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Marie-Dominique Le Guillou
Marie-Dominique Le Guillou

Documentaliste depuis de nombreuses années en CDI, j'éprouvais le besoin de renouveler mes connaissances et mes compétences, d'élargir mon horizon et de prendre un peu de recul. J'avais demandé à plusieurs reprises un congé formation, sans succès.
La lecture d'un article dans Ouest France sur l'opération « Vivre l'entreprise » dont l'objectif est de créer des liens entre le système éducatif et le monde professionnel, m'a ouvert d'autres perspectives.
« Vivre l'entreprise » : un enseignant pendant 10 mois en entreprise de septembre à juin.
Dans l'académie de Rennes, l'opération « Vivre l'entreprise » est mise en place en partenariat avec les entreprises de Bretagne et l'Association Jeunesse et Entreprises (AJE).

Les premières démarches

Après avoir assisté aux réunions d'information organisées par l'Inspection Académique et pris connaissance des projets proposés, j'ai pris moi-même des contacts avec sept entreprises. La société de production Nefertiti a répondu positivement en me proposant de travailler sur la création, à Lorient,  d'une banque images vidéo en ligne sur le thème de la mer et de la course au large. C' était un projet innovant, associant documentation, informatique et vidéo autour du thème de la mer qui a une forte résonnance en Bretagne. Une réflexion préalable à la création du logiciel documentaire et à l'élaboration du thésaurus mer était nécessaire. Grégor Céméli, informaticien et responsable du projet souhaitait associer un documentaliste à ce travail de préparation. La candidature que j'avais fait parvenir à l'entreprise a donc retenu son attention.

L'association documentation, informatique et vidéo m'intéressait particulièrement. Travailler sur l'image m'a toujours passionnée. Je considère que c'est un support qu'il faut apprendre à maîtriser, au même titre que l'écrit. Au collège où je suis documentaliste, les projets vidéo côtoient les actions lecture/écriture et nous réalisons tous les ans des documents vidéos : courts-métrages de fiction, documentaires, clips…Ce projet concrétisait également la convergence actuelle entre audiovisuel et informatique et m'offrait la possibilité de participer à la réflexion sur la description d'images animées et à la création d'outils documentaires J'ai donc accepté cette proposition et après un entretien positif, j'ai intégré l'entreprise au début du mois de septembre 2001.

Hasard, coïncidence … !!! Je suis parfois encore surprise de cette opportunité qui m'a permis de travailler sur ce projet.

Le projet de Banque Images Mer

Spi rouge
Spi rouge

Nefertiti production à Paris, leader français de l'audiovisuel voile, détient près de 10000 cassettes vidéo représentant 15 années de tournage sur la course au large, soit environ 6000 heures d'images et gère les droits audiovisuels de marins tels que Bernard Moitessier, Alain Gautier, Isabelle Autissier, Christophe Auguin, Michel Desjoyaux…
Pour valoriser ce fonds et sauvegarder ces images, les responsables de l'entreprise ont décidé de créer à Nefertiti Ouest, Lorient, une banque images mer.
Dans sa note de synthèse, Grégor Céméli précise que la réunion des compétences nécessaires à la mise en place du projet doit permettre de :

  • «de mettre en ligne une première version de la banque images, construite dans un premier temps à partir des images dont Nefertiti Production possède ou gère les droits ;
  • d'expérimenter en vraie grandeur les hypothèses techniques et commerciales initiales ;…
  • de développer la banque mer en élargissant les thématiques traitées (paysages marins, marines de guerre, de commerce, de pêche…) et les fonds d'images gérés ;
  • et de valoriser cette expertise technique et ces savoir-faire spécifiques sur des applications voisines : vidéothèques publiques ou de recherche, muséographie, banques images internes (services de communication entreprises ou institutionnels), autres médias (photo, audio, texte)

Il souligne par ailleurs que « le projet s'inscrit dans un contexte qui se caractérise par une explosion de l'offre télévisuelle et par une augmentation considérable du nombre de diffuseurs... A plus longue échéance, Internet va bouleverser les relations entre producteurs et consommateurs d'images… Un marché des programmes et des droits et contenus télévisuels plus ouvert, plus complexe et plus international, aux intervenants de plus en plus nombreux, va donc se mettre en place… La constitution de fonds et de banques images est un des éléments clefs de cette évolution. »

Vieux gréments
Vieux gréments

Par ailleurs, le projet s'inscrit également dans un environnement favorable :

  • La Communauté d'Agglomération du Pays de Lorient, avec sa forte tradition de ville portuaire et maritime qui développe un pôle image, un pôle nautisme, et qui va accueillir l'Académie Tabarly.
  • La Bretagne, région dont l'identité, l'histoire, la culture, le sport, l'économie sont également fortement marqués par la mer et les activités maritimes et dont l 'activité économique est résolument tournée vers les télécommunications et les nouvelles technologies de l'information.

Outre l'investissement financier important, la réalisation d'un tel projet nécessitait à la fois des compétences informatiques et documentaires. Un partenariat a été mis en place entre les trois entreprises suivantes : Nefertiti, Kinomaï, Riff International pour créer et développer les logiciels. Cette collaboration a permis à la fois de fédérer les compétences existant dans ces trois entreprises et de répondre à l'appel à projet dans le cadre du RIAM (Réseau pour la Recherche et l'Innovation en Audiovisuel et Multimédia). Le dossier déposé intitulé ARMONICA a été agréé par le Ministères de la Recherche, de la culture et de l'industrie.

Nefertiti Ouest

Nefertiti Ouest est une société de production audiovisuelle, filiale de Nefertiti Paris, qui s'est implantée à Lorient en février 2000. Quatre permanents (une directrice de production, une assistante de production, un monteur, un directeur technique) y travaillent ainsi qu'environ dix réalisateurs, cadreurs, monteurs et journalistes, intermittents du spectacle.
Trois émissions hebdomadaires sont produites pour TV Breizh :

  • « Le journal des îles » (43 x 13'). Magazine d'actualité sur les îles.
  • « Les Bretons du Tour du Monde » (86 x 13'). Portraits des Bretons de la diaspora.
  • « Bretagne à la folie », un magazine de découverte des plus beaux pays bretons.

Nefertiti coproduit également des documentaires :

  • « Qui voit Groix... » (52'). Découverte de l'île de Groix au travers du regard des îliens. ? Nefertiti Production - TV Breizh, 2001.
  • « Les femmes naissent dans les coquillages » (26'). Le regard de neuf femmes sur la mer. ? Nefertiti Production – France 3 Ouest, 2002.

Qu'il soit journaliste ou monteur, chacun est responsable d'un travail précis sur une émission donnée et organise son horaire comme il l'entend en tenant compte de la date impérative et incontournable de diffusion des émissions. La moyenne d'âge oscille entre 25 et 29 ans.

C'était réellement un autre univers auquel je devais m'adapter : organisation du travail, horaires, relations professionnelles et personnelles, tout était radicalement différent.

La mise en place du projet

Nefertiti Ouest s'était installée sur l'ancienne base des sous marins de Keroman, dans un bâtiment autrefois occupé par l'armée. Installation provisoire, le bâtiment devant être détruit pour   laisser la place à la future Académie Tabarly. L'immense cuisine du mess des officiers fut affectée à la banque images mer.
Avec quelques astuces, un espace de travail, fonctionnel et convivial fut aménagé dans ce grand local vide. Un magnifique spi vert appartenant à Alain Gautier fut déployé au-dessus des étagères qui faisaient office de cloisons. Je me retrouvai ainsi installée dans un lieu un peu magique : une moquette bleue couvrait le sol et, en guise de plafond, une voile filtrait doucement une lumière vert pâle et ondulait au moindre souffle d'air ou changement de température.

Le port de plaisance de Lorient est tout proche, de grand voiliers sont à quai et les hangars abritant les trimarans d' Alain Gautier et de Frank Cammas sont à deux pas. Un endroit vraiment idéal pour une banque images mer.

En attendant, dans le couloir en face s'entassaient les cartons contenant quelques milliers de cassettes.

Un travail de recherche et de réflexion : Peut-on décrire des images avec des mots ?

Voiliers
Voiliers

Comment décrire des images pour qu'on puisse ensuite les retrouver ? C'est à cette question que je devais tenter de répondre. La création d'un thésaurus sur le thème de la mer était également envisagée. La société voulait développer son propre logiciel et Grégor Céméli souhaitait accorder un temps à la recherche et à la réflexion. Nous devions d'abord apprendre à travailler ensemble et nous comprendre. Nous venions de deux « planètes » différentes : un informaticien spécialisé dans la transmission d'images embarquées et une documentaliste de l'éducation nationale n'ont pas la même histoire ni les mêmes repères. Après un temps d'échanges et de mise à jour de nos connaissances respectives, nous avons pu entrer dans le vif du sujet.

J'ai d'abord pris connaissance du fonds audiovisuel en visionnant plusieurs cassettes et je me suis documentée sur le monde de la voile qui ne m'était pas familier. Il s'agissait de rushes tournés à l'occasion des grandes courses au large : Vendée Globe, Tour de France à la Voile, Figaro etc… Le plan, segment vidéo compris entre deux coupures, est l'unité documentaire sur laquelle nous avons décidé de travailler, dans un premier temps. Nous avons commencé par consulter des ouvrages et des sites Internet sur l'analyse d'images animées et la création de thésaurus. Nous avons également cherché des banques images en ligne existantes. Parallèlement, je me suis abonnée à plusieurs listes de diffusion regroupant bibliothécaires et documentalistes. Nous étions quelques uns à nous inquiéter de l'existence d'un thésaurus sur le thème de la mer. D'autres messages transmettaient des demandes d'information et d'aide venant de documentalistes confrontés à l'organisation d'un fonds d'images fixes ou animées. J'ai également découvert le Service Historique de la Marine à Lorient qui possède un fonds documentaire remarquable sur l'histoire maritime . La bibliothécaire travaillait elle aussi à la création d'un thésaurus sur le thème de la mer et nous avons échangé régulièrement sur l'évolution de nos projets respectifs.

Cette première étape m'a permis de remettre à jour mes connaissances en documentation et j'ai énormément appris durant ces premiers mois de recherche et de réflexion. La lecture de différents articles faisant état de recherches sur la description d'images a confirmé les propos de Grégor Céméli sur les enjeux que représente pour l'avenir la constitution de banques images. Nous avons constaté que ce projet rejoignait les préoccupations des formateurs universitaires soucieux de répondre aux enjeux du numérique ainsi que les travaux de nombreuses équipes de recherche concernant la description et la recherche d'images en ligne.

Ces recherches concernant l'analyse des documents audiovisuels sont relativement récentes et s'orientent principalement vers deux directions : - la reconnaissance automatique des formes, des couleurs et des textures qu'on appelle l'indexation de bas niveau. - l'indexation textuelle sur laquelle nous travaillons à Nefertiti.

La norme MPEG 7 publiée en 2001 définit un ensemble standard de descripteurs multimédias en mode textuels sur lesquels s'appuie Grégor Céméli pour guider l'organisation de la grille de description.

La grille de description et les difficiles relations entre les images et les mots

A partir de toutes ces recherches, des réflexions et des échanges que nous avions régulièrement et en m'appuyant sur ma connaissance de Superdoc que nous utilisions au CDI, j'ai commencé à élaborer une première grille de description . Très vite Grégor Céméli a pointé que ce logiciel ne répondait pas aux éxigences du projet et nous avons constaté que la description des images animées ne pouvait en aucun cas s'appuyer sur un schéma conçu pour la description de documents écrits. Je devais travailler sur des bases complètement nouvelles. Nous avons ainsi élaboré successivement plusieurs grilles de description que nous avons testées et fait évoluer à partir des discussions sur les problèmes rencontrés lors de l'analyse et de l'indexation des images. Actuellement nous en sommes à la 25 ème version de cette grille. Nous avons souhaité en faire un outil qui s'adapte à tout type d'images animées. En avançant dans la réflexion et l'expérimentation, je prenais conscience de la difficulté de décrire des images avec des mots. Les mots ne peuvent rendre compte qu'imparfaitement de la complexité et de la richesse de l'image. Ce sont deux modes de communication différents. Comme l'affirme Grégor Céméli, « la meilleure description de l'image c'est l'image elle-même. »

Toutes les équipes travaillant sur l'image animée faisaient état des mêmes difficultés.

Le traitement documentaire des documents audiovisuels soulève de nombreuses questions qui ne sont pas encore résolues. L'article d'Anne Marie Moulis : « L'analyse documentaire des images animées » paru dans Documentaliste, sciences de l'information 1999, vol. 36, n° 3 fait le point sur ces questions. Le nombre d'entités présentes à l'image, leurs relations, leur position, leur importance, leurs caractéristiques, les cadrages, les mouvements de caméra, les effets optiques…, autant d'éléments à prendre en compte en fonction de leur pertinence et des besoins supposés des usagers. L'intention du cadreur, les regards des spectateurs font naître de multiples sens, des entités sont mises en valeur ou occultées. Cette polysémie, l'importance relative accordée aux différentes entités, sont fonction des sensibilités, des cultures, des centres d'intérêt et des usages. Nous sommes confrontés à toutes ces questions. Pour l'instant, nous n' avons pas d'autre choix que les mots pour décrire ces images. Ces mots devront être organisés, structurés dans un thésaurus. Outre les relations hiérarchiques, d'équivalence et d'association qui permettront les renvois vers d'autres termes, l'autopostage ou l'élargissement à d'autres champs sémantiques, nous devons prévoir les différentes formes des mots, traiter la lemmatisation, anticiper les fautes d'orthographe et faire en sorte que l'outil soit le plus transparent possible pour l'usager. Nous travaillons sur des rushes, aucun texte ne complète les images. Nous constituons nous-même le corpus de vocabulaire sur lequel portera l'interrogation, au fur et à mesure des descriptions.

Professionnellement, collaborer à la création d'une banque de données images et de logiciels documentaires a été une expérience passionnante.

Ce fut également l'occasion de mener un réel travail « collaboratif » où les connaissances réciproques ne s'ajoutent pas simplement mais se démultiplient. Nous avons très souvent travaillé à distance, par mél, ou par téléphone. Les rencontres régulières étaient l'occasion de discussions plus approfondis et de bilans.

Des relations école-entreprise

Ce travail de recherche et de réflexion a duré jusqu'en janvier. Parallèlement, des contacts ont été établis avec le collège. Des élèves de 4 ème ont visité l'entreprise, rencontré les professionnels travaillant à Nefertiti ainsi qu'Alain Gautier. Le travail réalisé à partir de ces entretiens a ensuite été présenté au personnel de Nefertiti sous forme d'article de presse, de panneaux d'exposition, de documents vidéos. Plusieurs groupes d'enseignants ont également visité l'entreprise et découvert le projet banque images mer. Ces visites et les échanges qu' elles ont permis, ont clairement mis en évidence les activités pédagogiques qui peuvent être développées à partir de la banque images.

L'éducation nationale réaffirme plus fortement que jamais la nécessité de l'éducation à l'image et du développement de l'usage des TIC à l'école et ces activités s'inscrivent dans le cadre des orientations actuelles concernant l'éducation artistique et culturelle, l'enseignement de la culture scientifique et technique et la formation aux nouvelles technologies La mer et la navigation sont pour beaucoup des symboles d'aventure, de voyage et d'évasion propres à stimuler l'imagination et l'intérêt des élèves. Par ailleurs, au-delà de l'intérêt technologique, documentaire, et de l'aspect virtuel d'une banque images en ligne, les rencontres avec les professionnels de l'image et de la voile, vivant très souvent dans un environnement proche de l'entreprise et des élèves, pourront donner aux actions mises en place une dimension plus humaine et plus conviviale.

Ces constats, nous ont conduits, avec les CRDP de Bretagne et des Pays de la Loire, le CIM (Université Rennes 2), la Communauté d'agglomération du pays de Lorient, la ville de Brest et la ville de Quimper, à présenter le dossier « Océanimages » en réponse à l'appel à projets Mégalis 2002. .Mégalis est un réseau qui permet de transporter des données à hauts débits, et cet appel à projets des régions Bretagne et Pays de la Loire a pour objectif de stimuler la création d'applications et de nouveaux services utilisant ce réseau...

L'objet de l'expérimentation proposée dans le cadre d'Océanimages est de mettre à la disposition d'une dizaine d'établissements scolaires les extraits vidéo de la banque images mer mise en ligne par Nefertiti, via le réseau Mégalis, pour : - permettre aux élèves et aux équipes pédagogiques de créer et expérimenter de nouveaux usages du multimédia ; - tester, en situation réelle, les techniques de numérisation, indexation, description et diffusion sur réseau IP de contenus audiovisuels. - favoriser rencontres et échanges entre élèves, enseignants et professionnels de l'audiovisuel et de la mer.

L'opération « Vivre l'entreprise » par les liens établis entre l'Education Nationale et Nefertiti a ainsi permis de mettre en évidence les applications pédagogiques du projet banque images mer, lui donnant ainsi une nouvelle dimension.

Le projet a été retenu par la commission Mégalis du mois de juillet et doit démarrer en septembre 2002. J'ai sollicité une nouvelle mise à disposition pour suivre cette expérimentation.

Le développement des logiciels a commencé, le thésaurus est en cours d'élaboration et les premières images devraient mises en ligne en janvier 2003. Des emplois vont être créés ce qui n'est pas le moindre intérêt de cette aventure.

Une fenêtre ouverte sur le large, c'est un peu ce qu'a représenté pour moi cette expérience.

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