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Etat des lieux des ENT

par Valentine Favel-Kapoian, professeur-documentaliste au collège de la Dombes (01),
[juin 2014]

Mots clés : ENT (environnement numérique de travail), enseignant-documentaliste, établissement du second degré

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Les ENT ont dix ans. On ne les présente plus et pourtant, nombre d’entre nous se demandent encore s’ils sont réellement utiles, utilisés, utilisables… bref, dix ans plus tard, leur intégration dans nos pratiques pédagogiques n’est pas effective et leur place dans le système scolaire toujours problématique.

Pourquoi une telle difficulté d’intégration ? Quels sont les blocages politiques, techniques, sociaux, pédagogiques ? Quelles évolutions faudrait-il envisager pour que la conduite de changement s’opère enfin ? Et quelle pourrait être la place des documentalistes dans ce processus ? En quoi les ENT sont-ils des outils pertinents pour notre profession ?

Autant d’interrogations que nous poserons, sans forcément donner de réponse. Car cet article est avant tout une réflexion. Il se base sur notre analyse et sur des échanges de points de vue entre collègues, documentalistes ou non [1]. Nous vous invitons à réagir en laissant des commentaires. Ensemble, essayons d’ouvrir le débat.

Une réalité contrastée

Sur le site Eduscol est mis à notre disposition un dossier complet sur les ENT avec Opens external link in new windowdéfinition, exemples d’usages pédagogiques, historique du projet, information sur le SDET [2], guide à destination des collectivités pour Opens external link in new windowl’élaboration d’un projet et enfin, résultats des Opens external link in new windowenquêtes EVALuENT (dispositif d'évaluation des usages des ENT) qui donnent un panorama des usages des ENT sur l'ensemble des 30 académies.

Arrêtons-nous sur les cartes qui font état des projets ENT (dans le second degré) en octobre 2013 afin de dresser un rapide portrait des ENT en France [3].

Source : Eduscol
Source : Eduscol

Si on synthétise cette carte des ENT dans les collèges en quelques lignes on peut dire que :

  • tous les départements (à deux près la Nièvre et les Yvelines) sont engagés dans un projet ENT [4]
  • pour environ 75% des départements, les ENT sont en voie de généralisation, c’est à dire qu’ils sont déployés dans au moins 50% des établissements du département.
Source : Eduscol
Source : Eduscol

Pour ce qui est des ENT dans les lycées, on peut dire que :

  • l’ensemble des régions est engagé dans un projet ENT.
  • pour environ 60% des régions, les ENT sont en voie de généralisation (50% et plus d’établissements concernés).
Marie Deriode et Sylvie Le Loup. Actualités des chantiers nationaux (Eduscol)

Dans une étude présentée en novembre 2013 au salon Educatice, l’état du déploiement est résumé ainsi :

A la lecture de ces chiffres, il semble que les ENT soient une réalité incontournable de notre système éducatif, un outil implanté et on imagine qu'ils doivent générer des usages pédagogiques massifs. Évidemment, la réalité est bien plus nuancée…

Prenons l'exemple de l'académie de Lyon. Le site d'Eduscol nous indique une généralisation pour les lycées de plus de 50%. S'il est vrai que la situation de l'ENT lycée de la région Rhône-Alpes est quelque peu atypique et son actualité mouvementée (le marché mis en place depuis 2010 n'a pas été reconduit et un nouvel appel d'offre pour un nouvel ENT a été lancé au printemps 2014, son expérimentation devant (re)commencer en septembre), il n'empêche qu'on ne peut raisonnablement dire que nous avons atteint un tel degré de généralisation. Les quatre années de l'ENT lycée n'ont été qu'une suite de déboires techniques et les lycées qui ont tenté l'expérience ont été très peu nombreux, quelques-uns des préséries ayant eux-mêmes abandonné en cours d'expérimentation [5].

Source : Caisse des dépôts et consignations
Source : Caisse des dépôts et consignations

La question est donc de savoir comment ces cartes sont réalisées, à partir de quelques critères. Elles sont "élaborées à partir de données collectées en académie, auprès des DAN" nous indique le site dOpens external link in new windowEduscol. Dans l'académie de Lyon, on considère qu'un ENT est déployé dans un établissement du moment que celui-ci a envoyé sa déclaration à la CNIL [6]. Il semble que les critères retenus pour considérer qu'un établissement dispose d'un ENT ou non soient différents selon les académies. On peut s'étonner d'un tel état de fait, qui peut entraîner un manque de lisibilité, il n'en reste pas moins que la question du bon indicateur reste délicat et subjectif. Sans doute, celui-ci restera-t-il toujours au mieux approximatif au mieux, au pire inadapté.

La Caisse des dépôts et consignations (CDC) intervient aussi dans le projet ENT en tant qu'acteur de la modernisation économique du pays et du développement numérique des territoires. Elle propose aux collectivités territoriales une expertise qualifiée de “neutre” et un appui financier [7]. Elle fait donc elle aussi l'état des lieux des projets ENT en cours en ne retenant que les solutions industrielles, d'où une différence dans le nombre de projets qu'elle inventorie, moindre que ceux présentés sur Eduscol.

Mais si les chiffres diffèrent, ils confèrent, comme ceux disponibles sur Eduscol, l'idée que les ENT sont une réalité incontournable de la vie des élèves et des enseignants. D'ailleurs, la Opens external link in new windowCDC indique : "un élève du secondaire sur trois est désormais usager d'un des ENT adhérents au dispositif".

Alors pourquoi pour beaucoup d'entre nous, les ENT sont un peu une “arlésienne” du numérique, qui s'apparentent davantage à un concept (politique ou technique selon les cas) qu'à un réel outil pédagogique ? Les ENT sont-ils tellement bien intégrés dans nos pratiques que nous n'aurions même plus conscience qu'ils sont là et qu'ils existent ? Les diversités académiques seraient-elles à ce point importantes qu'il serait impossible de généraliser ? Et si le fossé entre les chiffres et la perception que l'on en a venait avant tout de la difficulté à mesurer les usages ?

Des projets aux usages

Source : Caisse des dépôts et consignations
Source : Caisse des dépôts et consignations

Pour cerner le dossier ENT, il faut aller plus loin qu'un état des lieux des projets ou des outils et s'intéresser aux usages (enseignants principalement, les usages élèves et parents relèvent d'autres problématiques qui pourraient faire l'objet d'un autre article). Pour cela, nous pouvons utiliser le rapport EVALuENT 2012 rédigé par la DGESCO et la synthèse sur les mesures d'audience 2013 de la CDC [8].

A la lecture de ces enquêtes, on peut dire que les deux grands services utilisés le plus fréquemment dans l'ENT sont les outils de vie scolaire (notes et cahier de textes) et de communication (messagerie principalement). Une enquête récente menée sur les collèges de Seine-Saint-Denis par Sylvain Genevois et Dani Hamon fait le même constat : le courrier électronique constitue avec la gestion des notes, les principaux services utilisés sur l'ENT : “globalement ce sont les services de gestion et de vie scolaire qui semblent les plus mobilisés, confirmant une tendance attestée par les indicateurs quantitatifs des plateformes elles-mêmes. 65% des enseignants déclarent utiliser l'ENT en priorité pour saisir les notes, 59,6% pour la réservation de salles, 43,1% pour la réservation de matériel, 38,9% pour la gestion des emplois du temps et 37,4% pour la gestion des absences. Les outils de gestion et de réservation sont utilisés, d'après les enseignants, à 51,2% à travers l'ENT” [9].

A regarder ces statistiques de plus près, on pourrait même dire que ces services sont les seuls réellement utilisés dans l'ENT tellement les statistiques d'utilisation sont faibles pour les autres services, par exemple dans les collèges de Seine-Saint-Denis : “Plus de la moitié des enseignants (56,9%) déclarent ne pas utiliser de ressources produites par l'édition numérique, (…). Les outils collaboratifs sont peu utilisés (4,5% d'usages réguliers), surtout par manque de connaissances (56,9%). 15% déclarent utiliser les blogs de l'ENT. Les listes de diffusion et les listes de signets Internet représentent seulement 6% et 6,6% des usages déclarés” [9].

L'ENT serait donc avant tout un outil administratif qui permettrait de centrer l'accès à des services comme le cahier de texte ou les notes. C'est d'autant plus vrai que pour un certain nombre d'ENT (dont Opens external link in new windowLaclasse.com et le Opens external link in new windowCybercollège42) il n'y a pas de service natif de notes et l'ENT n'est qu'une passerelle vers un éditeur privé ou une application de l'Education Nationale type Sconet notes.
Au mieux, l'ENT permettrait de profiter des possibilités du numérique pour rationaliser certaines tâches comme la gestion des absences ou la réservation de ressources. Et c'est aussi le cas pour le cahier de texte. “Pour une majorité d'enseignants, le cahier de texte est rempli principalement pour renseigner les activités réalisées avec les élèves (81%) et les devoirs à faire (75%)” déclare le rapport EVALuENT 2012. Le cahier de texte n'est donc pas pensé comme un outil pédagogique interactif et multimédia (en relation avec les ressources documentaires ou des exerciseurs par exemple) mais bien comme un substitut de la version papier [10].

L'aléa d'une analyse globale est qu'elle généralise des situations en réalité très différentes d'une académie à l'autre. Il y a sans doute des départements ou des régions où l'ENT remplit pleinement son rôle pédagogique. C'est, à priori, le cas pour l'académie de Nantes et son ENT unique (proposé aux 650 collèges et lycées de l'académie) e-lyco. (Il a ce titre, il est bien dommage que les retours et partages d'expériences ne soient pas plus nombreux…). Mais peut-être les collègues, documentalistes ou non, ont-ils du mal à mettre en forme des témoignages sur des activités qu'ils jugent anodines et surtout “traditionnelles” comme si numérique rimait forcément avec innovation.

De même, ce portrait global ne doit pas masquer les initiatives singulières. Ce sont dans ces petits chiffres souvent imperceptibles que se situent les potentialités des ENT. Car l'usage que l'on fait (ou pas) des ENT dépend de facteurs techniques et pédagogiques mais aussi de la perception qu'on en a. “Ces différences (d'usages) dépendent en grande partie de leurs cultures de référence, de leurs pratiques professionnelles et de leur rôle au sein de l'établissement. En parlant de l'ENT, chaque utilisateur pense savoir de quoi il retourne, mais dans les faits chacun y projette ses propres représentations du changement. En conséquence, l'ENT constitue un lieu d'articulation de différentes représentations qui peut fortement différer selon les acteurs” écrivent Sylvain Genevois et Dani Hamon [9].

Enquête réalisée auprès de 90 chefs d’établissement en janvier 2014
Enquête réalisée auprès de 90 chefs d’établissement en janvier 2014

Prenons le cas de l'Académie de Lyon : les enquêtes d'usages sont totalement en adéquation avec celles nationales. Pour Laclasse.com, ce sont les services de cahier de texte et de messagerie qui arrivent en tête des usages, suivis de près par la fonction partage de document. A défaut d'être un espace didactique, l'ENT est donc au mieux un espace qui permet de faire la liaison entre l'établissement scolaire et la maison. Cela est d'autant plus vrai que les services de page d'accueil et d'information aux familles sont assez bien utilisés et que l'ENT sert aussi de passerelle vers le logiciel privé Pronote. L'ENT remplit donc sa mission d'outil de communication à destination des familles.

Cybercollège42 statistiques XITI 2014
Cybercollège42 statistiques XITI 2014

Pour le Cybercollègue42, le cahier de texte et les services de vie scolaire arrivent en tête suivis par les services de messagerie, les outils de travail collaboratif (blog-forum-chat), le stockage et partage de documents. Les usages de cet ENT sont donc plus variés, même s’il y a encore beaucoup de services très peu, voire pas du tout exploités.

Cela pose la question des usages attendus : les ENT doivent-ils engendrer des usages massifs ? Doivent-ils servir à la même chose dans tous les établissements et toutes les académies ? Et pour aller plus loin, peut-on demander aux enseignants de faire la même chose, voire au même moment, avec les mêmes outils pour les mêmes finalités ? [11] Concrètement, "comme la mise à disposition des configurations techniques n'est pas suffisante, quelles incitations et quels accompagnements faut-il mettre en œuvre afin que la “généralisation de la diffusion” s'opère ?" [12]

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Notes de bas de page

[1] Les points de vue exprimés ici n'engagent que son auteur et ne sont en aucune manière un positionnement académique. Nous tenons à remercier les collègues, dont une partie des interlocuteurs académiques en documentation, qui ont bien voulu nous faire partager de façon informelle leurs expériences des ENT, notamment Vincent Ruy, chargé de l'accompagnement des ENT à Canopé-académie de Lyon, pour ses remarques et corrections.

[2] Le schéma directeur des espaces numériques de travail est une sorte de cahier des charges auquel les collectivités doivent se référer pour mettre en place des ENT en adéquation avec les directives nationales. Nous en sommes à la version 4.1 du SDET et la version 4.2 a été soumise à commentaire durant l'hiver dernier.  

[3] Nous parlons bien d'ENT et pas de solution privée de vie scolaire qui offre certains services que l'on retrouve dans les ENT (comme le cahier de texte, les notes, les absences, le livret de compétences).

[4] Petit rappel, les ENT sont financés par les collectivités, donc les Conseil Généraux pour les collèges et par les Conseils Régionaux pour les lycées. C'est l'Etat qui fait la prescription, mais ce sont les collectivités qui financent. D'où un découpage du territoire différent de celui des académies et surtout la multiplication des projets dans certaines académies où les collectivités ne se sont pas mises d'accord sur une solution unique.

[5] Lors du déploiement de l'ENT, l'académie et les collectivités choisissent des établissements pilotes qui testent une version bêta puis l'expérimentation est étendue à des établissements préséries qui bénéficient d'un accompagnement spécifique.

[6] Dans le cadre de la protection des mineurs et spécifiquement des données personnelles, tout établissement qui utilise un ENT doit faire une déclaration auprès de la CNIL : “Création, au sein du ministère de l'éducation nationale, de l'enseignement supérieur et de la recherche, d'un traitement de données à caractère personnel relatif aux espaces numériques de travail (ENT)”. Source : Opens external link in new windowhttp://www.legifrance.gouv.fr/affichTexte.do?cidTexte=JORFTEXT000000427578&dateTexte=&categorieLien=id

[7] Bruillard, Eric. Le déploiement des ENT dans l'enseignement secondaire : entre acteurs multiples, dénis et illusions. Revue française de pédagogie, n°177, oct-déc. 2011, p. 103.

[8] La CDC propose de fournir pour chaque ENT des statistiques d'usages basées sur un dispositif de marquage des différentes plates formes d'ENT. Ce dispositif permet d'établir des tableaux de bord statistiques qui suivent les statistiques d'utilisation (services utilisés, profil des utilisateurs, etc). Ex. : Opens external link in new windowhttp://projets-ent.com/wp-content/uploads/2012/05/ENT-en-chiffres-Dossier-2.pdf

[9] Consultable en ligne à l'adresse : Opens external link in new windowhttp://hal.archives-ouvertes.fr/docs/00/99/14/75/PDF/Rapport_ENT_93_laboratoire_EMA.pdf (p.19)

[10] Le cahier de texte numérique est obligatoire depuis la rentrée 2011 : Opens external link in new windowhttp://www.education.gouv.fr/cid53060/mene1020076c.html

[11] Lire à ce sujet l'article de Bruno Devauchelle : Numérique : Détourner ou contourner ? Consultable en lligne à l'adresse : Opens external link in new windowhttp://www.cafepedagogique.net/lexpresso/Pages/2014/03/28032014Article635315882999860950.aspx

[12] Eric Bruillard. op. cit. p.102.

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