Vous êtes ici :

  • Google+
  • Imprimer

Dossier coordonné pour Savoirs CDI par le CRDP d'Amiens.


À noter

Pour une lecture nomade, ce dossier est également disponible sous les formats ePub et Mobi

ePub

Mobi

Des récits pour changer le monde ?

Littérature de jeunesse et citoyenneté sont intimement mêlés et cela, dès la parution des premiers écrits pour la jeunesse. Ces derniers se soucient, en effet, dès l'origine, de transmettre des valeurs dans un but éducatif, clairement affiché, qui a su s'adapter aux différentes évolutions sur les idées qu'on se fait de l'enfant et de son éducation [1]. Erasme, au XVIème siècle, dans son Traité de civilité puérile, compose ainsi un véritable manuel de savoir-vivre et d'éducation, tant sur le plan intellectuel, moral, politique que sur le plan de la religion. Un siècle plus tard, Les aventures de Télémaque de Fénelon, roman éducatif à destination du petit fils de Louis XIV, s'inscrit dans une portée à la fois didactique et politique. Nés dans une tradition d'éducation et d'instruction, les premiers écrits pour la jeunesse tentent également de distraire leur public tout en offrant un discours moralisateur visant à démontrer la supériorité des modèles vertueux. Jeanne-Marie Leprince de Beaumont, souhaite ainsi « plaire à la jeunesse en l'instruisant ». A travers ses contes, et notamment le célèbre « La belle et la Bête » paru en 1757, l'auteur met en scène des sentiments « purs » tels que la compassion ou le don de soi.

Au XIXème siècle, si les écrits pour la jeunesse évoluent avec les lois scolaires et le regard qu'on porte sur l'enfant, la volonté éducative est toujours de mise, « le Magasin d'éducation et de récréation » fondé par Hetzel avec son ami Jean Macé en témoigne. Le discours moralisateur perdure également durant cette période avec, pour exemple le plus célèbre, la « Bibliothèque rose illustrée » créée en 1846 par Louis Hachette qui publie, la même année, les Nouveaux contes de fées de la Comtesse de Ségur.

Littérature de jeunesse et pédagogie vont poursuivre leur histoire commune au XXème siècle avec en particulier l'émergence des mouvements d'Education nouvelle inspirés du philosophe américain John Dewey. « Les albums du Père Castor » de Paul Faucher mettent en application ces évolutions en éditant des ouvrages centrés sur le principe d'apprentissage par l'action. Le discours moralisateur ne tarde néanmoins pas à réapparaître dès la fin de la seconde Guerre mondiale avec la loi sur les publications jeunesse de 1949 et le succès des célèbres « Martine » de Gilbert Delahaye et Marcel Marlier. Il faudra donc attendre les années 70 pour se libérer d'un certain carcan moral avec des publications qui font alors scandale et notamment « Max et les maximonstres » de Maurice Sendak publié en 1963 aux Etats-Unis et encore plus les Editions Harlan Quist qui s'associent en 1967 avec François Ruy-Vidal pour lancer une nouvelle collection d'albums qui s'oppose à une littérature conventionnelle et éducative, qui prône l'absence de tabous et la reconnaissance de l'enfant dans son intégralité : ses joies, ses bonheurs mais aussi ses hésitations, ses angoisses et ses contradictions.

Outre ces écrits innovants relayés par un certain nombre d'auteurs aujourd'hui, l'édition jeunesse est marquée désormais par un paysage éditorial dominé par de grands éditeurs toujours liés à l'école et aux grands courants pédagogiques tels que Hachette, Flammarion ou Nathan, regroupés dans des grands groupes éditoriaux qui laissent peu de place aux écrits engagés. La production éditoriale se tourne, aujourd'hui, davantage vers les romans de divertissement et subit l'influence des films à grand budget. Christian Grenier déplore ainsi la complexité, pour les auteurs jeunesse, à défendre aujourd'hui leur position : « Mes textes dénoncent de moins en moins, hélas… Non pas que mes idées ou ma combativité aient changé, mais parce que mes textes les plus engagés (La Machination, Cheyennes 6112, Le Soleil va mourir, Face au Grand Jeu, Le moulin de la colère, Un printemps sans cerises…) ne sont pas réédités … ou se vendent très modestement. Les lecteurs sont davantage au rendez-vous de l'aventure du rêve (ou du cauchemar !) que de la réflexion sur notre société ».[2]

Malgré ce constat, la littérature de jeunesse porte en elle un certain nombre de valeurs, qu'elles soient assumées ou non par les auteurs. Documentaires et ouvrages de fiction pourront donc largement être utilisés dans le cadre d'une éducation citoyenne mais les œuvres pour les plus jeunes permettent-elles réellement de changer le monde ? Remettent-elles en cause, en profondeur, notre perception de la société ?

Notre choix s'est porté sur quatre thématiques principales qui répondent aux instructions officielles du Ministère de l'Education nationale. Il s'agit, en effet, à travers les programmes et les actions de toute la communauté éducative, d'adopter une attitude d'ouverture culturelle et de lutter contre le racisme. Il s'agit également de favoriser des attitudes de compréhension vis-à-vis de tout type de différences grâce à une réflexion sur l'altérité en favorisant la tolérance. A l'heure des vifs débats qui ont agité notre société sur le mariage « gay », la lutte contre l'homophobie s'inscrit également dans les priorités du Ministère de l'Education nationale. Enfin, la signature, en février 2013, d'une convention interministérielle pour l'égalité fille-garçon dans le système éducatif, renforce la lutte contre les stéréotypes et les comportements sexistes.

Pour autant, les écrits les plus militants ne véhiculent-ils pas un discours si consensuel qu'il laisse peu de place, finalement, à une véritable réflexion de la part de ses lecteurs ? Les œuvres pour la jeunesse ne véhiculent-elles pas un discours moralisateur qui ne peut que faire écho aux nouvelles modalités de l'enseignement moral et laïque prévu pour la rentrée 2015 ? Certains auteurs luttent en effet contre ce « prêchi-prêcha » et préfèrent s'illustrer dans des écrits au réalisme parfois terrifiant. Mais, peut-on tout écrire sous le prétexte d'ouvrir les yeux de nos jeunes lecteurs ?

Plan du dossier

Notes de bas de page

[1] Corinne Gibello-Bernette, « Un peu d'histoire » in Expositions-BNF.fr [En ligne]. http://expositions.bnf.fr/livres-enfants/arret/01.htm (Consulté le 24 avril 2013)

[2] Christian Grenier, « Le grand questionnaire : Acte I ». In Littérature jeunesse : le blog qui voudrait donner envie de lire [En ligne]. http://litterature.jeunesse.over-blog.com/article-christian-grenier-le-grand-questionnaire-acte-i-44354793.html (Page consultée le 10 juillet 2013).

Recherche avancée