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Cette publication est extraite pour partie de mon travail de thèse intitulé :
TIC et documentation : études et réflexions sur des pratiques documentaires dans des CDI de collèges. - Paris : Thèse de doctorat en Sciences de l'éducation, Université Paris V - René Descartes / sous la dir. de BARON, Georges-Louis, 2000. - 375 p. + annexes.

Les centres documentaires de l'enseignement secondaire n'ont pas toujours porté la même appellation et n'ont pas toujours eu les mêmes missions.
Depuis leurs premières apparitions bien des évolutions se sont produites.
Vers le début du XXème siècle, la volonté d'organiser les ressources en vue d'en permettre le plein usage dans l'enseignement a ouvert la voie à leur développement.
Puis, en 1989, la conquête d'un statut pour ses responsables à travers la création du CAPES de documentation a fourni une légitimité au CDI.
Aujourd'hui, les nouveaux modes de communication, d'information et d'apprentissage que sont les TIC confèrent au CDI et à son personnel un rôle grandissant, notamment dans l'apprentissage de la recherche d'information.
Le cheminement des CDI et de leurs professionnels est, de la sorte, loin d'être terminé. Bien des évolutions de rôles et de statuts sont en train et vont encore se produire.
A ce titre, l'article propose une réflexion sur le processus de professionnalisation des professeurs-documentalistes et s'interroge sur l'éventuelle création d'une nouvelle discipline d'enseignement que serait la documentation.

La première partie, La professionnalisation des documentalistes, débute par une présentation des principaux repères historiques qui jalonnent la construction du métier de 1958 à 1989, puis s'intéresse à la construction, durant la dernière décennie, de l'identité professionnelle.

La deuxième partie aborde la question de la discipline avec comme principale interrogation : s'achemine-t-on vers une discipline d'enseignement que serait la documentation ? Pour tenter d'y répondre, un premier chapitre traite des éventuels contenus et méthodes d'enseignement de la documentation. Dans le chapitre qui suit, la discussion se tourne vers la possible création d'une agrégation.

1. La professionnalisation des documentalistes

Jeter un regard historique sur l'évolution des missions des documentalistes de l'enseignement secondaire engendre une réflexion sur les conditions actuelles d'exercice de la profession.

En effet, un retour au passé offre la possibilité, d'une part, d'observer l'évolution du métier de documentaliste de l'enseignement secondaire et, d'autre part, d'analyser le processus de professionnalisation.

Il permet de constater, que des années 1970 aux années 1990, le métier de documentaliste s'est peu à peu professionnalisé.

1.1. La construction du métier de documentaliste

La réflexion, menée au cours des années, sur les fonctions des documentalistes de CDI, peut se diviser en plusieurs étapes. Lors d'un congrès des documentalistes des lycées et collèges, O. Britan ( (Note 1) documentaliste coordinatrice des centres documentaires, détermine les phases qui jalonnent la constitution du métier de la manière suivante :

  • La "période des fondations" allant jusqu'en 1972 ;
  • Les innovations pédagogiques de 1973 à 1978 ;
  • Le passage à l'âge adulte de 1979 à 1988 ;
  • La construction de l'identité professionnelle de 1989 à 1992

1.1.1. Les fondations

Cette période qui s'étale de 1958, date de création du premier CLDP, à 1972, marque les débuts de l'intérêt pour la documentation scolaire.

M. Sire [2] devient l'animateur de ce mouvement. Il pose le problème du repérage, de la centralisation et de l'inventaire des ressources pédagogiques dans un lieu précis. Pour lui, l'endroit doit être un pôle de rénovation pédagogique, un soutien pour la pédagogie active (Sire, 1975)

Dès leur origine, les centres documentaires sont confiés à des enseignants bénéficiant d'une décharge de service pour en assurer la gestion. Les tâches de reprographies constituent l'essentiel de leurs fonctions. Elles placent le documentaliste entre le corps professoral et l'équipe administrative.

Au départ, ce sont des agrégés, des adjoints d'enseignement, des licenciés en droit en qualité de maîtres auxiliaires qui occupent les postes. Mais l'absence de promulgation de statut entraîne un appauvrissement du corps. Les documentalistes deviennent en majorité des adjoints d'enseignement, non chargés d'enseignement ; Les autres enseignants étant nombreux à se retirer lorsque des possibilités de carrière leur sont offertes.

Durant cette période, les centres documentaires doivent cohabiter avec les bibliothèques centrales d'établissement. Ces dernières tiennent leur légitimité de l'ouverture aux élèves et de l'appui qu'elles apportent au développement des classes nouvelles fondées sur la pédagogie du centre d'intérêt.

La séparation des fonctions de bibliothèque et de documentation reste réelle jusqu'à une circulaire de 1971 qui crée l'appellation de documentaliste-bibliothécaire.

Parallèlement, l'idée d'ouverture aux élèves s'étend peu à peu aux SDI. Dès 1964, l'Association des Documentalistes de l'Enseignement Public (ADEP) considère que les élèves doivent constituer le public privilégié des centres documentaires scolaires. Pour B. Seibel dans un rapport de 1995 sur les CDI (MEN, DEP, 1995), l'élargissement du public place le documentaliste "dans une position nouvelle vis-à-vis du corps enseignant, pour le partage éventuel de la fonction pédagogique" [3]. Par ailleurs, dit-elle, d'un gestionnaire de fonds de documents, le documentaliste devient un diffuseur personnalisé de l'information auprès de publics différenciés.

Toutefois, la représentation du métier n'est pas si claire. A la fin des années 1960, les documentalistes sont divisés entre deux modèles professionnels de qualification. Les partisans du premier modèle veulent fonder l'unité sur l'exercice reconnu d'un métier spécifique. Ils souhaitent se démarquer du corps professoral et récusent l'idée que la qualité du fonctionnement puisse être fonction de la détention d'une licence d'enseignement. Pour eux, le noyau dur de leur compétence est la formation sur le tas. Le second modèle, au contraire, souhaite obtenir une reconnaissance statutaire calquée sur le modèle enseignant. Il cherche à valoriser la profession par la fonction et l'identification à un statut.

L'ouverture des SDI aux élèves va permettre à cette deuxième catégorie de documentalistes de prétendre à une fonction pédagogique. Il s'agit de répondre aux attentes d'un public élargi et démuni devant l'utilisation du document. La nouvelle pédagogie du travail indépendant va se fonder à partir de cette dernière idée

1.1.2. 1973 à 1978 : à la conquête de la reconnaissance officielle d'une mission

De 1973 à 1978, la volonté politique de rénovation pédagogique favorise, tout d'abord, la création en nombre de centres documentaires.

En 1973, le rapport Fontanet propose deux séries de mesure : la mise en place en 5 ans de CDI dans tous les établissements scolaires et la baisse de 10 % des programmes. Le 10 % est fait pour donner lieu à tout un ensemble d'activités pédagogiques adaptables de manières diverses aux disciplines. Aucune directive n'est donnée afin de susciter une attitude pédagogique nouvelle, mais elle sous entend l'exploitation du CDI.

La même année, l'inspecteur Tallon dans son rapport sur les centres documentaires estime que l'évolution de la pédagogie fait du centre documentaire un lieu indispensable dans l'établissement scolaire. En 1974, son étude sur le fonctionnement des CDI distingue sept fonctions dévolues aux documentalistes. Ces fonctions révèlent la diversité des pratiques sur le terrain et l'hétérogénéité de la conception du métier.

Par ailleurs, durant cette période, une culture commune aux documentalistes se constitue progressivement. En 1972, la revue InterSDI, qui deviendra InterCDI, est créée. De nombreux documentalistes s'y expriment sur leur fonction. L'évolution des CDI ainsi que le rôle des documentalistes dans la pédagogie nouvelle constitue les principaux centres d'intérêt des articles publiés.

De même, la fondation de la FADBEN, Fédération des Associations des Documentalistes-Bibliothécaires de l'Éducation nationale, en 1972, montre à la fois le poids prépondérant accordé aux fonctions documentaires et la part croissante des documentalistes provinciaux dans le mouvement.

Peu à peu, le rôle pédagogique des documentalistes s'affirme. L'aboutissement en est la circulaire du 17 février 1977 qui décrit et fixe la nature de la fonction du documentaliste. La circulaire, officialise les sept fonctions des documentalistes évoquées par Tallon en 1974. Elle mentionne également un autre rôle des documentalistes : celui de l'initiation des élèves à la recherche documentaire. Cette nouvelle fonction change le comportement du documentaliste face à l'enseignant. D'une simple personne qui aide au bon déroulement de l'enseignement en fournissant les documents nécessaires, le documentaliste devient un collaborateur de l'enseignement en initiant élèves et enseignants à la recherche documentaire.

Ces années marquent la constitution de la profession. Gestionnaire de matériel, au début de la décennie, le documentaliste devient, à la fin des années 1970, un pédagogue

1.1.3. 1979 à 1988 : affirmation du rôle pédagogique et des compétences professionnelles

Pour les documentalistes de l'enseignement secondaire, la conquête d'une spécialisation professionnelle passe, avant tout, par l'organisation de la profession autour d'associations régionales regroupées au sein de la FADBEN. Elle est également rendue possible grâce à leur militantisme accru. Ceux-ci prennent la parole et témoignent de leur rôle spécifique au travers de revues telles qu'InterCDI.

En 1979, les documentalistes unifiés se mobilisent notamment contre le projet de décret du 13 juin 1979, publié au Bulletin Officiel le 7 février 1980, qui ouvre les fonctions de documentation aux professeurs.

Le travail d'unification de la profession, alliant le corps de bibliothécaires et de documentalistes, conduit à une idée d'un métier d'enseignement différent de celui des disciplines. Pour les documentalistes, la documentation constitue une discipline nouvelle au service de toutes les autres. De ce fait, ils revendiquent un statut et une prise de décision ministérielle.

Dans le but d'obtenir ce statut, les documentalistes considèrent que des formations initiale et continue s'avèrent nécessaires. L'acquisition de connaissances indispensables et communes permettant, estiment-ils, de constituer la discipline.

Pourtant, dans les années 1983-1984, pour le ministère de l'Éducation nationale, la politique en matière de documentation "est d'éviter que ces activités soient séparées des fonctions enseignantes. C'est la raison pour laquelle il n'a jamais été prévu de créer un statut particulier de personnel de documentation dans les établissements scolaires ni de créer une section "documentation-bibliothèque" au Capes" [4].

Toutefois, les documentalistes restent mobilisés et ne désespèrent pas quant aux négociations avec le ministère. D'ailleurs, en 1981, l'arrivée d'une nouvelle majorité de gauche suscite la rédaction de rapports ayant pour objectif de recentrer la rénovation pédagogique et le développement culturel sur la lutte contre l'échec scolaire. L'enjeu que représente la lecture comme facteur de réussite scolaire place le CDI au cœur des idées novatrices. La circulaire de juin 1982 généralise l'initiation à la recherche documentaire en classe de sixième et impose la place des documentalistes dans les équipes pédagogiques pour la définition des projets d'établissements. Cette première officialisation du rôle des documentalistes est soutenue par les publications d'expériences conduites par des professionnels sur le terrain (Chevallier, 1980, 1986). Le processus de normalisation des pratiques professionnelles est lancé.

En 1983, la FADBEN émet des propositions pour une circulaire de fonction et de mission des CDI et des documentalistes.

En mars 1986, le texte officiel est établi. Il définit quels doivent être les objectifs, les missions des documentalistes-bibliothécaires dans les CDI des établissements scolaires. La circulaire n° 86-123 du 13 mars 1986, parue au B.O. n° 12 du 27 mars 1986, complète les circulaires précédentes, notamment celle de 1977. Si le rôle pédagogique du documentaliste y est encore plus clairement reconnu, les multiples missions qui y sont définies demandent aux documentalistes de remplir des tâches diverses. B. Seibel énonce les missions des documentalistes en ces termes : "En matière d'initiation et de formation à la recherche documentaire, ils s'appuient sur les ressources d'un centre multimédia dont ils ont la responsabilité, et s'adaptent aux formes nouvelles que prend la rénovation pédagogique, en participant étroitement aux activités d'ouverture sur l'extérieur et aux projets pédagogiques de l'établissement" [5].

La circulaire fait du documentaliste le responsable d'un centre tant dans ses aspects matériels que dans sa vie pédagogique. Mais que devient la revendication en matière de reconnaissance disciplinaire ? Quelle parité avec les autres enseignants ?

1.2.... vers la construction d'une identité professionnelle

Trois ans après la circulaire officielle de mission, les documentalistes accèdent à une nouvelle étape : l'obtention de la garantie juridique de l'exercice du métier et de sa parité avec le milieu enseignant.

Mais, la construction d'une identité professionnelle pose la question de la ou des disciplines de références à laquelle ou auxquelles se réfèrent la profession de documentaliste dans l'enseignement secondaire.

Dans la seconde moitié du XXe siècle, alors que le secteur d'activité professionnelle de l'information-documentation voué au traitement, à la fourniture et à la circulation de l'information et des connaissances se développait, une science de l'information émergeait. Son étude porte sur les propriétés, le fonctionnement et les représentations de l'information, sur les méthodes et outils de son traitement et enfin sur les modalités de son transfert.

D'après Y. F. Le Coadic, "Elle a pour objet l'étude des propriétés générales de l'information (nature, genèse, effets)" [6].

La science de l'information est une interdiscipline, c'est-à-dire qu'elle fait appel à plusieurs disciplines telles que la psychologie, la linguistique, la sociologie, la statistique, les mathématiques, le droit, etc. Elle est, par ailleurs, associée à la science de la communication. Celle-ci, d'une part, tente de comprendre comment dans la communication, l'information acquiert une signification, et analyse, d'autre part, les processus d'acquisition, de transmission et de marchandisation des biens" informationnels " [7].

En France, science de l'information et science de la communication sont associées dans une même communauté, les sciences de l'information et de la communication.

Les sciences de l'information et de la communication constituent donc la principale discipline de référence.

Toutefois aujourd'hui, on parle de plus en plus de sciences de l'information et de la documentation. Cette appellation est employée pour désigner les formations universitaires dans ce domaine (licence, maîtrise des sciences de l'information et de la documentation). L'AFNOR définit la documentation comme les "techniques permettant le traitement permanent et systématique de documents ou de données incluant la collecte, le signalement, l'analyse, le stockage, la recherche, la diffusion de ceux-ci pour l'information de l'usager". La documentation étant un moyen d'information capitale dans notre société, il s'agit pour les professionnels de la documentation d'apprendre aux usagers à structurer, organiser, rechercher l'information. Ainsi les sciences de l'information et de la documentation, outre leur intérêt pour le traitement et la communication de l'information, développent un nouvel aspect : les usages et usagers de l'information.

1.2.1. L'impact de l'intégration des TIC sur le CDI et la profession de documentaliste

Si jusque dans les années 1960, le document papier fait l'exclusivité dans les CDI, à partir des années 1970, l'audiovisuel fait son apparition à ses côtés comme ressource documentaire.

En 1974, le rapport Tallon (Rapport Tallon, 1974) évoque ce que doit être un CDI et définit la fonction exacte du documentaliste [8]. Il recommande la mise en place d'une audio-vidéothèque au sein même du CDI. La même année, l'UNESCO (UNESCO, 1974) publie un Guide pour la transformation des bibliothèques scolaires en centres multimédias. En 1976, Media [9], la revue des techniques modernes d'éducation, propose aux documentalistes un numéro sur les ensembles multi-media. L'éditorial explique ce choix par : "les CDI et leurs documentalistes ne sont-ils pas les "clients" par excellence des médias ?".

Quant à l'équipement informatique des CDI de collèges, débuté dans les années 1980, il ne se développe qu'à la fin de la décennie. Le phénomène s'amplifie dans les années 1990 alors que la diffusion des TIC dans les autres disciplines d'enseignement est déjà amorcée.

Dès cette époque, outre une volonté pour le ministère de l'Éducation nationale de doter les établissements scolaires d'un matériel adéquat, il s'agit de mener des expérimentations afin d'ouvrir la voie à des usages dans tous les secteurs du système éducatif.

D'après F. Vernotte et des collègues (Vernotte, Charrier et Morizio, 1998), dans un article publié sur Internet [10], le ministère de l'Éducation nationale a favorisé des expérimentations sur vidéodisques, puis sur banques de données, sur cédéroms, ou accessibles par Internet, auxquelles ont pu collaborer les documentalistes. Toutefois, dit l'article, jusqu'à la fin des années 1980, le projet d'informatisation des CDI émane souvent des documentalistes eux-mêmes. De nombreux établissements ont, par exemple, développé leurs propres logiciels. De la sorte et à cette époque, un CDI où le documentaliste est peu enclin aux technologies semble avoir peu de chance de s'équiper.

Pourtant la circulaire n° 86-123 du 13 mars 1986, qui définit les missions des personnels du CDI, implique le CDI et ses acteurs dans la rénovation pédagogique : "La mise en œuvre, dans les collèges et les lycées, d'une rénovation pédagogique qui tienne compte à la fois des objectifs et des contenus de nouveaux programmes, du recours à des nouvelles technologies notamment dans le domaine de l'audiovisuel et de l'informatique, de la nécessité d'ouverture des établissements sur le monde et la société, implique une contribution accrue des centres de documentation et d'information".

Dans les années 1990, plusieurs actions nationales, menées par le ministère de l'Éducation nationale, de la Recherche et de la Technologie, ont eu pour objectif de cerner l'utilisation pédagogique des TIC dans les CDI. L'une d'entre elles, débuté en 1994 [11], souhaitait mettre en relief la diversité de l'utilisation des TIC dans les centres documentaires tant pour la recherche d'information que pour son traitement. Mener des recherches sur le terrain implique d'avoir un matériel en conséquence. Pourtant, en 1994, une enquête sur le matériel informatique et audiovisuel pédagogiques dans les établissements de second degré [12] recense seulement entre 2,3 % et 6,5 % de micro-ordinateurs dans les CDI de collèges.

Le Rapport Collège pour l'an 2000 [13], en partant du principe que les TIC constituent un moyen essentiel d'accès à la connaissance, donne comme priorité de rendre l'élève capable d'apprendre par lui-même. Pour y parvenir, des espaces de travail adaptés deviennent indispensables. Le CDI doté de matériel informatique suffisant est l'un d'entre eux. Mais où sont les documentalistes ? En aucun cas, ils n'apparaissent dans le texte officiel en tant que détenteur du savoir documentaire.

Dans un contexte d'informatisation des CDI, les missions des documentalistes ne s'en trouvent-elles pas transformées ?

La gestion du CDI n'en est-elle pas bouleversée ? De gardien des documents, le documentaliste ne devient-il pas un formateur à la maîtrise de l'information ?

Il semblerait que l'on puisse répondre positivement à toutes ces interrogations.

L'informatisation massive des CDI, commencée véritablement à la fin des années 1980, remet en cause les habitudes professionnelles. Les logiciels documentaires, puis les cédéroms et Internet sont autant de nouveaux outils que de nouvelles étapes d'appropriation des technologies pour les professeurs-documentalistes. Outre leur propre formation ou la gestion du CDI, ils ont à charge de présenter et d'initier les élèves aux nouveaux outils de recherche.

Alors que les missions des documentalistes ont fortement évolué au cours des trente dernières années, seules deux circulaires témoignent de ces transformations. La première, du 17 février 1977, fonde la reconnaissance de la profession [14].

Neuf ans après, la circulaire de mission n° 86-123 du 13 mars 1986, dans un contexte de rénovation pédagogique et de diffusion des TIC dans l'éducation, définit plus précisément l'activité professionnelle des documentalistes. La rédaction de ce texte, en partie due à de fortes revendications de la profession, s'intègre dans un contexte d'évolution de la conception même du travail de documentation. Au milieu des années 1980, alors que le développement des Sciences de l'information permet de fonder une démarche documentaire, l'introduction des TIC modifie la définition des compétences techniques. Celles-ci sont devenues indispensables à tous les niveaux de la profession. L'entrée du multimédia nécessite de connaître et savoir manipuler toute une variété de produits. Pour la gestion du centre, le documentaliste utilise, par exemple, des logiciels spécifiques. Il doit également faire face à l'acquisition et à la manipulation de documents numérisés ainsi qu'à Internet. Par ailleurs, sa mission pédagogique le conduit à former les jeunes à la recherche documentaire informatisée, pas seulement sur des logiciels de recherche documentaire mais aussi sur des cédéroms et des réseaux de communications. Bref, le professeur-documentaliste doit, semble-t-il, connaître les TIC sur le bout des doigts, mais en est-il capable ?

En 1989, la création du CAPES de documentation ne va-t-elle pas offrir une formation initiale adaptée ?

1.2.2. Le CAPES de documentation

De 1986 à 1989, le principal but des documentalistes est de définir et de faire reconnaître leur qualification, mais aussi de contrôler leur recrutement. Cet objectif devient prioritaire face à l'augmentation des postes. De 1475 documentalistes exerçant en 1982 dans des CDI officiels, on passe en 1986 à 5776. Mais ce développement, estime B. Seibel, intervient au moment, d'une part, de la mise en application de la circulaire du 1er octobre 1979 qui permet de confier à des professeurs du second degré en surnombre des postes de documentation, et d'autre part, au moment de la circulaire du 13 mai 1982 qui prévoit que les CDI puissent officiellement devenir des lieux d'affectation pour les personnels en réadaptation.

Toutefois, la tendance va peu à peu s'inverser. La circulaire du 15 juillet 1982 améliore les conditions de la formation initiale, qui est portée de six jours à cinq semaines. Elle organise également un filtrage du recrutement des candidats documentalistes ; ceux-ci devant se présenter devant une commission académique dont l'avis est soumis au recteur. Enfin, les documentalistes se voient peu à peu reconnaître des compétences spécifiques. À partir de novembre 1981, avec dix ans d'ancienneté, les Adjoints d'Enseignement (AE) documentalistes peuvent être intégrés au corps de certifiés avec un stage et une inspection en CDI. En août 1987, un décret met fin au déclassement des AE documentalistes en reconnaissant dans la grille des salaires leur appartenance au corps enseignant. Deux ans plus tard, la création du CAPES de documentation clôt ce parcours vers la reconnaissance administrative.

Le 19 mai 1989, lors du 1er Congrès de la Fédération des associations de documentalistes-bibliothécaires de l'Éducation nationale, le ministre de l'Éducation nationale, L. Jospin, annonce la création du CAPES de documentation. Devant l'assemblée, il s'exprime en ces termes : "l'instauration du CAPES de sciences et techniques documentaires apporte la garantie d'une compétence professionnelle spécifique, rationalise le recrutement des personnes désireuses d'exercer dans les CDI et offre une voie de promotion bien méritée à celles qui y sont en fonction. Elle est aussi le symbole de l'ancrage pédagogique de votre profession" [15].

Le CAPES de Sciences et techniques documentaires, le plus souvent appelé CAPES de documentation, apparaît comme une nouvelle étape dans le processus de professionnalisation des documentalistes, dans le sens où il introduit pour la première fois des règles strictes de sélection.

Le CAPES offre, en effet, des dispositifs de recrutement précis (Chapron, 1999). Comme dans les autres disciplines, il offre deux voies de recrutement : interne et externe. Le CAPES interne a été complété par un CAPES spécifique, comportant deux épreuves orales, et ouvert aux enseignants titulaires ou auxiliaires justifiant de services en documentation.

Cependant, le concours de recrutement des documentalistes, CAPES externe ou interne, n'a pas de programme. Pour les autres CAPES, les sujets sont identifiés et cernés comme des questions de cours et ne représentent qu'une partie de l'ensemble des connaissances de la matière concernée. En ce qui concerne, le CAPES de documentation, les seuls repères proviennent de la définition des épreuves, des attentes des jurys présentées dans leurs rapports annuels et de la circulaire de 1986.

À la session de 1998 (Le Coadic, 2000), les épreuves étaient définies de la manière suivante :

    Deux épreuves écrites d'admissibilité :

1ère épreuve : Elaboration d'un dossier relatif aux activités documentaires et de lecture en relation avec un problème d'éducation ou avec une question touchant aux enseignements du second degré.

2ème épreuve : Épreuve à option. Les candidats choisissaient, au moment de leur inscription au concours, une option correspondant à une épreuve d'admissibilité du concours externe du CAPES, à savoir entre CAPES section Lettres, section Histoire et géographie, sections Langues, section Technologie, section Construction mécanique, ou enfin section Gestion.

    Deux épreuves orales d'admission :

1ère épreuve : Techniques documentaires. Il s'agissait de cataloguer, coter, indexer et condenser des documents.

2ème épreuve : Épreuve sur dossier où les candidats analysaient deux textes portant sur un thème précis et exposaient cette analyse et ses liens avec la problématique CDI.

Y. F. Le Coadic (Le Coadic, 2000) a qualifié ce concours de bizarre. Pour lui, ces épreuves étaient pleines d'étrangetés.

La première épreuve écrite avait pour objectif de cerner les compétences techniques des candidats. Elle consistait à organiser en un dossier documentaire des textes portant sur un thème donné. Les thèmes choisis présupposaient une bonne culture en Sciences de l'éducation, une certaine culture en techniques documentaires, mais aucune culture informationnelle. La deuxième épreuve écrite visait à évaluer leurs compétences scientifiques dans leur discipline d'origine. Mais la Science de l'information n'y était pas représentée. Quant aux épreuves orales, elles ne semblaient plus répondre aux conditions de travail actuel des CDI. Les textes proposés pour l'épreuve sur dossier concernaient pour la plupart des thèmes en Sciences de l'éducation. Par ailleurs, les documents étaient en langue française, remarque Y. F. Le Coadic, alors que l'essentiel de la production en Science de l'information se fait en anglais.

La description du concours de recrutement des professeurs-documentalistes, telle qu'elle avait été établie en 1989, semblait révéler que la documentation n'était pas considérée comme une discipline d'enseignement et que le rôle du documentaliste ne visait pas la transmission de connaissances.

Encore aujourd'hui, le CAPES de documentation apparaît comme une institution particulière. En effet, les CAPES sont des certificats d'aptitude à enseigner une discipline, mais la documentation n'est pas considérée comme une discipline et le documentaliste sans classe et sans programme ne peut se définir comme un professeur, alors qu'il a un rôle pédagogique.

D'après Y. F. Le Coadic (Le Coadic, 2000), pour obtenir le CAPES de Sciences et techniques documentaires, tel qu'il avait été conçu en 1989, il fallait avoir des compétences multiples, essentiellement dans une discipline précise, également en Sciences de l'éducation et en techniques d'expression écrite et orale, et enfin des compétences en techniques documentaires. Dans l'enseignement, les compétences en Sciences de l'éducation et en techniques d'expression écrite et orale sont indispensables. De la même façon, les compétences techniques apparaissent essentielles dans le cadre d'un concours sur une discipline technique telle que la documentation. Par contre, les connaissances qui étaient demandées dans une discipline particulière n'étaient pas justifiées.

Dès la troisième session du concours externe de recrutement de professeur-documentaliste, H. Fondin (Fondin, 1993) émettait quelques réflexions autour des épreuves. L'absence de cohérence globale et le manque de vision commune le conduisaient à établir un bilan mitigé. D'après lui, le plus grand problème était celui du manque de conception commune de la documentation scolaire. Les divergences d'interprétation créant un caractère illogique de l'ensemble du concours.

Cette étrangeté du CAPES, dont parle Y. F. Le Coadic, peut également s'expliquer par le fait qu'il est administré par l'Inspection générale "Vie scolaire" en charge des personnels non enseignants chargés de la gestion des établissements scolaires. L'Inspection générale en Sciences de l'information et de la documentation n'existe pas. Par ailleurs, au moment de la création du concours, en 1989, les savoirs informationnels étaient encore peu développés en France. Ils sont apparus au cours des années 1990, notamment au moyen de nouvelles formations telles que DUT, DESS et DEA spécialisés ou maîtrises en Sciences de l'information et de la documentation.

Les épreuves du CAPES externe de documentation telles qu'elles avaient été conçues en 1989 semblaient donc poser problème. Dix ans plus tard, de nouvelles épreuves ont été instaurées.

1.2.3. De nouvelles épreuves pour le XXIème siècle

En 1999, les modalités d'organisation du CAPES de documentation ont été transformées. L'arrêté du 15 septembre 1999, paru au Journal Officiel du 3 octobre 1999, définit les nouvelles épreuves du concours externe de recrutement des professeurs certifiés, section Sciences et techniques documentaires. Un groupe de travail interne au Jury du concours a établi, après trois années de travail, ce nouveau programme. Le concours est entré en application pour la session 2001.

Tout en gardant un lien avec les autres disciplines, le nouveau concours intègre les Sciences de l'information et de la documentation.

Les épreuves écrites d'admissibilité changent. La première épreuve évalue les compétences scientifiques et pédagogiques des candidats en Sciences de l'information et de la documentation. Elle comporte trois parties : commentaire critique d'un document ; analyse de situation et de dispositifs techniques ; exposé relatif aux applications pédagogiques des Sciences et techniques documentaires auxquelles se rapporte l'épreuve ainsi qu'à leur rôle par rapport à l'évolution des systèmes et de l'enseignement. La deuxième épreuve de dossier documentaire porte sur un champ disciplinaire : À partir d'une documentation remise, le candidat doit élaborer un dossier relatif aux activités informationnelles et documentaires dans une discipline qui fait l'objet d'un enseignement secondaire.

Les épreuves pratiques et orales d'admission sont, elles aussi, transformées. L'épreuve pratique de techniques documentaires est constituée par la recherche, le traitement et l'exploitation de l'information à des fins pédagogiques en milieu scolaire. À partir d'une question posée, le candidat mène une recherche documentaire qu'il présente, justifie et commente au jury. La particularité de cette épreuve est que la recherche peut s'effectuer à la fois sur logiciel documentaire, sur cédérom et/ou sur Internet. L'épreuve pré-professionnelle sur dossier s'appuie sur un dossier documentaire. Le candidat doit démontrer ses capacités professionnelles à gérer un CDI. Si la création du CAPES de documentation a eu comme principal objectif de situer les documentalistes comme des enseignants à part entière et d'accroître leurs compétences, le nouveau concours va plus loin, il s'achemine vers une intégration de savoirs en Science de l'information dans les enseignements scolaires et universitaires. Dans ce contexte, la documentation ne pourrait-elle pas devenir une discipline de l'enseignement secondaire ?

2. Vers une discipline d'enseignement ?

2.1. La documentation : quels contenus et méthodes d'enseignement ?

Pour Y. F. Le Coadic (Le Coadic, 2000), le nouveau concours de recrutement d'enseignants documentalistes exige des candidats des compétences scientifiques et pédagogiques en Sciences de l'information et de la documentation ; cette discipline devrait, par conséquent être enseignée dans les CDI des lycées et collèges. Cet avis émis en l'an 2000 est loin d'être partagé.

Dès la constitution du CAPES de documentation, le problème de savoir si la documentation doit devenir une discipline d'enseignement ou non s'est posé.

Les diverses opinions ont suscité de nombreux discours. En 1993, par exemple, C. Viry intitule un article Alerte ! Non au professeur de documentation. D'après lui, les documentalistes sont progressivement transformés en professeur de documentation prisonnier d'un emploi du temps.

En 1997, pour une responsable de formation documentation à l'IUFM de Strasbourg, "la formation à l'information (recherche et exploitation de l'information) gagnerait à être inscrite explicitement dans les programmes de l'enseignement du second degré" [16].

Aujourd'hui, il semblerait qu'un grand nombre de professionnels de l'information s'accordent à dire que la documentation doit être considérée comme une discipline d'enseignement.

La discussion actuelle porte sur la question de savoir comment enseigner cette discipline à des élèves de lycées et de collèges : comme une discipline d'enseignement avec des heures de cours imposées ou en interdisciplinarité avec des enseignants de discipline ?

Pour certains, la documentation doit être inscrite dans l'emploi du temps des adolescents. Y. F. Le Coadic fait partie de ce groupe. D'après lui, le rôle du professeur-documentaliste est de faire acquérir une culture informationnelle aux élèves. Il y a, dit-il, analphabétisme informationnel chez les élèves, c'est-à-dire une méconnaissance de l'information disponible au CDI. Les américains parlent "d'information literacy" pour évoquer la "culture de l'information" ou "culture informationnelle" nécessaire à apprendre aux jeunes. En France, il s'agit, dit-il, de suivre cette voie. Un autre objectif pour le documentaliste est de faire acquérir une culture technologique aux jeunes. Ces derniers doivent posséder une bonne connaissance technologique, mais surtout savoir faire le choix de la technologie à utiliser en fonction du besoin, de la demande informationnelle. Dans ce contexte de besoin de formation des jeunes, Y. F. Le Coadic (Le Coadic, 2000) a proposé un programme de Sciences de l'information et de la documentation pour les élèves de classe de seconde. Cette formation n'a pas pour ambition de former aux pratiques et savoirs documentaires basés sur la bibliothéconomie mais plutôt de former aux Sciences et technologies de l'information. Le programme proposé est composé de quatre axes : Eléments de Science de l'information ;

Éléments de technologie de l'information ; Éléments de méthodologie de l'information ; Exercices d'application. L'enseignement qui aurait lieu dans les CDI durerait 35 heures, à raison d'une heure par semaine pendant 35 semaines. Il impliquerait la fermeture du CDI aux autres élèves pendant l'heure de cours.

Cette conception de l'enseignement de la documentation semble faire passer la documentation d'une "discipline de service" à une discipline d'enseignement. Le CDI perd son statut de lieu d'interdisciplinarité où documentalistes, enseignants de discipline et élèves travaillent en collaboration. Pour beaucoup de professeurs-documentalistes, cette idée d'enseignement n'est pas envisageable. Le documentaliste doit être un partenaire des enseignants de discipline. Chacun apportant la spécificité de son domaine, c'est-à-dire son professionnalisme. Il ne s'agit donc pas ici de faire des cours de documentation mais plutôt d'animer des séances d'apprentissage de l'information dans le CDI.

À ce propos, F. Marcillet (Marcillet, 2000) s'est interrogée sur les conditions de l'évaluation de cette nouvelle discipline. D'après elle, "l'établissement d'une discipline à part entière permettrait de faire apparaître les compétences documentaires sur un bulletin, par exemple, donnant ainsi du poids à ces apprentissages qui seraient davantage pris au sérieux, aussi bien par les enseignants que par les élèves eux-mêmes. Mais qu'en serait-il alors de l'usage des compétences dans d'autres matières, leur transfert serait-il assuré ?" [17]. En fait, explique-t-elle, la solution serait de ne pas séparer l'enseignement de la maîtrise de l'information de celui des autres disciplines, tout en lui donnant toute sa place.

Ces deux conceptions différentes de l'enseignement documentaire dans les établissements du second degré ont néanmoins des points convergents. D'une part, elles souhaitent faire de la documentation une discipline d'enseignement. D'autre part, elles appellent à la professionnalisation des documentalistes.

En documentation, un champ disciplinaire scolaire est en pleine émergence. Les nouvelles épreuves du CAPES de documentation vont en sa faveur. La volonté de définir les contenus, les démarches, les situations d'apprentissage et les moyens à mettre en œuvre pour y parvenir par le biais de la didactique témoigne également de la volonté de clarifier la discipline. La didactisation des apprentissages documentaires a pour ambition, à travers la médiation du document et de l'information, de créer des conditions de construction du savoir par l'élève.

L'acquisition de connaissances par le biais de la recherche documentaire s'inscrit dans le schéma de définition de discipline scolaire que donne J. L. Martinand. Ce dernier attire l'attention sur l'importance de la prise en compte de la notion de pratique de référence dans les disciplines de sciences et de technologie.

Les enseignants de discipline sont amenés à développer des pratiques d'enseignement scolaire. Ils gèrent des apprentissages, mais aussi des activités qui débouchent sur des acquisitions. D'après J. L. Martinand (Martinand, 1994), la tendance permanente des disciplines scolaires est de s'enfermer progressivement dans l'autoréférence, dans une boucle contenus - pratiques d'enseignement - évaluation des apprentissages - contenus. La question du recours à des pratiques de références externes apparaît alors comme une question centrale.

Pour lui, les contenus et les démarches des disciplines scolaires ou académiques renvoient en général à des pratiques sociales. Pour caractériser ses pratiques, il ne suffit pas de prendre en compte les savoirs en jeu. Avec A. Durey (Durey et Martinand, 1994), il reprend l'idée de transposition didactique de Y. Chevallard (Chevallard, 1985). La transposition est conçue comme le passage entre les pratiques de référence et les activités scolaires. La notion de pratique de référence insiste sur le fait qu'il s'agit d'activités qui ne se réduisent pas à un rapport individuel au savoir. "Il est nécessaire de prendre en compte les objets sur lesquels on travaille, les problèmes qu'on résout, les rôles socio-techniques dans le cadre d'une pratique socialisée" [18]

La documentation, tout comme dans les disciplines technologiques ou en Éducation physique et sportive, nécessite de prendre comme référence à la fois des savoirs scolaires et des pratiques sociales de référence. L'idée de référence ne signifie pas que les pratiques scolaires doivent être identiques à celles des pratiques invoquées mais qu'il y a mise en relation et comparaison sur un certain nombre de points tels que les tâches, les buts, les moyens, les matériels, les rôles, etc.

Par ailleurs, le CDI en tant que système d'information complexe et pluridisciplinaire apparaît à la fois comme un outil et un objet d'apprentissage qui permettent la mise en œuvre de démarches de recherche et de production d'information (Chapron, 1999), nécessitant de ce fait un apprentissage à la maîtrise de l'information. La notion de maîtrise de l'information prolonge et élargit celle plus ancienne de recherche en centre documentaire (Bernhard, 1998). Elle met en avant l'apprentissage d'une démarche de résolution de problèmes d'information. Les ressources d'information devenant des médiateurs de l'apprentissage et de l'enseignement.

Elle se définit généralement comme un ensemble d'habiletés de résolution de problèmes d'information dont font partie les habiletés de l'information. Pour P. Bernhard les habiletés de résolutions de problèmes d'information se composent :

  • des habiletés d'information ;
  • des habiletés de base pour l'utilisation d'un ordinateur ;
  • des habiletés de base pour la compréhension des médias ;
  • des habiletés de base pour l'utilisation de réseaux télématiques.

La maîtrise de l'information dépasse donc la simple compétence méthodologique. Elle réunit, estime F. Marcillet, "un ensemble de microcompétences ou capacités, applicables non seulement dans un champ disciplinaire donné (cf. Meirieu), mais dans des champs disciplinaires multiples" [19]

Lors de recherches documentaires, la variation des mises en situation, des contextes disciplinaires, des tâches à accomplir oblige l'élève à s'adapter, à réinvestir des acquis antérieurs. Cette transférabilité des compétences acquises fait partie des compétences visées dans les objectifs d'apprentissage en documentation.

Pour F. Chapron, une démarche de didactisation est nécessaire afin "de mieux spécifier les compétences documentaires et informationnelles nécessaires aux élèves pour construire leurs savoirs disciplinaires par la médiation des ressources informationnelles" [20]. Face à l'hétérogénéité des pratiques de formation documentaires, il s'agit de disposer d'un outil commun permettant de clarifier les objectifs informationnels et de créer des séquences pédagogiques selon les niveaux d'enseignement secondaire. Des situations d'apprentissages ont été proposées (Chapron, 1999) mais une des difficultés reste celle des créneaux horaires. À quel moment former les élèves à la maîtrise de l'information ? Dans le cadre d'un enseignement obligatoire, comme le pense Y. F. Le Coadic, ou bien, dans le cadre d'organisations spécifiques à chaque établissement ?

Le regroupement et la spécification des compétences nécessaires à la maîtrise de l'information, dont parle F. Chapron, permettent de poursuivre le processus de professionnalisation des documentalistes. En effet, la création de séquences pédagogiques en fonctions des niveaux scolaires peut-être assimilée à la création d'un contenu d'enseignement, et donc d'un programme scolaire.

De ce fait, s'achemine-t-on vers la création d'une agrégation de documentation ? Théoriquement, la création d'une agrégation est possible, dans la mesure où le diplôme universitaire de maîtrise des Sciences de l'information et de la documentation existe. Mais en pratique, son instauration dépend d'un rapport de force entre les partisans de sa constitution et ses adversaires.

2.2. La voie vers une agrégation ?

La création du CAPES de documentation a permis aux documentalistes d'obtenir une reconnaissance statuaire. Mais sur le terrain, elle n'a pas changé d'un coup les mentalités. Pour la grande majorité des enseignants de discipline, les documentalistes ne font pas partie du corps enseignant car ils n'ont pas d'heures de cours et ne participent pas aux conseils de classes.

L'obtention d'une agrégation de documentation ne pourrait-elle pas favoriser une reconnaissance décisive du rôle pédagogique des documentalistes ?

Le concours d'agrégation est apparu en 1766, sous Louis XV. Jusqu'au XIXème siècle, le concours est organisé dans "les seules disciplines nobles, et dégageant une élite parmi les maîtres à l'intention des établissements les mieux considérés" [21] explique A. Chervel (Chervel, 1993). Cet auteur poursuit en remarquant qu'à la fin du XXème siècle, "toutes les disciplines de l'enseignement secondaire et technique ont leur concours d'agrégation" [22]. Mais si le concours s'ouvre à de nombreuses disciplines, sa vocation élitiste et sa fonction sélective demeurent.

Aujourd'hui, il existe en université des maîtrises de Sciences de l'information et de la documentation, la constitution d'une agrégation serait donc théoriquement possible.

Y. F. Le Coadic (Le Coadic, 2000), après la publication des nouvelles épreuves du CAPES de documentation, a émis des propositions pour les épreuves d'une agrégation des Sciences de l'information et de la documentation. La description qu'il en fait est la suivante :

  • Épreuves écrites d'admissibilité : Composition de science de l'information ; Composition de technologie de l'information et de la documentation ; Composition de droit et d'économie-politique de l'information
  • Épreuves orales d'admission : Leçon portant sur le programme de Sciences de l'information et de la documentation de la classe de seconde suivie d'un entretien avec le jury ; Commentaire d'un dossier portant sur un problème d'information ou de documentation d'actualité, suivi d'un entretien avec le jury ; Épreuve de statistique et de mathématique appliquée aux Sciences de l'information et de la documentation.

D'après lui, l'enseignement de l'information et de la documentation étant appelé à se développer, une agrégation devrait logiquement voir le jour.

D'après G. L. Baron (Baron, 1989), on assiste depuis le XIXème siècle à une diversification des disciplines scolaires, comme en témoigne la création des agrégations. Cette création de disciplines, explique-t-il, "conduit à traduire en contenus d'enseignement de second degré les besoins de formation qui sont fixés politiquement et sur lesquels existe un consensus social" [23]. Quelquefois, dit-il, ces évolutions se déroulent par intégration dans une discipline déjà existante. Il fournit l'exemple de la génétique prise en compte dans les sciences naturelles. Peut-on intégrer la documentation à une autre discipline ? La réponse est négative. Soit la documentation devient une discipline d'enseignement spécifique, soit elle est considérée au service des autres disciplines et dans ces cas-là intégrée à toutes les disciplines de l'enseignement et pas seulement à une.

Par ailleurs, la création d'une agrégation en documentation ne semble pas aussi simple qu'il n'y paraît. Beaucoup de documentalistes se montrent défavorables à sa constitution. Ils craignent une hiérarchie au sein même du CDI, entre le documentaliste agrégé et le documentaliste certifié. En tant que certifiés, ils ont peur de ne devenir que de simples exécutants, alors que l'agrégé aurait un rôle avant tout pédagogique. Toutefois, une intégration systématique dans le corps des agrégés sur liste d'aptitude, comme dans les autres disciplines, serait envisageable.

Conclusion et perspectives

Si le document et la documentation, au milieu du XXème siècle, étaient seulement considérés comme des supports de cours, ils ont progressivement pris de l'importance et sont devenus un enjeu d'autonomie pour les futurs citoyens. Les missions des documentalistes se sont, par conséquent, transformées. De gestionnaires de fonds de documents dans les années 1950-1960, ils ont acquis une mission primordiale, à savoir une mission pédagogique d'apprentissage à l'autonomie des élèves en matière de recherche d'information et d'acquisition de connaissances.

Aujourd'hui, si le rôle de la documentation dans l'enseignement secondaire n'est plus à prouver, sa place pose problème. La documentation est-elle une discipline ? L'évolution des épreuves du CAPES de sciences et techniques documentaires suggère la volonté de faire de la documentation une discipline d'enseignement secondaire. Mais, de quelle sorte de discipline ? Une discipline de service, au service des autres ? Une discipline à part entière ?

En fait, il semblerait qu'il ne s'agisse ni d'une discipline de service, au service des autres, ni d'une discipline à part entière avec des programmes et des heures de cours imposés mais, plutôt d'une discipline "entre deux" qui prend tout son intérêt lors de partenariats. Enseignants de disciplines et professeurs-documentalistes sont des partenaires de l'enseignement, au service des élèves. Ensemble, ils ont pour mission d'apprendre aux jeunes à construire leur propre dispositif d'appropriation du savoir.

Aujourd'hui, la documentation est devenue une discipline originale avec des formes qui lui sont propres. Mais de nombreuses difficultés freinent encore son développement. Une étude sur les problèmes que rencontrent les professeurs-documentalistes dans l'exercice même de leur mission pédagogique afin de les aider à les résoudre est donc envisageable..

Bibliographie

BARON, Georges-Louis (1989). - L'informatique, discipline scolaire ? : le cas des lycées. - Paris : PUF. - 230 p. - (collection Pédagogie d'aujourd'hui).

BERNHARD, Paulette (1998). - Apprendre à "maîtriser" l'information : des habiletés indispensables dans une "société du savoir". - Les bibliothèques à l'ère électronique dans le monde de l'éducation, vol. XXVI, n° 1, automne-hiver 1998, <Ouvre ce lien externe dans une nouvelle fenêtrehttp://acelf.ca/revue/XXVI-1/articles/09-bernhard.html> (consulté en nov. 1998). - 17 p.

BOURDONCLE, Raymond (1991). - La professionnalisation des enseignants : analyses sociologiques anglaises et américaines.- Revue Française de Pédagogie, n° 94, janvier-février-mars 1999. - pp. 73-87.

CHAPRON, Françoise (1999). - Les CDI des lycées et collèges. - Paris : PUF. - 237 p. - (Éducation et Formation, l'éducateur).

DUARTE-CHOLAT, Céline (2001).- Les acteurs de CDI de collèges dans le cadre de formations à la maîtrise de l'information.- Communication au 4ème Congrès International Actualité de la Recherche en Education et Formation- 5, 6, 7 et 8 septembre 2001-Université Charles de Gaulle-Lille 3.

LE COADIC, Yves-François (2000). - Vers une intégration des savoirs en Science de l'information dans le CAPES de documentation.- Documentaliste-Sciences de l'information, vol. 37, n°1 . - pp. 28-35.

MARCILLET, Frédérique (2000). - Recherche documentaire et apprentissage : maîtriser l'information. - Paris : ESF éditeur. - 125 p. - (collection Pratiques et enjeux pédagogiques).

MARTINAND, Jean-Louis (1994). - La didactique des sciences et de la technologie et la formation des enseignants.- Aster, n° 19, 1994. - pp. 61-75.

SEIBEL, Bernadette (1995).- La naissance d'une profession : les documentalistes des lycées et collèges (1958-1989).- in : MINISTERE DE L'EDUCATION NATIONALE, DE L'ENSEIGNEMENT SUPERIEUR, DE LA RECHERCHE ET DE L'INSERTION PROFESSIONNELLE, DIRECTION DE L'EVALUATION ET DE LA PROSPECTIVE. - Les documentalistes de centre de documentation et d'information. - Paris : Les Dossiers d'éducation et formations, n° 57. - 137 p.

SIRE, Michel (dir.) (1975).- Le document et l'information : leur rôle dans l'éducation.- Paris : Armand Colin,- 320 p.1

Cette publication est extraite pour partie de mon travail de thèse intitulé :

TIC et documentation : études et réflexions sur des pratiques documentaires dans des CDI de collèges.- Paris : Thèse de doctorat en Sciences de l'éducation, Université Paris V - René Descartes / sous la dir. de BARON, Georges-Louis, 2000.- 375 p. + annexes.

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