parvienne jamais à trouver l'ouvrage qui aurait pu lui correspondre. L'auteur donne l'exemple du fait que près de la moitié des ouvrages de la bibliothèque Lénine ne sont en fait jamais empruntés non pas qu'ils n'intéressent personne, mais bien parce que personne n'a connaissance de leur existence. La documentalistique est donc une science issue de la cybernétique qui va rechercher l'efficience des systèmes d'information documentaire notamment avec des procédés techniques avancés et automatisés.

Les classifications universelles sont jugées inefficaces, car elles ne peuvent suivre le processus de constitution des sciences. Par contre, les systèmes par cartes sont jugés encore opérationnels.

Dans l'article sur le système d'information du même ouvrage, Nalimov argue que les sciences de l'information sont indubitablement liées aux mathématiques comme en témoigne le fait qu'elles sont souvent rattachées à de tels départements dans le monde. S'il y a effectivement besoin de méthodes mathématiques et statistiques, Nalimov note qu'il est nécessaire de suivre les travaux dans le domaine dans d'autres revues notamment, car il y a une nécessité qui est celle de formuler la bonne requête. Le concept de besoin d'information n'est pas ici défini, mais il est clairement sous-jacent et on retrouve l'intérêt de Nalimov autour de la conscience.

Nalimov est considéré par Garfield comme un éminent statisticien et information scientist. Garfield voit en lui une personne dotée de grandes connaissances et capable de synthétiser un très grand nombre de connaissances de champs de recherche fort différents : « Dans toutes ces publications, Nalimov a montré une capacité à synthétiser de grandes quantités de littérature scientifique à partir de sources très variées. Il est familier avec l'érudition occidentale dans la philosophie de la science, par exemple, et fusionne ces informations avec sa connaissance intime de la science soviétique au XXe siècle. » (Garfield, 1982)

Nalimov est certainement ce qu'il convient d'appeler un grand savant, sans doute un des rares du siècle précèdent. Son intérêt pour les systèmes informationnels s'explique par sa curiosité scientifique et son besoin d'accéder à de l'information pour pouvoir effectuer ses recherches et publier. Il est l'auteur de douze ouvrages et de 113 articles. C'est probablement un personnage qui mériterait une plus ample reconnaissance tant il est également une réunificateur, un trait d'union entre plusieurs disciplines, plusieurs méthodes, mais également entre plusieurs mondes opposés politiquement.

Des préoccupations actuelles

Garfield dit de lui qu'il a créé un pont entre les deux cultures, celles des sciences et des humanités (Garfield, 1982, p.421), ce qui le place en acteur précurseur des actuelles humanités digitales. Nalimov en tant qu'enseignant défend également à ce titre l'importance d'une culture humaniste pour les étudiants et les chercheurs en sciences dures. Garfield montre bien que la vision de la science comme un organisme vivant défendue par Nalimov est intéressante pour essayer de comprendre comment s'opèrent les transferts d'information entre les différentes publications.

Nalimov présente une vision de la science qui n'est pas sans rappeler les travaux ultérieurs de Bruno Latour. L'illustration issue de Faces of sciences publié par Garfield montre bien le travail méthodologique et conceptuel du chercheur :

Les modèles scientifiques sont plus une reproduction de la conscience de l'homme que la réalité de l'univers.
Les modèles scientifiques sont plus une reproduction de la conscience de l'homme que la réalité de l'univers.

Un visionnaire ?

Nalimov ne s'est jamais considéré comme un visionnaire arguant notamment qu'il était très difficile de prévoir l'évolution des sociétés humaines du fait de leur caractère très imprévisible et de leur mutation constante à l'inverse des relations de causalité des phénomènes physiques. Cependant, il est vu comme un pionnier dans de nombreux domaines et plusieurs articles mettent en avant cet aspect notamment l'article d'Angela Thompson. Les travaux de Nalimov apparaissent intéressants également dans le contexte actuel, car il replace plusieurs questions qui nous posent question actuellement, notamment en ce qui concerne les études quantitatives. Comme le dit bien Yury Granovsky : « A cette époque – VVN comprend clairement que l'étude du développement de la science en utilisant des méthodes quantitatives sans un service d'information bien organisé ne pouvaient pas être une réussite. À partir de là, il prêta une grande attention aux problèmes d'information, le stockage, l'analyse et l'utilisation. » (Granovski, 2001, p.130)

On ne saurait que rappeler cette importance au moment où les discours sur les big data négligent la manière dont est collecté, stocké et produite l'information.

Anecdote : Nalimov possède un compte Google scholar créé en hommage à son travail scientométrique. Cela permet de voir les nombreuses citations qu'il continue à générer. https://scholar.google.fr/citations?user=6Ev6TloAAAAJ&hl=en 

Pour aller plus loin

Principales publications 

Bibliographie

  • Garfield, Eugène. Essays of an Information Scientist, Vol :5, p.417-427, 1981-82 Current Contents
  • Granovsky, Yuri V. Is It Possible to Measure Science ? V. V. Nalimov's Research in Scientometrics. Scientometrics 52, no. 2 (2001) : 127–50. Doi :10.1023/A :1017991017982.
  • Gurjeva, Lyubov G., and Paul Wouters. Scientometrics in the Context of Probabilistic Philosophy. Scientometrics 52, no. 2 (2001) : 111–126.
  • Thompson, Angela M. Vasily Vasilyevich Nalimov Russian Visionary. Journal of Humanistic Psychology 33, no. 3 (1993) : 82–98.

Notes de bas de page

 [1] Voprosy filosofii (Issues in Philosophy) in 1966 : If such a rapprochement will not take place, then science-metrics will remain without a sufficient theoretical basis. [Voprosy filosofii (Questions de philosophie ) en 1966 : «Si un tel rapprochement n'a pas lieu, alors la scientométrie restera sans base théorique suffisante. [Traduction Savoirs CDI]

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