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Jean Meyriat (1921-2010) : un bâtisseur de l’information-documentation

par Blanquet, Marie-France,
[février 2011]

Mots clés : Meyriat, Jean : 1921-2010

Jean Meyriat-Documentaliste-Sciences de l'Information 2/2003 (Vol. 40)
Jean Meyriat-Documentaliste-Sciences de l'Information 2/2003 (Vol. 40)

*Une grande part des informations données dans ce personnage du mois sont issues de l’ouvrage publié par l’ADBS. Jean Meyriat, théoricien et praticien de l’information-documentation. Paris : ADBS Editions, 2001).

Merci à V. Couzinet et à J.M.Rauzier d’avoir mémorisé le chemin qui permet d’aller à la rencontre de Jean Meyriat.

Il est impossible de rendre compte de façon exhaustive de l’action de ce « théoricien et praticien de l’information-documentation » qui vient de nous quitter. Les documentalistes français et européens lui doivent beaucoup et nous poursuivons ici le but, en rappelant sa vie et son œuvre, de remercier ce travailleur acharné, plein d’humanité et d’humour. Ses yeux bleus lumineux, qui traduisaient sa pétillante intelligente et son indulgence pour ses jeunes collègues, se sont fermés. Il nous reste pourtant son regard, transféré dans les textes que nous découvrons ci-après.

Un homme de plume aux multiples facettes

1921 : Naissance à Lyon d’un père commerçant. Aîné d’une famille de deux enfants, Jean perd son frère en 1945
1937 : J. Meyriat entame des études à l’université de Lyon puis de Paris qui le mène, en 1943, au grade d’agrégé en lettres classiques
1943 : Il épouse une enseignante licenciée de mathématiques : Renée Tresse
1943-1946 : Il est en poste au lycée de Madrid
1945 : Il obtient le diplôme de l’Ecole pratique des hautes études dans la section « sciences historiques et philologiques »
1946-1947 : Il enseigne au lycée Voltaire à Paris
1946-1984 : Sa candidature à l’institut d’études politiques ayant été retenue, il se convertit aux sciences politiques et les enseigne comme maître de conférences, puis comme professeur
1947-1948 : A Orléans, il enseigne au lycée Pothier
1948 : Il prend la direction du centre de documentation de la Fondation nationale des sciences politiques. Cette date est importante. Elle marque dans la vie de Jean Meyriat un intérêt pour ce domaine relativement nouveau qu’est la documentation et son engagement dans la volonté de la faire vivre et reconnaître. Il est, en effet, chargé de la direction du centre de documentation de sciences politiques et entame des recherches sur les sciences de l’information en déclarant : « Il est essentiel dans ce domaine d’appuyer l’une sur l’autre la théorie et la pratique »
1950 : Il est sollicité pour collaborer au programme de l’Unesco, organisme tout nouvellement créé. Jean Meyriat y crée un comité spécialisé en sciences sociales.
1950-1991 : Il est secrétaire général du Comité international pour l’information et la documentation en sciences sociales (CIIDSS)
1952 Il fonde le Centre d’études des relations internationales, associé au CNRS. Il le codirige puis le dirige jusqu’en 1976
1952-1988 : Il est rédacteur en chef des « Bibliographies internationales des sciences sociales »
1958-1971 : Il enseigne à l’Institut d’étude du développement économique et social
1961-1965 : J.Meyriat préside le Conseil méditerranéen de recherches en sciences sociales.
1962 : Il est élu directeur d’études à l’EPHE, direction intitulée : « Méthodologie de l’information scientifique ». A cette époque, il rencontre Robert Escarpit. Leur collaboration débouche dans un premier temps sur la publication d’un ouvrage : Le livre français qui parait en 1972
1962-1990 : Cette longue période est marquée par l’intense activité de Jean Meyriat dans le champ des sciences de l’information. En tant que directeur d’études en sciences de l’information, il créé le Diplôme d’études approfondies et le doctorat SIC dont il est responsable jusqu’en 1980
1964-1981 : Chargé d’enseignement sur les politiques extérieures des Etats d’Amérique latine à l’Institut des hautes études d’Amérique latine, il confirme son intérêt constant pour cette partie du monde
1968-1971 : Il intervient à l’Institut international d’administration publique et à l’Institut d’études politiques de Grenoble
1969 : A l’IEP, J. Meyriat crée le Cycle supérieur de spécialisation en information et documentation. Il le dirige jusqu’en 1990
A cette date, il devient membre, puis président de la Commission pédagogique nationale des départements d’IUT intitulés : « Carrières de l’information »
1971-1975 : Il est membre de la commission 29 « Sciences juridiques et politiques » du CNRS.
1970 : Il entre au Conseil d’administration de l’Association des professionnels de l’information et de la documentation qui, à cette date, est encore l’Association des documentalistes et bibliothécaires spécialisés (ADBS).
1972 : Il en assure la vice-présidence
Cette année-là, il est fait chevalier de la Légion d’honneur
1974-1978 : J. Meyriat est délégué français du groupe de travail « formation des spécialistes » du Comité de l’information et de la documentation scientifique et technique de la Commission des Communautés européennes
1974-1984 : Il représente la France au sein du comité « Enseignement formation » de la Fédération internationale de la documentation créée par Paul Otlet
1975 : La création au sein du Conseil supérieur des universités de la section « Sciences de l’information et de la communication », signifie la reconnaissance institutionnelle de cette nouvelle interdiscipline. Jean Meyriat est l’un des piliers, avec Robert Escarpit, Roland Barthes, Robert Estivals de cette reconnaissance
1976-1994 : J. Meryat s’investit dans la normalisation en assurant la délégation française au sein du Comité technique ISO/TC 46
1977 : Il est membre du comité consultatif du Programme général d’information (PGI-UNISIST) de l’Unesco
1977-1982 : Il préside l’Association internationale des écoles de sciences de l’information
1977-1991 : Il est membre du Comité exécutif de l’European Cooperation in Social Science Information and Documentation.
1978 : Jean Meyriat assume une grande responsabilité dans le lancement et le maintien de « La lettre d’Inforcom »
1979 : Sur proposition de Robert Estivals, un groupe de recherche sur l’écrit et le document est créé au sein de la SFSIC. Ce groupe devient la Société de bibliologie et schématisation (SBS). J. Meyriat s’exprime régulièrement dans la revue de la SBS, Schéma et schématisation.
1981-1985 : Il assure la présidence de l’ADBS
1984-1988 : Il devient président de la 71e section du Conseil national des universités consacrée aux sciences de l’information et de la communication
1987-1993 : Il est membre français de la section des bibliothèques des sciences sociales de la Fédération internationale des associations de bibliothécaires et des bibliothèques (IFLA)
1989-1993 : Il fonde et préside la Fédération des associations de bibliothécaires, archivistes, documentalistes d’expression française
1989-1995 : Il agit comme expert du Comité national d’évaluation des établissements publics à caractère scientifique, culturel et professionnel
1991 : Il  est officier de l’Ordre national du mérite
1992 : Sa carrière lui vaut d’être fait chevalier des Palmes académiques. Cette même année, il est le lauréat de la fondation du professeur P.N. Kaula, représentant de l’école indienne de documentation et l’Unesco lui décerne la médaille d’Aristote en reconnaissance «  de son éminente contribution à la coopération scientifique internationale ».
1992-1997 : Il préside puis assure le secrétariat de l’interassociation ABCD (Archivistes, bibliothécaires, conservateurs, documentalistes)
1992- 1996 : Il préside le Conseil européen des associations de l’information et membre du Bureau européen des associations de bibliothécaires et de documentation (EBLIDA)
1998-2001 : Chef du projet DECIDoc ( voir infra)
2010 : Décès à Paris au lendemain de Noel.

Une vie traduite en mots clés

  • Analyse documentaire

Dans de nombreux écrits, J. Meyriat insiste sur les valeurs informatives d’un document. Elles sont à l’origine de l’analyse documentaire, une des fonctions clés du documentaliste.
« L’analyse consiste à réduire  le document aux concepts correspondant à l’information qu’il contient, à formuler ces concepts dans les termes d’un langage approprié, à traiter ces termes de façon à ce qu’on puisse les retrouver (donc retrouver l’information qu’ils désignent) aussi rapidement et sûrement que possible
Cependant, il importe de distinguer l’analyse sémiologique et l’analyse documentaire. La première s’applique à trouver la signification d’un document « aussi bien ce qui n’est pas écrit que de ce qui écrit, du contenu implicite aussi bien qu’explicite. » Pour les documentalistes, seul le contenu explicite compte puisque l’analyse documentaire vise à retrouver et à représenter l’information que l’émetteur a chargé le document de transmettre.
Pour les documentalistes, « après avoir reconnu dans un texte un document porteur d’informations et avoir extrait cette information, il nous reste à la traiter : c’est là l’essentiel de notre travail, et c’est là qu’interviennent les techniques dites documentaires »

  • Auteur

Jean Meyriat attire l’attention sur le personnage de l’auteur qui ne publie pas toujours dans la seule intention d’informer. Pour le lecteur, il peut être important de deviner cette intention.
« Un auteur émet une information inscrite dans un document avec des intentions diverses. Ce peut être celle d’informer mais ce peut être aussi celle de se faire connaître, reconnaître. La fonction informative est, dans ce cas, subordonnée aux autres fonctions remplies par le document créé. « En tout état de cause, la coexistence de plusieurs fonctions interférant les unes avec les autres a une incidence certaine sur la façon dont chacune de ces fonctions est remplie. Il est donc nécessaire que le récepteur ou l’utilisateur du document en tienne compte, pour interpréter correctement l’information qui lui est transmise ».

  • Bibliométrie et analyse de citations

En remettant en honneur le terme de bibliologie, Otlet remarquait : « Il y a lieu de construire la terminologie à partir du mot document, plus général que livre ou « biblion »… La définition la plus générale qu’on puisse donner du livre et du document est celle-ci : un support d’une certaine matière et dimension… sur lequel sont portés des signes représentatifs de certaines données intellectuelles.


« Interdiscipline, la science de l’information n’en est pas moins en premier lieu une science sociale. L’information est en effet un produit en même temps qu’un élément constitutif de la vie sociale. Elle résulte de l’activité d’hommes appartenant à une société, vivant dans des groupes ; ce sont eux qui éventuellement mobilisent des techniques pour construire les machines qui traitent et rendent accessible l’information. Pour comprendre le comportement de ces hommes et de ces groupes, de ceux qui fournissent et de ceux qui reçoivent l’information, on recourt aux moyens d’investigation fournis par la psycho-sociologie, les enquêtes par questionnaires ou par interviews, l’observation participante ou non, les techniques sociométriques.
Comme les autres sciences sociales, la science de l’information utilise aussi beaucoup la statistique appliquée. Il est relativement facile en effet de compter les individus (et les attributs dont ils sont dotés) effectuant telle ou telle démarche relative à l’information, de compter ces démarches elles-mêmes en les distribuant selon diverses variables, de compter les outils qu’elles utilisent et les objets qu’elles produisent. Tous ces décomptes se prêtent alors à des calculs et à l’application de tests statistiques. Ceux-ci fournissent les données utilisées par un nombre croissant d’études sur des problèmes d’information. Il s’est même développé une spécialité, la bibliométrie, dont les méthodes reposent sur la quantification des phénomènes intéressant tous les supports écrits – l’écrit restant encore maintenant le moyen le plus largement utilisé pour recueillir et transmettre l’information. Pour prendre un seul exemple, l’ « analyse des citations » étudie systématiquement les références faites par les auteurs d’un ensemble d’articles scientifiques à des auteurs qui les ont précédés et en tire des enseignements sur les affinités idéologiques entre des spécialistes appartenant à telle ou telle école, sur le déplacement des centres d’intérêt au long de l’évolution dans le temps d’une discipline, sur les influences reçues de l’étranger ».

  • Bibliothécaires et  documentalistes

Rejoignant Eric de Grolier et de nombreux autres penseurs, Jean Meyriat s’interroge sur les professions de bibliothécaires et de documentalistes. Ces dernières ne sont qu’une dans la plupart des pays. Elles sont institutionnellement séparées en France. Et pourtant : «  on constate que la majorité des compétences bibliothécaires ont leur équivalent chez les documentalistes, dans une terminologie différente ». Comparant les Référentiels de compétences émis presque dans le même temps par les deux professions, Jean Meyriat les énumère ainsi : « connaissance des publics (et du milieu professionnel), identification et localisation des documents, développement des collections, conservation et gestion des documents, indexation, recherche de l’information (le seul intitulé où le mot « information » soit pris dans le même sens par les deux communautés). La compétence en catalogage n’intéresse que marginalement les documentalistes ; elle constitue un aspect mineur de ce qu’ils appellent « organisation et mise en mémoire de l’information ». De même, la compétence en communication des documents est incluse, presque en sous-entendu, dans leurs « mise à disposition de l’information ». Il faut noter aussi que l’acquisition des documents, objet d’une compétence spécifique pour les bibliothécaire, est classée par les documentalistes parmi les techniques d’approvisionnement, de nature générale : on se procure des documents comme tout autre produit ou service »

  • Compétences du bibliothécaire et du documentaliste

Les documentalistes englobent dans leur définition de la compétence à la fois les savoirs, les savoir-faire et les aptitudes nécessaires à l’exercice d’une activité professionnelle, les bibliothécaires distinguent la compétence, « ensemble de savoir-faire opérationnel validable dans une situation de travail et mobilisant des connaissances et des comportements », qui se déduit des activités exercées, et les connaissances qui sont « des savoirs associés à la mise en œuvre du savoir-faire », donc aux compétences, et qui sont déduites des savoir-faire.

  • Communauté scientifique

« Le documentaliste est destiné à travailler avec une communauté scientifique donnée, c’est-à-dire des spécialistes qui se reconnaissent à travers, par exemple, des revues qui leur sont spécifiquement dédiées. Le système global est constitué par la juxtaposition et la complémentarité de ces sous-systèmes, qui reflètent le morcellement des savoirs spécialisés »

  • Communication scientifique

« La spécificité de la communication scientifique réside dans l’intention de communiquer du savoir alors que d’autres processus de communication ont un contenu affectif, conatif, propédeutique… L’information est transmise pour le savoir et non pour le plaisir ou pour le loisir. Le savoir est destiné à servir celui qui le possède et ce indéfiniment, car il est définitivement acquis. C’est une information utile et impersonnelle. Elle tend à être objective, « c’est-à-dire qu’elle a ou doit avoir la même signification pour tous ceux qui la reçoivent, à la seule condition qu’ils soient en mesure de la comprendre ». Enfin, cette information est la seule qui ne soit pas transmise par un système primaire qui va de l’émetteur au récepteur, mais a suscité la mise en place d’un système techno-social secondaire. Ce dernier a pour fonction de faciliter et de rendre plus sûr l’accès à l’information scientifique. Il prend la forme de mécanismes que l’on appelle couramment « documentaires » et recouvre une série d’opérations que l’on appelle « chaîne documentaire », et qui comporte l’identification et la description des documents, l’extraction de l’information qu’ils contiennent, la représentation de cette information dans un langage approprié, sa mise en mémoire  l’interrogation de cette mémoire pour y retrouver l’information et la livraison de celle-ci à l’utilisateur qui la demande. »

  • DECID

Porté à bout de bras par Jean Meyriat et l’ADBS qui en est le promoteur, ce projet, soutenu par la Commission européenne est exécuté en trois ans. De 1998 à 2000, il débouche sur l’établissement d’un référentiel européen des compétences en information et documentation, signé par l’European Council of Information Association (ECIA). L’Euroréférentiel composé de deux volumes (Volume 1. Compétences et aptitudes des professionnels européens de l'information-documentation. Volume 2. Niveaux de qualification des professionnels européens de l'information-documentation)  accessible en ligne (http://www.certidoc.net/fr1/euref1.pdf) doit être consulté par tous les documentalistes pour avoir une vue complète sur le et les métiers de l’info-doc.

  • Déontologie

La déontologie représente une préoccupation importante de Jean Meyriat. Il élabore avec un petit groupe de documentaliste, un code de déontologie adopté par l’ECIA. « Toute profession possède, ou devrait posséder, un code de règles éthiques que ses membres respectent normalement et en particulier utilisent comme guide quand ils doivent prendre des décisions moralement difficiles. Lors de leur réunion de novembre 1998 à Lisbonne, les associations membres de l'ECIA (European Council of Information Associations) ont convenu qu'elles devraient adopter un code qui vaudrait pour les membres de la profession dans chaque pays de l'Union européenne. Ce code ne peut être qu'un cadre énonçant des principes et laissant libre chaque association de le développer ou de le compléter pour répondre à des besoins spéciaux ou nationaux. Un premier projet a été présenté et discuté à la réunion de l'ECIA de mars 1999. La présente révision incorpore les modifications qui ont été alors proposées, des éléments tirés des codes d'autres organisations et portés depuis la réunion à l'attention de l'auteur, ainsi que quelques clarifications. Dans les pays de l'UE, les membres de la profession de l'Information et Documentation travaillent dans des environnements institutionnels et culturels différents ; certains peuvent par moments travailler en dehors de l'UE. Tout code de déontologie pour des professionnels européens doit prendre en compte tous ces facteurs. Les principes qui suivent prennent acte du fait que les cadres de travail des professionnels de l'I&D ne sont pas tous les mêmes. Certains sont indépendants (ils sont leurs propres employeurs) ; certains sont les patrons d'entreprises d'I&D ; d'autres sont employés par des organismes d'I&D. D'autres encore, peut-être la majorité, sont employés dans des organisations qui ne sont pas principalement concernées par l'I&D, mais où ils doivent fournir des services d'I&D à leur employeur et aux autres employés. Ainsi certains sont liés par contrat avec leurs clients, d'autres avec leur employeur ; certains même travaillent en l'absence de tout contrat formel : c'est alors la confiance mutuelle qui doit prévaloir ». (http://www.adbs.fr/code-deontologique-de-l-ecia-1980.htm)

  • Document

D’une façon très simple, J. Meyriat définit le document comme un objet qui supporte de l’information et qui sert à la communiquer. Cette définition est très large qui entraîne à distinguer deux principaux types d’objets : ceux qui communiquent de l’information, presque malgré eux et ceux dont l’intention de l’auteur est de communiquer l’information. J. Meyriat rejoint ainsi « Madame Antilope » : Suzanne Briet, qui a la première théorisé à travers le concept d’intentionnalité, le concept de document. Un document nécessite donc un émetteur mais aussi un récepteur.  Un objet produit intentionnellement pour être un document peut cesser de l’être s’il n’est pas reçu comme tel.
« Malgré les apparences et l’étymologie, la relation du documentaliste au document n’est pas immédiate et univoque. Elle est commandée par une relation plus fondamentale qui est établie avec l’information à transmettre et avec l’utilisateur de cette information. Dès lors, le document n’est qu’un moyen ; ce n’est pas le document (le traitement du document) qui définit le documentaliste, mais c’est le documentaliste qui définit le document, par l’usage qu’il en fait. C’est pourquoi le mot même de « documentaliste » est équivoque et mal adapté ». J. Meyriat préfère définir ce dernier en décrivant sa fonction première qui est d’identifier et de recueillir l’information là où elle se trouve (connaissance des sources) et de la soumettre aux traitements appropriés pour pouvoir la transmettre à ceux qui doivent l’utiliser.
La documentation ne se définit que par rapport aux documents qu’elle traite et rend utilisables. Ces documents sont toutes les sources existantes d’informations scientifiques. Le chercheur, dans une discipline quelconque, peut en effet utiliser deux sortes d’information : celles qui existent déjà, et qu’il n’a qu’à recueillir ; et celles qu’il dégage lui-même de son objet d’études… Toutes les informations de la première espèce sont inscrites sur un support… Tous ces supports d’informations existantes sont des documents. L’ensemble des documents disponibles à un moment donné constitue le stock documentaire, que celui-ci soit ou non effectivement utilisé. Le problème de la documentation est celui de la confrontation entre le savant… et le stock documentaire.

  • Documentaliste

J. Meyriat aborde très souvent dans ses textes le métier, sa formation. Il s’interroge sur ses spécificités et aborde ces problématiques dans une approche historique. Ainsi, dans les années 50, « le développement des centres de documentation et des bibliothèques spécialisées, où l’on doit maîtriser une information plus complexe et multiforme, et où l’on se soucie davantage d’aller au devant des besoins des utilisateurs, fait apparaître la nécessité de professionnels d’un type nouveau : ceux que dès les années trente on commence à appeler les « documentalistes ». Ils utilisent plus tôt et plus largement que les bibliothécaires, de nouvelles techniques ; ils recourent à d’autres méthodes pour communiquer avec leur public. Il faut donc les former différemment. » J. Meyriat rappelle l’ouverture grâce à l’Union française des organismes documentaires d’une formation inaugurée en 1945 aux techniques documentaires.

  • Documentation

« Dans l’ensemble des phénomènes que doivent étudier les sciences de l’information et de la communication, le sous-ensemble relatif à l’information spécialisée peut être distingué avec plus de clarté que quelques autres, bien que la terminologie n’en soit pas encore complètement normalisée.
On le désigne encore assez souvent par le terme « documentation », bien que celui-ci ait vu sa signification se modifier avec le temps. Au début du siècle, il voulait dénoter un corps de principes et de pratiques dynamiques, orientés vers le service des utilisateurs d’information, et se démarquant des activités plus conservatrices des bibliothécaires (et a fortiori des archivistes). Mais ces derniers, depuis quelques décennies, ont repris à leur compte beaucoup des comportements et des préoccupations des documentalistes, et l’on considère maintenant come activités documentaires toutes celles qui tendent à faciliter l’utilisation de toutes espèces de documents et de l’information qu’ils contiennent…
Le prix de l’information spécialisée dans la société, le poids des institutions et des mécanismes socio-techniques mis en place pour la contrôler et faciliter son utilisation, expliquent que des professionnels s’y consacrent ; l’évolution rapide des techniques qui y sont appliquées justifie la diversification des métiers qu’ils pratiquent. A côté des archivistes, des bibliothécaires, des documentalistes, dont les activités professionnelles varient beaucoup selon le cadre institutionnel dans lequel ils les exercent, on a vu apparaître des responsables de ressources documentaires, des concepteurs ou opérateurs de systèmes d’information, des administrateurs de bases de données, des courtiers en information, des responsables de la veille technologique ou stratégique, des rédacteurs en documentation technique : on a pu recenser ainsi plusieurs dizaines de dénominations nouvelles correspondant à autant de spécialisations.
 Les attentes de la société vis-à-vis de ces nouveaux professionnels se font en même temps plus nombreuses. La maîtrise des techniques documentaires traditionnelles (catalogage, recherche bibliographique, classification, indexation…) ne suffit plus. Une bonne connaissance des outils informatiques est devenue indispensable. Il faut savoir utiliser les ressources de la bureautique et manipuler les micro-ordinateurs, il faut être initié à la panoplie des nouvelles technologies de l’information. Mais en même temps, il faut avoir développé ses aptitudes et son entraînement à la communication sociale et interpersonnelle. De plus en plus souvent il faut aussi s’être préparé à gérer rationnellement des ressources, à évaluer la qualité des services que l’on rend, à assurer leur place sur un marché où s’exerce une compétition entre ce que l’on commence à appeler les industries de l’information.
A cela s’ajoute nécessairement l’exigence d’une familiarité suffisante avec l’environnement social et institutionnel dans lequel chacun doit pratiquer son métier, et souvent aussi avec le domaine d’activité où le champ du savoir dans lequel il est exercé, au moins pour les fonctions de responsabilité.

  • Documentologie

L’étude de la documentation comme objet de théorisation entraîne la création du néologisme : documentologie. Cette science se propose d’étudier les conditions matérielles dans lesquelles l’information est obtenue, conservée, transmise. C’est la science de l’activité documentaire, c’est-à-dire l’ensemble des connaissances qui s’y rapportent et la tentative pour les fonder théoriquement. « Nous ne disposons pas d’une théorie unifiée de documentologie, pas plus que de la science de l’information ». J. Meyriat donne comme exemple de première théorisation, la bibliométrie. « Un premier exemple de théorisation d’un phénomène documentaire a son origine dans la faculté que présentent les documents écrits, faits d’unités matérielles discrètes (caractères, mots, énoncés, textes) de donner matière à des numérations et donc à des élaborations statistiques. Il en est né la bibliométrie qui, en 1934, l’année même où Otlet forgeait son nom, nous a donné la première (chronologiquement) des « lois » formulées sur une catégorie de phénomènes relevant de l’information ».
Cependant, J.Meyriat est réticent pour employer ce terme qui. Il lui préfère le concept d’information science tout en signalant que le terme d’informatologie reste disponible.

  • Explosion documentaire

« Ce qu’on appelle « explosion documentaire » est reconnu comme un des phénomènes notables de notre époque. Il s’agit de la multiplication de plus en plus rapide des publications et des documents diffusés de façons diverses. Ce phénomène intéresse tous nos contemporains quelle que soit l’activité dans laquelle ils sont engagés. Il concerne tout particulièrement les activités scientifiques. »
Jean Meyriat introduit une distinction entre les scientifiques concernés par cette explosion. « Qu’il le veuille ou non, le sociologue doit prêter une grande attention à ce phénomène, qui tend à modifier les conditions mêmes de son travail. Comme ses collègues engagés dans l’étude de la société présente, il éprouve la difficulté d’avoir à sa disposition un trop grand nombre de documents… Sa situation est à cet égard inverse de celle des savants qui travaillent dans des disciplines « classiques » comme l’archéologie ou l’épigraphie, ou même la plupart des branches traditionnelles de l’histoire, qui manquent de documents, et pour qui la recherche, l’« invention » des documents est une nécessité essentielle ».
Pour protéger le destinataire d’une marée d’informations superflues ou de qualité médiocre, la communauté scientifique met en place des systèmes de contrôle comme, par exemple, des comités scientifiques destinés à retenir ou pas une proposition d’intervention ».

  • Formation  des bibliothécaires et des documentalistes

Institutionnellement étrangers l’un à l’autre, les formations des bibliothécaires et documentalistes semblent pourtant avoir des finalités peu différentes. Dans les deux cas, il s’agit d’aider les futurs membres des deux professions voisines à acquérir les connaissances et savoir-faire et à développer les aptitudes qui leur seront ensuite nécessaire dans la pratique de leur métier.
Or, ces compétences présentent beaucoup d’éléments communs, à la fois dans les techniques mises en œuvre par les uns et les autres et dans les préoccupations dont elles témoignent. Cela apparaît clairement dans la comparaison que l’on peut faire entre deux répertoires des compétences professionnelles, publiés presque simultanément en 1995 par les documentalistes et par les bibliothécaires d’Etat. Dès lors, certains se risquent à penser que la formation des uns et des autres pourrait être au moins partiellement commune ; il y a d’ailleurs plus de vingt ans que l’idée d’un « tronc commun » dans cette formation a été défendue et illustrée par un collectif largement institutionnel.
 L’exemple d’autres pays européens encourage de telles réflexions. Au Royaume-Uni, l’extension du terme « librarian » est plus large que celle de bibliothécaire, et il désigne souvent un documentaliste ; et seize des dix-huit écoles universitaires accréditées par la Library Association ont également été approuvées par l’Institute of Information Scientists. En Espagne, pays où les enseignements sont de création beaucoup plus récente, les diplômes déjà délivrés par une dizaine d’universités sont intitulés diplômes de « bibliothéconomie et documentation ».

  • Information-documentation

Jean Meyriat s’interroge sur la reconnaissance du couple information-communication (infocom) introduit en France par Robert Escarpit, entendu souvent en terme de  sciences de l’information et de la communication.  Et pourtant les SIC oublient un peu la documentation. Il faut constater à cet égard, que les pays anglo-saxon, les concepts de « communication studies ou communication sciences sont complètement séparés de ceux d’ « information sciences ». Pourtant le mot de documentation doit être couplé obligatoirement avec celui d’information. Jean Meyriat en fait le constat historique : « j’ai trouvé sous la plume de Paul Otlet, en 1905, un premier exemple de coexistence des deux mots se complétant l’un l’autre, mais je n’ai pas cherché si l’on pourrait remonter plus haut dans le temps. Néanmoins, c’est à la fin des années soixante que l’expression « information-documentation » devient usuelle en français mais aussi en allemand et même dans la langue à base d’anglais qu’utilisent les organisations internationales. »
Le couple info-doc apparaît surtout dans des contextes professionnels et techniques, dans des titres de revues ou d’institutions ou de formations. Le CNRS publie la section 101 du Bulletin signalétique sous l’intitulé « Information scientifique et technique » (IST) puis sous celui de « Sciences de l’information, Documentation ».
« En fait, tout se passe comme si le statut de la documentation restait incertain. Le terme reçoit plusieurs acceptions. Il peut désigner un ensemble de documents relatifs à un même sujet, comme une « documentation technique » ; ou l’ensemble de pratiques permettant d’obtenir ce produit ; ou la sphère d’activité de ceux qui connaissent et mettent professionnellement en œuvre ces pratiques, ou même le corps de principes et de règles sur lesquels ils s’appuient. C’est peut-être la raison pour laquelle le mot est mal accepté dans les pays de langues anglaises ou russes, par exemple. »

  • Papier et numérique

Avec un titre très explicite, « Les mourants se portent bien », J. Meyriat aborde la problématique très actuelle de la disparition du papier au profit du numérique. « Les bons esprits ne manquent pas qui annoncent la disparition du document papier : il serait supplanté par les nouvelles techniques de communication dont l’essor est en effet spectaculaire, l’audiovisuel d’abord, vite complété par l’électronique. Prenant la voix du prophète, Marshall McLuhan a proclamé notre sortie de la « Galaxie Gutenberg ». On nous vante les agréments de la société sans papier ; on nous dessine les plans de la bibliothèque sans murs, c’est-à-dire sans rayonnages, sans livres.
 D’autres en revanche analysent de façon toute différente les changements en cours. Ce ne serait pas la production des imprimés qui diminuerait, mais notre capacité d’attention et de réception au milieu d’un flot qui nous submerge. Voici une illustration de cette thèse. « A l’aube des années soixante, Certazar annonce la fin de la lecture et la disparition des lecteurs dans un monde tellement saturé d’écrits que les livres ne sont plus des paroles qui circulent, mais seulement des objets qui encombrent l’espace » : c’est ainsi que commence l’introduction à un ouvrage intitulé Discours sur la lecture, récemment publié par la Bibliothèque publique d’information de Paris, en se référant à un texte de l’écrivain argentin Julio Cortazar paru en 1962 »
 Autre paradoxe : serait-il que l’on écrit de plus en plus, mais qu’on lit de moins en moins ? »

  • Sciences de l’information et de la communication (SIC)

Jean Meyriat est un acteur important dans la création et la reconnaissance des Sciences de l’information et de la communication. Le comité des SIC est créé avec Roland Barthes et Robert Escarpit. Ensembles, ils mènent des démarches et des négociations auprès du cabinet de l’Education nationale et de la direction des enseignements supérieurs. Ces démarches aboutissent en 1975 où la 52e section « Sciences de l’information et de la communication » est créé au sein du Comité consultatif des universités. Jean Meyriat y défend toujours la documentation et le documentaliste un peu oublié au profit de la communication. Ceci parce que la documentation est perçue comme une technique et le documentaliste, comme un technicien. « Reste que les techniques qu’il utilise dépendent, pour leur maintenance et leur renouvellement, des acquisitions d’une connaissance fondamentale. Mais celle-ci se présente comme élaborée en dehors de son territoire propre. Ce dernier, à en croire l’étymologie, devrait s’identifier par référence à la notion de « document ». Or l’approfondissement de la réflexion sur les pratiques documentaires tend à relativiser de plus en plus cet élément originel. Le document est défini comme un objet matériel support d’information ; ce support est subordonné à l’information, il peut avoir des formes et même des natures différentes, il peut être transformé sans que l’information soit modifiée pour autant, il peut être éliminé après que l’information ait été transféré sur un autre support : c’est elle qui est importante, c’est elle d’ailleurs qui intéresse l’utilisateur. L’activité dite documentaire, parce qu’elle part le plus souvent de documents, repose en fait sur l’extraction de l’information qu’ils supportent, sa caractérisation, son traitement : après quoi elle fait peu de cas des documents eux-mêmes. Certes, ceux-ci sont l’objet d’opérations techniques qui permettent de les classer, de les conserver, de les reproduire, de les distribuer ; mais ce sont là des tâches accessoires, que l’on a même pu qualifier de pré-documentalistes.
Quant à l’information, objet propre des pratiques dites documentaires, elle peut aussi être étudiée théoriquement : elle relève alors d’une science qu’il est tout indiqué d’appeler science de l’information. Or, cette science existe (comme une parmi les science de l’information), en tant que discipline non encore bien constituée mais déjà en chantier. Elle a reçu son nom, d’abord en anglais « information science », dès le début des années soixante. Elle a été d’emblée définie comme « la science qui étudie les propriétés et le comportement de l’information, les forces qui gouvernent les flux d’information et les moyens de la traiter afin d’optimiser son accès et son utilité ». C’est bien là le versant conceptualisé d’un ensemble d’objets dont la gestion concrète constitue la documentation : la science de l’information peut être identifiée comme l’appellation scientifique de la documentation. C’est ce que traduisent les dénominations institutionnelles, et à nouveau les Etats-Unis ouvrent la voie : en 1968, l’American Society for Information Science succède à l’American Documentation Institute et sa revue, American Documentation est rebaptisée en 1970, Journal of the ASIS. »

  • Société française des sciences de l’information et de la communication (SoFraSIC, puis SFSIC)

Jean Meyriat préside longuement cette société savante qui s’attache à définir les contours des sciences de l’information et de les faire reconnaître dans le monde scientifique. Ses objectifs sont d’assurer des assises scientifiques solides à cette science naissante et parfois contestée.
(http://www.sfsic.org/). La SFIC offre une documentation abondante sur Jean Meyriat parce qu’elle lui doit la vie.

  • Usager

Jean Meyriat attire l’attention sur l’intention de l’auteur mais dans le même temps souligne l’importance du récepteur. Il donne l’exemple du journal acheté qui sert à envelopper des nourritures. L’auteur est présent, le lecteur absent. Ainsi la volonté de l’émetteur ne suffit pas. « La volonté d’obtenir une information est donc un élément nécessaire pour qu’un objet soit considéré comme document, alors que la volonté de son créateur peut avoir été autre… Le rôle actif du récepteur peut également modifier dans le temps la fonction informative d’un objet ». Ainsi un document sur la mécanique de 1900 informe à cette date sur ce domaine de connaissance, informe sur l’histoire des techniques en 2011. « Ainsi, le document n’est-il pas un donné mais le produit d’une volonté, celle d’informer ou de s’informer- la seconde au moins étant toujours nécessaire…
Cette notion d’utilisation est centrale dans nos propos ; on pourrait résumer ce qui précède en disant que l’utilisateur fait le document.

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