Norbert Wiener

par Marie-France Blanquet,
[décembre 2007]

Mots clés : cybernétique, Wiener, Norbert : 1894-1964

  • Google+
  • Imprimer

Norbert Wiener : père de la cybernétique, science des systèmes, du contrôle et des communications. « Ce grand savant, déclare Gérard Blanc, demeure un des piliers fondateurs de ce qui anime notre société : l’information et la communication » [1].

Vie d'un génie

1894 : Naissance de Norbert dans l’état du Missouri. Il est le fils aîné de Leo Wiener, enseignant polyglotte et auteur d’ouvrages savants et de Bertha Khan. Plus tard, N. Wiener écrit que ses parents avaient décidé d’en faire un génie. Il en prend, en effet, bien le chemin.

1896 : Le jeune Norbert sait lire et,  de ce fait, est éduqué à la maison jusqu’à l’age de 7 ans. Il connaît alors par cœur l’œuvre de Darwin ! Mais il découvre soudain qu’il est juif. Il se sent dès lors non désiré, surtout par sa mère qui affiche un net antisémitisme. Cette découverte le marque pour la vie entière et explique, peut-être son tempérament « d’ours » [2].

1903 : Il entre pour une courte période à l’école avant de retourner étudier à la maison.

1906 : Il obtient son diplôme d’études secondaires et entre à l’université des Tufts pour étudier la biologie. Mais ses nombreuses maladresses dans les laboratoires l’entraînent à abandonner cette voie pour emprunter celle des mathématiques. Il a alors 11 ans !

1909 : Il reçoit son diplôme et entre à Harvard pour étudier la zoologie.

1910 : Il quitte Harvard pour l’université Cornelle, pour retrouver les mathématiques.

1911 : Retour à Harvard pour commencer une thèse.

1912 : Il soutient une thèse sur la logique mathématique qui commente les travaux de Bertrand Russel. Il a alors 18 ans et parle couramment 7 langues dont le chinois.

1913-1915 : Il suit des enseignements en Europe et rencontre Russel. Il réalise alors combien sa thèse est loin de la véritable pensée de ce philosophe.

1915-1916 : De retour aux Etats-Unis à cause de la première guerre mondiale, il enseigne la philosophie à Harvard.

1918 : Il obtient un poste de professeur au MIT. C’est dans cette période qu’il travaille pour l’armée sur des techniques liées à l’artillerie. Ces recherches vont profondément l’influencer. On peut considérer qu’elles sont à l’origine de la naissance de la cybernétique.

1926 : Il épouse Margaret Engemann et retourne en Europe.

1933 : Il reçoit le prix de mathématique Bôcher.

1939 : C’est l’heure de la deuxième guerre mondiale. Elle a sur ce savant un important impact en l’orientant vers la conception de dispositifs techniques sophistiqués mais aussi en l’entraînant à réfléchir profondément sur l’humanité et sur la responsabilité du savant dans la conception de machines destinées à détruire.

1940 : N. Wiener est réformé pour cause de myopie mais il passe la guerre à travailler sur des missiles anti-aériens. Ce domaine le passionne et l’entraîne à s’intéresser aux phénomènes de contrôle, de feed-back.

1943 : Parution du texte fondateur de la cybernétique, écrit en collaboration avec le physiologiste Arturo Rosenblueth et l’ingénieur Julian Bigelow : « Behaviour, Purpose and Teleology ».

1946-1953 : Il participe aux rencontres interdisciplinaires appelées « conférences Macy ». Le cycle des 10 conférences Macy sera reconnu, plus tard, comme ayant été le lieu de la naissance de la cybernétique.

1948 : « Le principe d’une boucle rétroactive informant un système de guidage des écarts de trajectoire va profondément impacter tous les champs scientifiques et technologiques du 20° siècle - de la sociologie à l’informatique en passant par la psychologie et la biologie - donnant naissance à une science du contrôle basé sur le primat d’une vision informationnelle du monde. Cette nouvelle science, Norbert Wiener va la nommer la cybernétique » [3].

Wiener publie « Cybernetics : Control and Communication in the Animal and the Machine » [4] qui pose les bases de cette nouvelle discipline pluridisciplinaire. Cette science des analogies maîtrisées entre organismes et machines, formalise la notion de feedback et a des implications dans les domaines de l’ingénierie, des contrôles des systèmes, de l’informatique, la biologie, la philosophie et l’organisation de la société. Wiener applique en effet, la grille d’analyse que fournit la théorie de l’information et de la communication à de nombreux sujets, jusqu’alors analysés autrement : l’économie, la météorologie, la biométrie…
Cet ouvrage connaît un grand succès et a, dans le monde entier, des répercussions énormes. On peut donner pour exemple l’article publié par le journal Le Monde en date du 28 février 1948, signé par le Père Dubarle : Une nouvelle science : la cybernétique. Vers la machine à gouverner, et le colloque sur le thème : « La cybernétique, le signal et l’information » organisé en 1950 par Louis de Brooglie.

1950 : Publication de The Human Use of Human Beings : Cybernetics and society dont sont bannis les développements mathématiques. Wiener s’adresse à « l’honnête homme », à l’homme cultivé pour l’alerter sur les nouveaux problèmes qui vont préoccuper la société de l’information et de la communication. Ce livre est traduit en français sous le titre : Cybernétique et société [5]. Nous empruntons, par la suite, un grand nombre de citations à ce document.

1951 : Il participe en France au colloque international sur « Les machines à calculer et la pensée humaine ».

1960 : Wiener prend sa retraite.

1962 : La traduction du texte fondateur paraît sous le titre de Comportement, intention et téléologie. Les Etudes philosophiques, avril-juin 1962, n° 2.

1964 : Décès, à Stockholm, de ce professeur de mathématiques et dans le même temps le MIT publie un ouvrage qui révèle un certain mysticisme chez Wiener : God and Golem Inc. Sur quelques points de collision entre la cybernétique et la religion. (Gabriel Véraldi en donne une version abrégée en français dans la revue Planète, mai, juin 1965, numéros 22 et 23).

Une oeuvre en mots clés

  • Apprentissage Il distingue l’homme de l’animal et le rapproche de la machine. L’animal est certes capable d’apprentissage mais il est très vite limité par la pauvreté de son langage. Par contre, l’homme comme la machine, chacun conservant ses spécificités propres, se rejoignent sur des potentiels d’apprentissage très ouverts. L’homme met en valeur un potentiel différent de celui de la machine car sa sensibilité intervient dans cette action, ainsi que sa curiosité et surtout la morale dont la machine est totalement dénuée. C’est pour cela qu’un être humain est irréductiblement singulier. Aucun n’intègre exactement la même information quand il apprend, ni interagit de la même manière avec son milieu.
  • Automation Wiener avait une vision aiguë de la mutation radicale des machines et il percevait les dangers d’une automation porteuse du meilleur comme du pire. C’est la raison qui le pousse à rédiger Cybernétique et société car, non seulement les problèmes sont nouveaux qui se posent à l’humanité, mais aussi les sociétés sont dans l’incapacité à y faire face. L’automation diffère de l’automatisation car elle concerne les actes intellectuels de l’homme alors que l’automatisation ne concerne que ses mouvements physiques.
  • Capitalisme à visage humain N. Wiener utilise cette expression pour signifier un modèle économique qui réconcilie l’homme, l’économie et l’environnement. Une économie libérale comporte de nombreux cercles vicieux où la richesse appelle la richesse et où la misère appelle la misère. Il pose la base de ce capitalisme sur le terme clé de communication et de réseaux de communication.
  • Chômage N. Wiener est convaincu que les nouvelles machines introduisent des changements sociaux définitifs qui ne pourront être surmontées que par l’invention de nouvelles formes de régulation sociale. L automation pousse vers la suppression d’emplois car la machine remplace l’homme désormais partout où son cerveau en est réduit à un acte réflexe. Wiener se préoccupe sans cesse de l’usage social qui sera fait des machines : « Que devrons-nous attendre des conséquences économiques et sociales ? Il est évident que la machine automatique produira une crise et un chômage en comparaison desquels les difficultés actuelles et même la crise économique de 1930-1936 paraîtront une bonne plaisanterie » [5].
  • Communication La cybernétique est vouée à la recherche des lois générales de la communication, qu’elles concernent des phénomènes naturels ou artificiels, qu’elles impliquent les machines, les animaux, l’homme ou la société. Son étude l’entraîne à distinguer le concept de message d’entrée ou input et celui de message de sortie ou output. Cette théorie duale propose de ne plus comparer les êtres en fonction de leur nature apparente mais en fonction de leur comportement effectif face aux entrées et aux sorties d’information. « Pour l’homme, être vivant équivaut à participer à un large système mondial de communication ». Wiener pense sincèrement que la communication entre les systèmes est un facteur fondamental de l’évolution sur notre planète. Elle a pris une place essentielle dans nos sociétés à cause de la prolifération des machines à communiquer. Wiener dresse une théorie de la communication dès la fin de la seconde guerre mondiale. Plus tard, Philippe Breton dans L’utopie de la communication (voir infra) présente ce savant comme le promoteur de l’utopie de la transparence, inspirant ce que notre société actuelle a de plus réducteur. Wiener pourtant défend cette utopie comme « une arme absolue contre le retour de la barbarie car la communication effacerait le secret, qui seul rendit possible le génocide nazi, Hiroshima et le Goulag » [5].
    Par ailleurs, les moyens de communication peuvent contribuer à unir la planète mais aussi à la perdre. Avec la concentration de la presse, de moins en moins de personnes s’adressent à de plus en plus de gens. Cela entraîne une érosion des esprits, de l’originalité et de l’esprit critique. Il faut donc veiller à maintenir la pluralité des communications entre les hommes.
  • Contrôle social et prise de décision La cybernétique est par essence une science du contrôle et de l’information visant à la connaissance et au pilotage des systèmes.. Ce pilotage peut être le fait de l’homme ou celui de la machine. N. Wiener ne cesse d’attirer l’attention sur le danger qui lui paraît le plus grand : la délégation du pouvoir de décision à la machine. L’homme peut lui confier l’exécution de procédures mais sans jamais lui faire une totale confiance parce que celle-ci n’a aucun moyen de jauger les conséquences de ses décisions. C’est pourquoi il s’oppose fermement à l’idée de machines à gouverner. Cette proposition conduit au fascisme. C’est pourquoi aussi il refuse, à un certain moment de sa vie, de participer aux recherches où interviennent des financements militaires, recherches qui ont pour but la destruction d’êtres humains.
  • Cybernétique : Le mot et son origine « Nous avons, déclare Wiener, été obligé de forger un mot nouveau » [4]. Il ignore alors que ce terme est utilisé dans la classification des sciences proposée par Ampère (1775-1836) où cybernétique désigne la science du gouvernement et que Platon l’emploi dans le même sens dans sa forme grecque. "La cybernétique sauve des périls non seulement les âmes, mais aussi bien les vies que les richesses. C’est une science sage et modeste, elle ne se vante pas, prenant un air important comme si elle accomplissait quelque chose de magnifique. Car le pilote sait qu’en débarquant ses passagers, il ne les a pas débarqués meilleurs qu’ils n’étaient lors de l’embarquement, ni pour le corps, ni pour l’âme » (Gorgias, 511).
    Le terme cyber est effectivement d’origine grecque, popularisé aujourd’hui par le logo représentant un gouvernail et les nombreux néologismes qu’il a fait naître : cyberespace, cybercafé, cyberdocumentaliste…
    Définition : Wiener lui donne la définition suivante : science du contrôle et des communications dans l’homme, l’animal et la machine. La cybernétique apparaît comme la science qui se donne pour objet l’étude des systèmes vivants et non vivants que l’on peut qualifier d’autogouvernés par opposition aux mécanismes automatiques, au sens ordinaire du mot. Notre monde est intégralement constitué de systèmes imbriqués et en constante interaction. Une société, un réseau d’ordinateurs, une entreprise, un individu ou une machine peuvent donc être considérés comme des « systèmes ».
    Les deux systèmes les plus importants auxquels la cybernétique fournit des méthodes puissantes pour leur contrôle sont la société et l’économie.
    Système cybernétique : ensemble d’éléments en interaction ; les interactions entre les éléments peuvent consister en des échanges de matière, d’énergie ou d’information. Lorsque des éléments sont organisés en un système, les interactions entre les éléments donnent à l’ensemble des propriétés que ne possèdent pas les éléments pris séparément. On dit alors que le tout est supérieur à la somme des parties. C’est l’abc de la systémique.
    Science interdisciplinaire : La cybernétique unifie diverses pratiques scientifiques au moment de la montée en puissance de la notion de communication. Elle est par essence interdisciplinaire dans sa conception comme dans ses applications.
    C’est parce qu’il est profondément convaincu que les sciences doivent se croiser que N. Wiener participe aux travaux de la fondation Macy. Celle-ci regroupe des scientifiques américains qui se réunissent annuellement de 1946 à 1953 dans le cadre des Macy Conferences : Von Neumann, Shannon, Mead… participèrent à ces travaux. Le premier objectif de ces conférences reposait en priorité sur la volonté de faire éclater les cloisonnements disciplinaires, chacun ayant beaucoup à apprendre de l’autre. Le second objectif relevait de l’éthique scientifique. Norbert Wiener a bien compris l’importance de l’apport des savants dans la deuxième guerre mondiale !
    Importance : la cybernétique peut être considérée comme particulièrement déterminante à l’ère de l’information et des systèmes complexes. Les comprendre et les maîtriser sont un enjeu majeur du 21è siècle. Le type de société qui émerge aujourd’hui dans les pays industrialisés découle directement des applications de la cybernétique. Les réseaux de communication, les réseaux informatiques en sont des exemples intéressant les professionnels de l’information. On peut également considérer que l’informatique, la robotique contemporaine sont des branches de la cybernétique.
  • Entropie [voir Information]
  • Feedback ou rétroaction L’approche cybernétique d’un système consiste en une analyse globale des éléments en présence et surtout de leurs interactions. L’action d’un élément sur un autre entraîne en retour une réponse du deuxième élément vers le premier. C’est ce que l’on qualifie de feedback ou rétroaction. Ces deux éléments sont donc reliés par une boucle de rétroaction ou boucle de feedback. Un système cybernétique équilibré a pour propriété de s’autoréguler et manifeste, dès lors, une grande stabilité dans le temps. On parle alors d’autorégulation.
    Le concept de feedback est né du rapprochement opéré par Wiener entre les comportements finalisés de l’animal et de la machine où les principes mis en œuvre sont identiques. Il s’agit toujours d’un effet qui réagit sur la cause qui le produit, la rétroaction. La notion de « rétroaction » enferme l’idée que l’être vivant n’est plus une entité biologique qui agit mais un être communicant qui réagit.
    Cette analogie reconnue conduit Wiener à étudier dans un même cadre tous les comportements finalisés, qu’ils soient le fait de la matière inerte ou du vivant.
    Le concept de feedback est essentiel puisqu’il rend possible le contrôle constant requis pour la bonne transmission du message de même que pour poser les réajustements qui peuvent s’imposer à un ou plusieurs points du circuit de communication.
  • Homme et machine La communication entre les hommes et la communication entre les machines semblent assez similaires à Wiener qui écrit : « Ma thèse est que le fonctionnement physique de l’individu vivant et les opérations de centaines de machines de communication les plus récentes sont exactement parallèles dans leurs efforts identiques pour contrôler l’entropie par l’intermédiaire de la rétroaction… Quand je communique avec une autre personne, je lui transmets un message et quand cette autre personne communique à son tour avec moi elle me retourne un message de même nature qui contient des renseignements accessibles d’abord à elle et non à moi. Quand je contrôle les actions d’une autre personne je lui communique un message et bien que ce message soit de nature impérative, la technique de communication ne diffère par de celle de la transmission d’un fait. Quand je donne un ordre à une machine, la situation ne diffère pas fondamentalement de celle qui se présente quand je donne un ordre à une personne » [5].
    L’homme et la machine ont des capacités semblables de comportement et d’intelligence, à ceci près que le cerveau humain peut s’accommoder d’idées vagues tandis que l’ordinateur exige l’exactitude.
    « L’homme peut se révolter contre lui-même par la conscience de soi et la pensée, par sa capacité d’agir à partir du flou initial. L’homme a cette aptitude à assumer l’illogique, l’indéfini, en un mot à œuvrer avec l’irrationnel et à le transformer » [6].
    Cependant, il faut absolument maintenir la différence entre l’homme et la machine. La machine et l’homme partagent la pensée quand elle est un processus organisationnel et universel. La cybernétique est essentiellement un mode de pensée par analogie en utilisant la méthode des modèles et des simulateurs. Elle se rapproche ainsi de l’ « homme pensant ».
    Par contre, seul l’homme possède la morale. Cette dernière varie selon les pays et elle évolue dans le temps mais elle représente l’ultime recours pour l’individu. Dans sa collaboration avec les machines, l’homme ne doit pas abdiquer ni sa responsabilité ni l’affirmation d’une morale. « Transférer sa responsabilité à une machine, qu’elle soit capable ou non d’apprendre, c’est lancer sa responsabilité au vent pour la voir revenir portée par la tempête ». [4]
  • Information La cybernétique désigne d’abord un moyen de connaissance, qui étudie l’information, sa structure et sa fonction dans les interactions systémiques. Ceci peut être traduit par la science générale de la régulation et des communications dans les systèmes naturels et artificiels.
    Wiener donne à l’information le sens que lui donne le physicien. Il décrit ainsi le schéma de communication avec une boîte noire (ce peut être un homme ou une machine ou un animal). La boîte est noire car on ne soucie pas de savoir comment l’élément émetteur ou récepteur fonctionne. On ne se soucie que de ce qu’il émet. L’émetteur est donc celui qui envoie l’information via une porte de sortie. On ne se soucie que de ce qu’il reçoit. Le récepteur capte l’information émise, via une porte d’entrée. Le second élément à prendre en compte est le flux d’information ; c’est-à-dire ce qui est transmis, ce qui est effectivement reçu (c’est-à-dire l’information utile) et le feedback. L’information représente le degré de conformité du message transmis à l’entrée du circuit par la source avec le message reçu par le destinataire à la sortie du circuit qui, non seulement définit la valeur relative d’un médium de communication comme canal d’informations, mais, en outre, constitue l’information communiquée. En d’autres termes, l’information, c’est l’élément qui demeure plus ou moins constant dans la communication. Puisqu’elle apparaît ainsi comme une donnée quantitative, l’information peut être mesurée selon des méthodes statistiques sophistiquées. « L’information est le nom pour désigner le contenu de ce qui est échangé avec le monde extérieur à mesure que nous nous y adaptons et que nous lui appliquons les résultats de notre adaptation ». L’entropie est sa négation, et sa présence concrète dans l’univers est assimilable au hasard, à la désorganisation. Seule l’information peut lutter contre l’entropie. « Une mesure de l’information est une mesure de l’ordre. Sa valeur négative sera une mesure du désordre… De même que l’entropie est une mesure de désorganisation, l’information fournie par un série de messages est une mesure d’organisation ». Mais, ajoute-t-il plus loin : « plus le message est probable moins il fournit d’information : les clichés et les lieux communs éclairent moins que les grands poèmes » [5]. Wiener institue l’information comme valeur clé dont la reconnaissance donne la direction du progrès. Nous lui devons la notion fondamentale de complexité de l’échange d’information selon laquelle plus un être a un comportement de communication complexe, plus il sera au sommet des valeurs de l’univers.
    Mais ici le terme d’information ne concerne pas des connaissances ou des savoirs. Yves François Le Coadic dénonce une confusion que les sciences de l’information ont du mal à surmonter : « On a commis la confusion conceptuelle qui consiste à considérer comme analogues le concept d’information de la théorie mathématique de la transmission des signaux électriques et le concept d’information du processus de la communication » [7].
  • Invention, innovation et progrès scientifique L’idée de progrès, création récente de l’occident, n’est pas partagée par la majorité des autres civilisations. Sans nier les bienfaits que science et technique apportent à l’humanité, Wiener constate dans le même temps leur pouvoir fortement destructeur. Il dit qu’en un siècle, l’occident a réussi à saccager la planète : « Mille ans d’un genre de vie analogue à celui de l’Europe médiévale ou même à celui du dix-huitième siècle n’eussent pas épuisé nos ressources aussi complètement qu’un siècle de nos propres procédés libéraux » [5].
    L’invention représente une question clé pour Wiener. Les progrès scientifiques et techniques sont à l’origine de nombreux problèmes que l’humanité espère résoudre par de nouvelles inventions. Nos sociétés, entièrement tributaires de l’invention, ne réfléchissent pas assez sur ce concept et ses mécanismes. Devant les mutations qui s’annoncent, notamment avec l’automation : « nous devons découvrir quelques mécanismes à l’aide desquels une invention d’intérêt public pourra être effectivement consacrée au public ».
    De plus, la science et la technique résolvent souvent un problème en créant un nouveau problème aussi sérieux, sinon davantage. Les avantages du progrès technique se paient par une fragilisation en constante progression de nos sociétés, « Les grandes villes où s’entassent des populations de plus en plus nombreuses sont totalement dépendantes des réseaux techniques qui les soutiennent et les irriguent et ceux-ci sont fragiles, à la merci d’une panne qui peut tourner très vite à la catastrophe ». [5]
  • Machine Elle est au centre de la pensée de N. Wiener car désormais elle pense et est capable d’apprentissage. L’histoire des machines montre, en effet, qu’elles passent d’un stade statique, simple transformatrice de mouvements, à celui de machines dynamiques qui transforment des énergies de manière à les rendre utilisables. Ces machines ne sont plus conduites par l’homme et savent s’adapter. Elles imitent en ce sens le comportement de l’homme. La machine cybernétique conduit à une libération des tâches serviles pour l’homme. Mais elle peut aussi le conduire vers le malheur.
  • Nature Les humanistes ont traditionnellement une attitude idéaliste vis-à-vis de la nature. L’aménagement technique du monde change radicalement cette attitude. La technicisation de la nature fait que le monde est aujourd’hui de plus en plus dominé par des objets techniques qui deviennent l’horizon de tous les hommes. La cybernétique est dans la ligne de pensée de Descartes souhaitant que l’homme se rende maître et possesseur de la nature !
  • Oubli de la cybernétique Dans son article, Guy Lacroix souligne un « curieux phénomène d’amnésie collective » portant sur les années 1940 à 1955, dont les débats d’une extraordinaire richesse intellectuelle ont été gommés de la mémoire collective. Il explique pourquoi la cybernétique a fait partie de ce gommage à cause du caractère dérangeant de la pensée de Wiener posant (parfois maladroitement) un certain nombre de questions auxquelles nos sociétés n’ont aucune envie de répondre. « A partir de là, précise-t-il l’informatique s’est développée dans une ignorance croissante de ses sources ». [6]
  • Réseaux de communication Ils ont essentiellement pour fonction de transmettre des informations. « La société peut être comprise seulement à travers une étude des messages et des « facilités » de communication dont elle dispose… L’intégrité des canaux de communication intérieure est essentielle au bien être de la société confrontée à certains problèmes nouveaux particulièrement sérieux spécifiques à notre siècle. L’un d’eux est la complexité et le coût de la communication ». [5]
    L’infrastructure des sociétés apparaît donc comme un réseau continu et dense d’artères et de veines qui transmettent à toutes les parties du corps social le sang nécessaire à leur vie, c’est-à-dire l’information. « Dans cette nouvelle optique, une société c’est une communauté d’hommes créée et soutenue par un ensemble d’habitudes de communications, dont une culture et un langage communs constituent les éléments essentiels » [5]. Le monde des réseaux est étroitement associé à cette promesse d’un univers où la communication a une place centrale.
  • Responsabilité du savant et du technicien N. Wiener est profondément traumatisé par l’implication des scientifiques dans les tragédies d’Hiroshima et d’Auschwitz. Il en tire une leçon qui le conduit à vouloir absolument comprendre le concept de progrès. La responsabilité des scientifiques est profondément engagée car ils représentent la source de l’innovation. En tant que tels, ils ne peuvent se permettre de se désintéresser de la socialisation de ce qu’ils créent.
  • Secret et secret défense Lorsque la cybernétique naît, le gouvernement américain souhaitait la classer « secret défense ». Face à l’opposition de N. Wiener, cette science a été rendue publique mais restreinte, dans un premier temps, à un petit nombre de spécialistes. Wiener était, en effet, conscient de l’impact que les applications cybernétiques allaient avoir sur la société. Et dans son ouvrage « Cybernétique et société », il prévoit la fin du travail humain remplacé par des machines intelligentes. Il met en garde les décideurs contre les conséquences d’une utilisation de la cybernétique qui ne serait pas accompagnée par une évolution post industrielle des structures de la société. Sans cela, prévient-il, nous assisterons à un développement sans précédent de l’exclusion sociale. Pour cela, il prend la décision de parler : « je décidais que je devais passer d’une situation de secret le plus absolu à une situation de publicité maximum et que je devais porter à l’attention de tous les possibilités et les dangers des nouveaux développements ». Il défend la transparence car il sait que la technologie n’est pas neutre. Il a vu avec douleur à quoi et à qui elle a servi durant la deuxième guerre mondiale.
  • Utopie de la communication La notion de communication prend, avec N.Wiener, un nouveau sens social et politique car tout est communication. L’idée de communication se mue progressivement en valeur utopique. Philippe Breton reconnaît Wiener comme l’inspirateur de la société de communication mais il le juge très sévèrement en le rendant coupable de cette utopie qui se concentre autour de « l’Homo communicans », à l’origine de nombreux dysfonctionnements. Car cet homme est « sans intérieur », réduit à sa seule image, dans une société rendue transparente par la grâce de la communication. Le père de la cybernétique, promoteur d’une utopie de la transparence a, à travers son rêve généreux pour lever tout secret (qui seul rendit possible le génocide nazi, Hiroshima et le Goulag), entraîné nos sociétés sur un mauvais chemin. P.Breton décrit les effets pervers de la communication en parlant de l’apologie systématique du consensus, de la confusion entre information et connaissance… [8]

Conclusion

Scientifique de haut niveau, N. Wiener intéresse ou devrait intéresser tous les hommes d’aujourd’hui qui vivent dans un monde de machines ; ce monde qui le conduit à créer la cybernétique. C’est au sein de cette nouvelle discipline que naît le premier culte de l’information. Wiener défend en effet, une vision du monde qui fait de l’information le noyau dur d’une représentation globale du réel, provoquant progressivement le dégagement d’un véritable paradigme qui s’impose aujourd’hui.
« Norbert Wiener fut un savant d’une classe exceptionnelle. Comme Descartes dans le « Discours de la Méthode », il a su cristalliser, dans un essai décisif, des courants qui existaient depuis des siècles en donnant un nom à leur convergence : cybernétique. Mais son oeuvre est aussi celle d’un créateur. Il a forgé une discipline nouvelle et découvert un élément fondamental de notre univers. Au même titre qu’un Freud ou qu’un Curie, c’est un des édificateurs du monde où nous vivons ». [9]

[1] BLANC, Gérard. Actualité de Norbert Wiener (1894-1964) in Écrit image oral et nouvelles technologies n°3 : Actes du séminaire 1993 - 1994.
Ouvre ce lien externe dans une nouvelle fenêtrehttp://www.univ-paris-diderot.fr/sc/site.php?bc=gene_publi&np=ficheNumRevue&num=57
[2] WAINSTAIN, Claude. Les Juifs dans les timbres : Norber Wiener, fils prodige. L’Arche [en ligne], décembre 2000, no 514. Ouvre ce lien externe dans une nouvelle fenêtrewww.col.fr/arche/timbre514.htm
[3] FAURE, Christian. La cybernétique et l’héritage de Norbert Wiener. [blog en ligne]. Ouvre ce lien externe dans une nouvelle fenêtrehttp://www.christian-faure.net/2007/07/12/la-cybernetique-et-lheritage-de-norbert-wiener/
[4] WIENER, Norbert. Cybernetics or Control and Communication in the Animal and the Machine. Paris: Hermann, 1958
[5] WIENER, Norbert. Cybernétique et société. Paris : Editions des Deux-Rives, 1962
[6] LACROIX, Guy. « Cybernétique et société : Norbert Wiener ou les déboires d’une pensée subversive ». Revue Terminal, 1993, n°61
[7] LE COADIC, Yves-François. La science de l’information. 3ème édition .Paris : PUF, 2004
[8] BRETON, Philippe. L’utopie de la communication. Paris : La Découverte, 1997
[9] DELPECH, Léon. Un créateur : Norbert Wiener. In Le dossier de la cybernétique : utopie ou science de demain dans le monde d’aujourd’hui. Paris : Marabout université, 1968<//a><//a>

Pour aller plus loin

COUFFIGNAL, Louis.  La cybernétique. Paris : PUF, 1963 Cybernétique : la science des systèmes [en ligne],  Ouvre ce lien externe dans une nouvelle fenêtrehttp://www.syti.net/Cybernetics.html

DUPUY, Jean-Pierre. Aux origines des sciences cognitives. Paris : La Découverte, 1994

GUILLAUMAUD, Jacques. Norbert Wiener et la cybernétique. Paris : Seghers, 1971

Recherche avancée