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Entretien avec Jacques Ferrandez autour de L'Etranger d'Albert Camus

Par Anne Francou,
[novembre 2013]

Mots clés : auteur, illustrateur, Algérie

Jacques Ferrandez (copyright : DR_Gallimard)
Jacques Ferrandez (copyright : DR_Gallimard)

2013 marque le centenaire de la naissance d'Albert Camus, né en novembre 1913 en Algérie. Parmi les nombreuses manifestations et hommages rendus à l'écrivain, l'adaptation du roman L'Etranger en bande dessinée par Jacques Ferrandez. L'occasion pour nous d'échanger avec l'auteur-illustrateur des Carnets d'Orient notamment, sur sa démarche artistique, ses intérêts, ses projets.

Jacques Ferrandez, pourquoi vous être intéressé à l'oeuvre d'Albert Camus ?

Jacques Ferrandez : C'est une longue histoire... Je suis né à Alger, dans le quartier de Belcourt, où Camus a vécu toute son enfance et son adolescence. Je me suis beaucoup intéressé à l'histoire commune entre la France et l'Algérie dans les Carnets d'Orient [1]. Camus s'est présenté à moi naturellement quand j'ai préparé la période couvrant  les années 54-62. J'avais lu La Peste et L'Etranger comme beaucoup de monde, j'avais beaucoup aimé la nouvelle l'Hôte que je voulais adapter, soit en bande dessinée soit en texte illustré. Puis un jour j'ai rencontré Catherine Camus, la fille d'Albert Camus, à qui j'ai exposé mon projet et qui m'a fait confiance. J'ai commencé par adapter l'Hôte en bande dessinée, texte moins connu que L'Etranger, auquel je n'aurais peut-être d'ailleurs pas osé m'attaquer d'emblée ! Il se trouve que l'adaptation a reçu un accueil favorable aussi bien du public que de la presse et des universitaires, ce qui m'a fortement encouragé à continuer. J'ai donc poursuivi avec L'Etranger sans me poser trop de questions...

Selon vous, l'adaptation d'une oeuvre littéraire en bande dessinée doit-elle une fidélité absolue au texte ?

Jacques Ferrandez : J'avais déjà eu l'occasion d'adapter des oeuvres littéraires, Pagnol par exemple avec Jean de Florette et Manon des sources, ou Tonino Benacquista [2]. Ce qui m'intéresse est avant tout de servir le texte, de restituer au plus près les sensations qu'on éprouve à sa lecture. Par ailleurs, je ne suis pas du tout frustré dans la mesure où j'ai ma propre production. Avec L'Etranger il s'agissait pour moi de rester très fidèle au texte, qui dans la bande dessinée est entièrement de Camus. A moi de restituer l'époque, les lieux dans lesquels il a été écrit, à savoir l'Alger de la fin des années 30, sans faire de contresens. La principale difficulté a été tout d'abord de donner un visage au personnage principal, Meursault que Camus ne décrit d'ailleurs pas. Je l'ai imaginé très jeune, quasi juvénile car pour moi L'Etranger est un roman de la jeunesse. Dans la deuxième partie, où il est en prison et durant son procès,  Meursault livre davantage sa personnalité et le dessin est plus appuyé. Cela tient peut-être au fait qu' après avoir vécu un an avec le personnage, j’ai appris à le connaître un peu mieux !  
Pour moi L'Etranger est un roman noir, avec un vrai scénario, un début une fin et une scène centrale, celle du meurtre, dans laquelle  les éléments, la mer, le soleil jouent un rôle important. Meursault dira pendant son procès qu'il a tué "à cause du soleil". Il fallait restituer la chaleur,  une certaine dématérialisation du personnage qui ne sait plus ce qu'il fait.

Quelles sont vos préoccupations d'illustrateur ? Quelles techniques avez-vous utilisées ?

Jacques Ferrandez : Au préalable j'ai fait un travail de découpage que j'ai soumis à mon éditeur et à Catherine Camus. A partir de là j'ai pu me lancer assez vite dans le travail d'illustration. En fait L'Etranger est un projet qui a pris un an à peu près, ce qui est peu pour un album de 128 pages. Une fois la scénarisation complètement établie, la réalisation des planches va vite.
J'utilise souvent la double page pour planter littéralement le décor : le lieu, le temps, les personnages, essentiellement à l'aquarelle. Il y a plusieurs étapes dans l'élaboration des planches. Un premier travail de crayonné, la mise en place des décors et des personnages, puis le passage à l'encre. Enfin la mise en couleurs. Une fois que mes originaux sont prêts, je les envoie à l’éditeur qui fait des scans. Ensuite j'incorpore les bulles et les textes.
Je travaille principalement en traditionnel, avec crayon et pinceaux. Mes originaux ont fait l'objet d'une exposition présentée à Aix-en-Provence au mois d'avril dernier. Elle circule maintenant en fac-similé et en plusieurs versions dans toute la France, notamment en ce moment à la médiathèque Edmont-Charlot de Pézenas, et simultanément à Portes-les-Valences, Montauban. En décembre prochain, cette exposition sera présentée en Algérie, à Constantine et à Oran. Une manière en quelque sorte de ramener Camus en Algérie...

Pour les vues d'Alger, vous êtes-vous appuyé sur vos souvenirs ou sur des photographies de l'époque ?

Jacques Ferrandez : Je n'avais pas de souvenirs car mes parents et moi avons quitté l'Algérie peu après ma naissance, en 1956. Mais j'ai accumulé pas mal de vues d'Alger dont je me suis servi pour les Carnets d'Orient, couvrant la période allant de 1830 jusqu'à la l'Indépendance en 1962. La géographie d'Alger est assez présente dans ma tête, d'autant plus que j'y retourne régulièrement depuis une dizaine d'années. Et puis on ne peut pas dire que les vues du port d'Alger aient énormément changé ces dernières années.
Camus a habité rue de Lyon à Alger, où habite probablement Meursault... Mes grands-parents avaient eux-mêmes un magasin de chaussures situé en face de l'appartement de Camus... La première fois que je suis allé à Alger en 1993, je suis allé directement rue de Lyon voir l'ancien magasin de ma famille et, en face, l'appartement de Camus.

Passez-vous beaucoup de temps à vous documenter avant de commencer une bande dessinée ?

Jacques Ferrandez : Oui, bien sûr. Par exemple l'autobus présent en première page doit être un modèle d'autobus qui roulait à cette époque en Algérie. Autre exemple : j'ai cherché à restituer le village de Marengo où arrive Meursault au début, tel qu'il était à l'époque. Je m'appuie beaucoup sur les photos, les livres, les cartes postales. Pour ça Internet est très pratique ! On peut trouver des photographies de l'époque, tout un tas de documents très rapidement. C'est vraiment un privilège du dessin que de pouvoir restituer très fidèlement les lieux, une époque dans ses moindres détails. Toujours, bien sûr, avec le souci de servir le texte.

Les Carnets d'Orient retraçaient deux siècles d'histoire de l'Algérie, jusqu'à son indépendance. Y aura-t-il une suite ?

Jacques Ferrandez : C'est à l'étude ! J'avais décidé à l'époque que la série était finie après Le Cimetière des princesses, et puis il y a eu encore cinq albums pour un deuxième cycle... J'ai maintenant envie de reprendre le fil de l'Histoire, à partir de l'Indépendance donc. Il y a tout un tas de sujets passionnants à aborder autour de cette période : les pieds-noirs, les pieds-rouges [3], les Harkis, la question de l'immigration, etc. Et pourquoi ne pas arriver jusqu'à aujourd'hui ? Ce chantier devrait voir le jour l'année prochaine, je commence le travail préparatoire au travers de lectures, de recherche de documentation, etc.

Pensez-vous que la bande dessinée puisse dénoncer les injustices du monde ?  Vous considérez-vous comme un écrivain engagé ?  

Jacques Ferrandez : Je ne crois pas, j'ai surtout envie de raconter des histoires. En ce qui concerne l'Algérie, j’essaie de raconter l'Histoire à hauteur d'homme - un peu comme Camus d'ailleurs - sans discours idéologique. Je me suis toujours méfié des grands discours, du "prêt-à-penser", quitte à fâcher certains, d'ailleurs. Quand j'ai fait les Carnets d'Orient, les nostalgiques de l'Algérie française m'ont reproché d'être trop « pro » FLN. Mes Carnets d'Orient ont été traduits récemment par une éditrice algérienne, en langue arabe donc, alors que je parle des purges au sein du FLN, par exemple, ce qui peut remettre en cause la langue de bois officielle sur l'histoire du pays. Certains algériens me disent même qu'avec mes albums ils apprennent des choses sur l'histoire de leur propre pays ! Il me semble important de montrer les divers aspects de l’âme humaine, sans parti pris. C’est ce qui me rapproche peut-être de la position d'Albert Camus qui aimait dire qu' il était un écrivain «embarqué» plutôt qu'un écrivain «engagé».

Jacques Ferrandez, vous êtes un artiste complet : dessinateur, scénariste, musicien, voyageur... Laquelle de ces passions domine l'autre ?

Jacques Ferrandez : C'est le dessin !  Depuis toujours, j'ai aimé m'exprimer par le dessin. J'ai eu la chance de commencer très tôt, par le biais des revues notamment, où j'ai appris le métier. La finalité de mes carnets de voyage est bien de ramener des dessins à partager.

Vos albums sont présents dans les CDI des collèges et des lycées, ils sont parfois étudiés dans le cadre des enseignements d'histoire, de lettres, d'arts plastiques. Etes-vous amené à rencontrer des élèves pour discuter avec eux de votre œuvre ?

Jacques Ferrandez : Oui, même si je suis obligé de refuser neuf propositions sur dix, pour des questions d’emploi du temps...  Mon expérience de ces rencontres est très diverse : parfois il n y a pas eu de travail en amont, donc les élèves me découvrent... D'autres fois, au contraire, les élèves ont été très bien préparés et ont des questions  précises à me poser. Pour certains la lecture de L'Etranger de Camus est un mauvais souvenir car cette lecture avait été imposée. Je me dis que je ne voudrais pas me retrouver moi-même dans la situation d'être lu parce que c'est obligatoire !

Pour aller plus loin

  • Carnets d'Orient (parus chez Casterman)

Tome 1. Carnets d'Orient (1987)
Tome 2. L'année de feu (1989)
Tome 3. Les fils du Sud (1992)
Tome 4. Le Centenaire (1994)
Tome 5. Le cimetière des princesses (1995)
Tome 6. La guerre fantôme (2002)
Tome 7. Rue de la Bombe (2004)
Tome 8. La fille du Djebel Amour (2005)
Tome 9. Dernière demeure (2007)
Tome 10. Terre fatale (2009)
Réédition : parution de l'intégrale des Carnets d'Orient en 2 tomes (en 2008 et en 2011).
A noter : Jacques Ferrandez a reçu le Prix spécial du jury Historia en 2012 pour cette série.

  • Carnets de voyage :
    Voyage en Syrie (1999)
    Istanbul (2000)
    Irak (2001)
    Liban (2001)
    Les tramways de Sarajevo (2005)
    Cuba père et fils (2008)

  • Adaptations de Camus :
    L'hôte. Paris : Gallimard, 2009 (Fétiche).
    L'Etranger. Paris : Gallimard, 2013 (Fétiche).

Notes de bas de page

[1] La série des Carnets d'Orient comprend 10 tomes, parus entre 1987 et 2009.
[2] Benacquista / Ferrandez. L'outremangeur. Paris :  Casterman, 2003.
La boîte noire. Paris : Gallimard-Futuropolis, 2000.
[3]  Il s'agit des Français «de France» qui ont soutenu le Front de Libération Nationale.

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