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Regard d'une documentaliste sur son métier : entretien avec Odile Rascle

Par Anne Francou, CRDP de l'académie de Lyon,
[mai 2008]

Mots clés : pédagogie

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Odile Rascle, documentaliste
Odile Rascle, documentaliste

Les documentalistes ont vu leur métier se transformer rapidement, notamment en raison de la place de plus en plus importante qu'ont pris les technologies de l'information dans les CDI. Certains documentalistes connaissent même de véritables problèmes d'identité tant les frontières de leur profession ont changé...
C'est des différentes facettes du métier, de votre propre vision des choses dont nous allons parler.

Mais tout d'abord, pouvez-vous vous présenter ?

Odile Rascle : Je suis documentaliste en collège mais aussi formateur à temps partagé à l’IUFM de Lyon.

Si vous deviez définir en quelques mots ce qu'est le métier de documentaliste aujourd'hui, que diriez-vous ?

Odile Rascle : Si j’avais à définir le métier de documentaliste en établissement scolaire, je dirais contre vents et marées qu’il s’agit d’un métier de pédagogue. Cela veut dire que la pédagogie n’est pas un axe de notre profession mais que c’est le filtre qui nous permet de penser et de mettre en cohérence nos différents rôles. Nous avons chaque jour en face de nous des élèves et c'est de notre responsabilité que de leur ouvrir des possibles d'apprentissage dans ce lieu particulier qu'est le CDI. Etre un passeur culturel, tel que le définit Jean-Michel Zakhartchouk [1], ne doit pas être un vain mot.

Quelle serait donc, selon vous, la “posture pédagogique” du documentaliste ?

Odile Rascle : Notre posture pédagogique consiste tout d'abord à affirmer une finalité forte que nous devons essayer de mettre en acte dans notre pratique. Si l’on demande aux documentalistes de formuler cette finalité, le consensus est souvent évident : participer à la formation d'une personne et d'un citoyen capable, tout au long de sa vie, de construire, à partir de ressources, des savoirs de façon autonome et consciente. Cela implique d'essayer de développer chez les élèves curiosité intellectuelle, esprit critique mais aussi sociabilité. Nous devons donc veiller à ce que cette finalité affirmée ne reste pas une simple déclaration d'intention et qu'elle oriente vraiment les quatre axes de notre métier :

L'ACCES : Le CDI, dans ses ressources physiques ou virtuelles et dans les moyens d'accès à ces mêmes ressources, doit être un lieu pensé pour que chaque élève qui y entre y trouve sens et possibilité d'apprendre. C'est ce que j'appellerai notre médiation indirecte. Nous sommes des metteurs en scène du savoir. Nous devons ouvrir des chemins cohérents et attractifs, sachant que chaque élève y tracera son propre parcours. De l'organisation de l'espace physique au livre sorti d'un rayon et exposé, de la constitution d'une base de données à la réalisation d'un portail sur Internet, nos champs d'investigations sont larges et méritent une égale attention.

L'ACCUEIL : Hors cette médiation par le lieu et par les outils, il existe bien évidemment une médiation directe dans les situations d'accueil. Nous la qualifierons plus précisément d'accompagnement. Accompagner, c'est vouloir sortir d'une logique de réponses radicales, souvent limitée à l'octroi de ressources et passer à une logique de questions, c'est-à-dire permettre à l'élève de faire émerger son propre questionnement. Le principal obstacle invoqué sur le terrain à ce changement d'attitude est le temps ... la difficulté de surseoir aux multiples tâches qui nous incombent... et pourtant l'enjeu est de taille si nous voulons faciliter l'accès aux ressources !
N'oublions pas non plus quand nous parlons d'ACCUEIL de dire que le CDI est un lieu partagé et que nous devons penser les conditions qui permettent des usages collectifs et individuels sereins.

L'APPRENTISSAGE STRUCTURE : Il faut, nul n'en doute, des temps de formations si nous voulons que TOUS les élèves puissent être progressivement capables d'élaborer des savoirs de façon autonome. L'autonomie n'est pas de fait, elle se construit jour après jour. Dans l'éducation, nous confondons souvent SOLITUDE et autonomie. C'est donc là-aussi de notre responsabilité que de penser avec nos collègues de discipline ces apprentissages. Et nous devons être particulièrement vigilants à ce que nos formations prennent vraiment en compte la finalité que nous avons énoncée tout à l'heure. Comment peut-on penser qu'un cours magistral sur BCDI, même si sous la forme d'un diaporama, il revêt les apparats illusoires de la modernité, puisse avoir quelque effet sur une utilisation en situation réelle hors à croire qu'informer est synonyme de former ? Comment continuer à enchaîner pour des élèves de sixième des séances d'apprentissage de techniques ou de procédures sur des outils, séances déconnectées d'un enjeu réel de recherche ? Il faut donc à minima qu 'en collège les formations soient pensées dans le cadre de projets qui s'inscrivent réellement dans la spécificité du lieu et de ses ressources et qui aient du sens pour les élèves conduits dans un même mouvement à :

- FAIRE [= de la pratique]
- PENSER [= de la réflexivité]
- INTERAGIR [= de l'interaction et de la coopération]

L'AILLEURS : le panorama des regards que nous devons porter sur notre métier ne serait pas complet si nous n'évoquions pas ce que nous appelons l' AILLEURS, c'est-à-dire la nécessité de faire le lien entre l'école et le hors l'école, la nécessité d’en penser la perméabilité et surtout d'améliorer les usages, même ceux qui ne sont pas a priori scolaires. Nous ne pouvons rester dans l'ignorance des pratiques sociales et individuelles qui existent hors l'école. Prenons un exemple simple : les blogs. La priorité est souvent dans les CDI de verrouiller simplement tous les accès à ces formes de publication. Il me semble que pourtant l'urgence première du pédagogue doit être de se mobiliser pour que les élèves prennent conscience de ce qui se joue, dans ces espaces qu'ils croient privés, au regard de la loi et du respect entre individus.

Portés par la même finalité pédagogique, ces quatre axes - ACCÈS, ACCUEIL, APPRENTISSAGE STRUCTURÉ, AILLEURS - sont intimement liés. Ils ne sont pas seulement complémentaires, ils interagissent et se nourrissent mutuellement.

Selon vous, le documentaliste est-il un expert en technologies de l'information ? Si oui, quels enjeux cela implique-t-il ?

Odile Rascle :  Que le documentaliste doive être un expert en technologies de l'information, soucieux de leur évolution, me semble une évidence mais il n'est surtout pas que cela. Et s'il l'est, son expertise doit être au service des élèves. Ce qui est important au moment où nous parlons, c'est de réfléchir à une didactique qui ne se réduise évidemment pas à une expertise en « technologies ». Il est plus que nécessaire, aujourd'hui, d'identifier les concepts que le documentaliste en tant qu'expert doit maîtriser, d'en penser la transposition didactique pour les élèves et d'envisager les dispositifs pédagogiques qui pourront permettre leurs acquisitions. Nous avons des champs d’expertises spécifiques voire partageables comme les concepts info-documentaires et des champs d'expertises que nous partageons de fait avec d'autres disciplines, comme par exemple le concept d'intertextualité avec les lettres.
Il nous faut ici prendre le temps de la réflexion. Nous l'avons dit : nous sommes là pour aider les élèves à construire progressivement une autonomie dans l'élaboration de savoirs qui leur permettent de se construire. Ces savoirs prennent naissance dans le réfléchi mais aussi dans le sensible, par le raisonnement mais aussi par l'émotion. Et il faut que nous en tenions compte. Cela veut dire que nous devons veiller à une pluralité des approches. Il ne s'agit pas de montrer des oppositions, par exemple entre adeptes de la recherche d'informations et irréductibles de la lecture fictionnelle. Il s'agit de penser la complexité, l’extraordinaire hétérogénéité des modalités d'accès au Savoir. Nous avons tendance à stéréotyper les usages : le documentaire, par exemple, est souvent réduit à un simple réceptacle de données à prélever. Le CDI est un lieu de culture où doivent coexister ou se métisser des apprentissages qui vont de la précision de l'hyperlecture sélective jusqu'à l'émotion engendrée par la lecture d'un texte. Les variations possibles sont grandes quand on évoque textes, supports, moyens d'accès, contextes et modalités de lecture, projets de lecteur, approches individuelles ou collectives. En collège, il est aussi important pour les élèves de lire Matin Brun de Franck Pavloff, que de naviguer à loisir dans la galerie des cartes et des globes sur le site de la BNF ou que de chercher des informations pour réaliser une fiche documentaire sur le loup. 

Selon vous, la mission pédagogique du documentaliste est-elle maintenant pleinement reconnue ?

Odile Rascle : Sur le terrain, je dirais qu'elle n'est pas toujours reconnue a priori. Les représentations liées à une vision archaïque de notre métier continuent à exister. Et ce n'est que la ténacité des collègues et leurs compétences de tous les instants qui instituent ce positionnement pédagogique.
De plus, certaines prises de position comme le discours [2] de Jean-Louis Durpaire, inspecteur général de l'Education nationale, à la réunion des interlocuteurs académiques de documentation, les 28 et 29 janvier derniers ne peuvent que nous fragiliser. Au sujet du cahier des charges des stagiaires IUFM, il affirme : « Je sais que  ce cahier des charges comporte trois points inadaptés à la profession de documentaliste : « Organiser le travail de la classe / Évaluer les élèves / Concevoir et mettre en oeuvre son enseignement ». Nous pourrions être naïfs et croire que, pour deux de ces compétences, l'inadaptation soulevée concernerait simplement la formulation, comme par exemple la présence du mot classe dans l'énoncé d'un des items, et, que pour la compétence « Evaluer les élèves », l'inadaptation découlerait d'une conception réductrice de l'évaluation en tant que notation. Mais il faut être réaliste... Ces propos mettent en péril le sens même de notre métier. Si nous ne sommes pas concernés par ces compétences, alors nous ne sommes pas concernés du tout par l'APPRENTISSAGE. Et si tel est le cas, que faisons-nous dans un établissement scolaire ? S'il est une certitude à chaque fois que nous entrons dans un CDI, c'est que nous y trouvons DES ELEVES qui, dans leur relation aux ressources, ont besoin d'APPRENDRE. Et si nous, nous ne nous y intéressons pas, nul ne le fera.

Que pensez-vous de la notion de politique documentaire d'établissement ? Comment envisagez-vous le rôle du documentaliste dans sa mise en place ?

Odile Rascle : La politique documentaire n'a de sens que si elle est construite, partagée et formalisée par les différents acteurs de l'établissement. Au travers d'une démarche collégiale, elle s'appuie donc sur le penser ensemble. Il est évident que chaque membre de la communauté éducative a des compétences spécifiques qui vont enrichir la réflexion commune. Le chantier à explorer est vaste : mise en cohérence de la formation documentaire et des exigences documentaires, acquisition de matériels, de ressources et modalités d'accès, réflexion sur la communication dans l'établissement. On pourrait penser alors que la place du documentaliste est de fait évidente. Pourtant deux écueils majeurs sont à éviter dans les établissements :

- renvoyer de fait la « politique documentaire » à la seule responsabilité du documentaliste : les autres partenaires ne se sentant pas concernés, il n'y aura aucune modification réelle des pratiques et donc pas de réelle politique documentaire.
- limiter le rôle du documentaliste à celui de conseiller « technique » : dès que l'on s'attache à parcellariser et à hiérarchiser les rôles, on prend le risque d'entrer dans une logique de répartitions qui désinvestit les acteurs d'une responsabilité commune. Il n'y aura pas là non plus de réelle politique documentaire.

La notion de documentaliste “manager” d'une équipe correspond-elle à une réalité dans les établissements ? Cette fonction est-elle compatible avec la posture pédagogique du documentaliste ?

Odile Rascle : La notion de documentaliste « manager d'une équipe » ne me semble pas adaptée. Tout d'abord, s'il s'agit de manager l'équipe des personnels du CDI, la question ne se pose pratiquement pas en collège puisque nous sommes souvent rigoureusement seuls. D'autre part, je ne crois pas qu'il soit utile d'utiliser des termes venus du monde de l'entreprise. Ces glissements sémantiques cachent souvent des glissements idéologiques auxquels je n'adhère pas. L'école n'est pas une entreprise.

Selon vous, le B2i, le socle commun de connaissances et de compétences recentrent-ils la mission pédagogique du documentaliste ?

Odile Rascle :  On pourrait se satisfaire de voir un texte comme le socle commun affirmer l'acquisition de compétences transversales, compétences formulées en terme de connaissances, de capacités et aussi d'attitudes. On pourrait penser que le documentaliste est de fait concerné par l'ensemble de ces compétences, d'autant plus quand sont énoncés les termes de culture humaniste, scientifique ou technologique.
Mais très vite en lisant les sept compétences, on arrive difficilement à comprendre la logique de leur formulation, comme si le rapport entre les acquisitions « de bases » et la culture n'avait pu être pensé de façon commune et devenait donc aléatoire. Ainsi peut-on avoir côte à côte une compétence large comme la compétence 3 qui englobe « les principaux éléments de mathématiques et la culture scientifique et technologique », parallèlement une compétence 4 réduite à « la maîtrise des techniques usuelles de l'information et de la communication », et enfin une compétence 5 qui affirme, elle, la construction « d'une culture humaniste ». Si le socle commun fonde les objectifs des programmes pour définir ce que nul n'est censé ignorer en fin de scolarité obligatoire ainsi que l'annonce le texte officiel, il est pour le moins surprenant que pour le champ de l'information et de la communication, on n'en reste qu'à une logique de techniques et que l'idée de culture informationnelle soit absente dans l'intitulé de cette compétence. En effet, choisir de parcellariser et de techniciser les savoirs, c'est, à mon sens, risquer de renoncer à ce que les élèves accèdent à une compréhension éclairée de la complexité et des enjeux du monde de l'information.
Vous me demandiez si le B2i, le socle commun de connaissances et de compétences recentraient la mission pédagogique du documentaliste. Si on regarde les sept piliers du socle commun, on ne peut pas employer le terme de recentrage sauf à ne prendre en compte dans le socle commun que le pilier 4 et de mettre alors en oeuvre une focalisation sur les compétences techniques info-documentaires. Le documentaliste est, à mon avis, de fait concerné par l'ensemble des compétences, du moment où, en particulier pour les cinq premières, elles sont vraiment pensées comme culture. Pour concrétiser cette affirmation, reprenons simplement la notion d'intertextualité que nous évoquions tout à l'heure. Proposer aux élèves de mettre en lien des textes, c'est-à-dire de les faire « résonner » entre eux, c'est justement leur permettre d'entrer dans la culture. Réflexion sur la variation des supports et des versions pour un texte fondateur comme l'Odyssée, exposition où, sur une même thématique historique, vont s'entrecroiser fictions et documentaires, projet de lecture en réseau où se mettent en écho des variations sur un conte comme "Le petit chaperon rouge", situation de recherche documentaire pour percevoir les étapes de la construction historique d'un savoir scientifique ne sont que des exemples parmi d'autres de notre souci quotidien, en tant que documentalistes, de poser justement les ferments de ce tissage culturel.

Comment concevez-vous la collaboration professeur de discipline-documentaliste ?

Odile Rascle : La collaboration avec les collègues de discipline me semble incontournable. Je parlerai de palette de collaborations tant les variations possibles sont nombreuses, de la simple synchronisation thématique à la complexité d'une action transdisciplinaire. J'ai redit tout à l'heure l'importance de travailler sur des projets qui aient du sens. Et il me semble essentiel que ces projets soient pensés avec nos collègues. Collaborer, ce n'est pas seulement organiser, planifier, c'est penser ensemble pour dépasser, dans l'intérêt des élèves, ce que nous aurions pu faire seuls. Mais travailler ensemble, cela s'apprend. Et c'est dès la formation initiale qu'il faut oeuvrer dans ce sens pour que, sur le terrain, les documentalistes n'aient plus l'impression qu'ils ont tout à reconstruire dès qu'un nouveau collègue arrive. Il faut donc qu'à l'IUFM, pour toutes les disciplines, existent des formations sur les didactiques des autres disciplines, sur la conception de projets utilisant l'accès aux ressources et sur le travail en équipe. Par exemple, confronter les approches sur le travail sur documents entre collègues d'histoire-géographie, de sciences économiques et sociales, de lettres et documentalistes est très intéressant et permet de se poser la question de la continuité possible entre l'étude de documents didactisés en cours et la recherche documentaire hors cours.
Conduire des apprentissages n'est pas chose facile et je reste persuadée que nous avons beaucoup à apprendre les uns des autres. Le documentaliste n’est décidément pas un pédagogue solitaire !

[1] Jean-Michel Zakhartchouk. L'enseignant, un passeur culturel, Paris : ESF, 1999.
[2] À consulter sur le site Educnet : Ouvre ce lien externe dans une nouvelle fenêtrehttp://www2.educnet.education.fr/
sections/cdi/anim/interlocuteurs/reunions/reunion-2008/intervention-jl

Pour aller plus loin

Garcia, Véronique. Une journée au cdi. [En ligne] Cap Canal, 2008. 26 min. Disponible sur : http://www.capcanal.com/capcanal/sections
/fr/videos/cap_infos_secondaire/videos/systeme_educatif/recherche_docu/

Reportage dans le cdi du collège où travaille Odile Rascle, diffusé lors d'une émission consacrée à la recherche documentaire en établissement scolaire et animée par Philippe Meirieu.

Rascle, Odile. De l'étonnement ! In Dossiers de l'ingénierie éducative, n° 57, avril 2007, p. 27-29.
Dans ce numéro consacré à la maîtrise de l'information, Odile Rascle se livre à un plaidoyer pour une pédagogie documentaire qui amène les élèves à penser.

Rascle, Odile. Dépasser la question de la notation au cdi pour réfléchir aux véritables enjeux de l'évaluation. [En ligne] Académie de Lyon, 1997. Disponible sur : http://www2.ac-lyon.fr/enseigne/documentation/metier/profdoc/EvaluationCDIOR97.pdf

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