Risques chimiques et biologiques, quand les moyens traditionnels ne suffisent plus La cellule mobile d’intervention chimique et biologique (CMIC)

Il arrive que les moyens traditionnels des sapeurs-pompiers ne suffisent pas pour maîtriser des événements particuliers. Face à des produits dangereux ou inconnus, on fait appel à des pompiers spécialement entraînés et disposant des équipements adaptés. Les cellules mobiles d’intervention chimique sont alors engagées.

Alexandre Barré, sapeur-pompier professionnel dans le Loiret, s’est spécialisé dans les interventions liées à des produits chimiques ou biologiques dangereux depuis quinze ans, il nous a aidés à mieux comprendre le rôle et les actions des cellules mobiles d’intervention chimique et biologique (CMIC).



Ici, Alexandre Barré lors d’une intervention : il prend en note les observations sur le danger, afin d’informer le commandant des opérations de secours, et contrôle la progression des binômes sous scaphandre engagés en zone d’exclusion.
© S. Darrigrand, UDR 45

Des sapeurs-pompiers spécialistes...

Les membres des cellules mobiles d’intervention chimique sont avant tout des sapeurs-pompiers. Ils disposent des mêmes compétences et peuvent intervenir en toute occasion, même hors de leur domaine de spécialité. Après avoir été entraînés et avoir exercé comme les autres sapeurs-pompiers, certains choisissent de se former plus spécifiquement aux interventions présentant un risque chimique ou biologique. Ils passent alors différents degrés de formation : du niveau 1 de connaissance des risques chimiques et biologiques (RCH1), pour les équipiers de reconnaissance, jusqu’au niveau 4 (RCH4) pour les officiers et les conseillers techniques. Ces sessions leur permettent d’acquérir des connaissances théoriques, mais aussi d’apprendre à utiliser les instruments de mesures et d’intervenir avec le matériel.



Il faut au moins être deux pour s’équiper de la tenue lourde des sapeurs-pompiers spécialistes.
© B. Morin, UDR 45



Grâce à leur matériel, les sapeurs-pompiers de la CMIC peuvent détecter et analyser les sources de danger.
© S. Darrigrand, UDR 45

… toujours prêts à intervenir

Leur présence dans les différentes casernes dépend du schéma départemental d’analyse et de couverture des risques (SDACR). Ce schéma répertorie les sources potentielles de danger et permet de répartir les personnels en fonction des besoins locaux. Ces spécialistes montent des gardes comme tout sapeur-pompier mais peuvent aussi être appelés en renfort en cas d’incident chimique. Dans ce cas, un sapeur-pompier conduit le camion spécialisé (un des deux véhicules de risque chimique et radiologique ou de la cellule spécifique, appelée CECHR) sur les lieux de l’intervention. Les sapeurs-pompiers spécialistes partent en même temps de leurs centres de secours respectifs et se rejoignent pour intervenir. Au moins trois équipiers de reconnaissance (niveau RCH1) sont mobilisés pour analyser la situation. Par la suite, trois autres équipiers (RCH2 au minimum) interviennent pour gérer le risque chimique et biologique de l’opération. Ces six sapeurs-pompiers et leur chef de cellule (RCH3) forment une cellule mobile d’intervention chimique ou biologique (CMIC).

Des missions clairement définies :

  • identifier le risque et évaluer le danger,
  • mettre en place des mesures de protection spécifiques,
  • évacuer ou confiner la population selon les situations,
  • intervenir pour limiter ou supprimer le danger et permettre aux autres moyens de secours d’opérer.

Des risques variés :

  • des risques courants (fuite de gaz, odeur suspecte),
  • des risques industriels (sites Seveso par exemple),
  • des risques liées au transport (notamment au transport des marchandises dangereuses),
  • des menaces (enveloppe suspecte ou même attentat avec une composante chimique et/ou biologique).

Un matériel à adapter pour chaque situation

Comme Alexandre Barré le souligne, « quand nous intervenons sur un incident chimique, nous ne savons pas précisément quels sont les produits présents, leurs doses et les réactions qu’ils peuvent avoir. C’est de la chimie de terrain et non de laboratoire. ». La première action entreprise est donc d’identifier le risque et de l’évaluer. Pour cela, les sapeurs-pompiers disposent d’une batterie d’instruments de détection et de mesures capables d’identifier et quantifier les produits (gazeux ou liquides).
À lire : Tenues correctes exigées



En intervention, les sapeurs-pompiers spécialistes doivent être capables de faire face à toutes les situations. Pour identifier le risque et éliminer le danger, ils s’appuient sur un matériel de détection adapté à leurs missions et à l’intervention en cours (ici, un feu de produits chimiques).
© P. Bodin, UDR 45

« Nous disposons en plus de nombreuses tenues, adaptées pour chaque type d’intervention » décrit-il. En effet, les sapeurs-pompiers spécialistes peuvent se protéger de différentes façons : des gants de sécurité aux gants anti-froid, des masques simples aux appareils respiratoires isolants ou encore des surtenues papier ou plastique aux scaphandres les plus résistants. « Notre tenue la plus lourde pèse près de 23 kg. En plus d’être très chaude, elle est aussi très encombrante car on porte plusieurs couches. Cela nécessite de s’entraîner régulièrement afin de s’habituer au matériel. Il faut apprendre à opérer avec un champ de vision très réduit. Et faites le test de nouer une corde avec trois paires de gants un peu rigides, vous verrez ! ». Enfin, même les véhicules qui apportent le matériel sur le lieu d’intervention ont dû être aménagés pour transporter les différents équipements.



La CMIC dispose de plusieurs véhicules pour transporter les personnels et le matériel adapté sur les lieux de l’intervention. Ici, il s’agit de l’unité contenant le matériel de dépollution.
© S. Darrigrand, UDR 45

Dans le Loiret, la cellule mobile d’intervention chimique intervient environ 200 fois par an. « Régulièrement, nous sommes appelés suite à des percements de conduites de gaz lors de travaux. Nous devons alors pister la fuite et établir un périmètre de sécurité. » La CMIC intervient aussi en renfort lors d’incendies pour mesurer la toxicité des fumées et des écoulements d’eaux d’extinction.

« Quelle que soit l’intervention », reprend Alexandre Barré, « nous devons être capables d’intervenir. Souvent, il faut s’adapter et se débrouiller avec le matériel dont on dispose. On cherche toujours à anticiper les situations potentielles d’intervention. Dernièrement, on a testé l’étanchéité de nos scaphandres. Ils flottent car il y a une couche d’air à l’intérieur. Ensuite, on a fait des exercices dans la Loire, pour savoir comment réagir si on tombe à l’eau et s’entraîner pour que les plongeurs puissent nous récupérer plus facilement. Lors de nos interventions, le danger est réel mais bien connaître le matériel permet de mieux évaluer les risques et d’en avoir conscience. »



Après un essai d’étanchéité des scaphandres en piscine, les sapeurs-pompiers spécialistes simulent une chute accidentelle dans l’eau pour savoir réagir et s’entraîner à être récupérés par les équipes de plongeurs.
© B. Morin, UDR 45

En tant que spécialistes, ils doivent aussi travailler avec les industriels et avec les autres acteurs de secours. « Les autres sapeurs-pompiers savent comment opérer avec nous, ça ne pose pas de problème. Avec la police, on doit expliquer certains gestes importants comme le fait de ne pas sonner aux portes pour faire évacuer les gens en cas de fuite de gaz car la moindre étincelle peut faire exploser la poche de gaz. Nous travaillons aussi avec les médecins et infirmiers que nous devons équiper de nos tenues de protection suivant les cas. »

Alexandre Barré conclut : « les personnels de secours sont souvent conscients du danger et nous écoutent. Le plus dur, c’est d’expliquer à la population pourquoi elle doit s’éloigner pour nous laisser travailler ».



La CMIC 45 a la spécificité d’intervenir lors des incendies pour mesurer les taux d’intoxication au monoxyde de carbone des sapeurs-pompiers ou des victimes.
© F. Aeck, UDR 45

Retours d’expérience

Les interventions sont diverses car de nombreux produits du quotidien sont dangereux. Alexandre Barré en donne un exemple : « Nous avons ainsi été appelés pour intervenir dans une déchetterie. Une personne avait jeté de l’acide chlorhydrique (très corrosif) qui avait réagit avec d’autres produits déjà dans la benne. Ce sont les personnels de la déchetterie qui avaient donné l’alerte car ils avaient ressentis les effets des vapeurs acides émises. » Heureusement, les quantités n’étaient pas importantes mais un geste non réfléchi peut avoir de graves conséquences.

Parfois, les conditions d’intervention font que les sapeurs-pompiers spécialistes doivent imaginer de nouvelles méthodes d’opérations. « Nous sommes intervenus pour un camion citerne transportant 38 000 litres de gasoil, qui s’était couché dans le fossé. Il n’y avait pas de blessé mais il fallait vider la citerne qui menaçait de fuir. Vu l’état du camion, nous n’avions pas accès aux ouvertures habituelles pour pomper le gasoil. Nous avons donc créé un toboggan pour qu’il se déverse dans une piscine, depuis laquelle le produit était repompé vers une seconde citerne. L’intervention a ainsi pu être réalisée en protégeant les lieux de toute pollution et surtout en deux heures, alors qu’il aurait fallu six heures en utilisant le processus habituel. »



Ces sapeurs-pompiers spécialistes interviennent sur un feu de produits chimiques. Ils neutralisent la réaction chimique en cours grâce à des produits spécifiques
© P. Bodin, UDR 45

Protéger la population mais aussi l’environnement

Bien que la protection de la population reste leur objectif principal, la cellule mobile d’intervention chimique intervient de plus en plus pour réduire des pollutions environnementales. « Parfois, il faut pouvoir s’adapter rapidement. Sur une pollution de petite rivière, nos barrages traditionnels étaient inutilisables car trop grands. Nous avons alors créé un barrage avec des flotteurs et le roseau que nous avons trouvé sur les berges, le temps de récupérer le polluant. C’était tout aussi efficace. » Alexandre Barré nous raconte une dernière intervention : « Lors d’une pollution des égouts à Patay, j’ai dû me glisser dans les égouts avec mon équipement afin de repérer les canalisations polluées. L’objectif était d’arrêter la pollution avant qu’elle ne touche la station de traitement des eaux. On a mis en place des boudins pour bloquer l’eau polluée à certains endroits. Ensuite, on a versé de grandes quantités d’eau en amont de la source de pollution et on pompait l’eau en aval afin d’évacuer la pollution hors des égouts. Un boudin a cédé, il a fallu recommencer l’opération. »

Alexandre Barré, lors de l’intervention de Patay, s’apprête à entrer dans les égouts afin de mettre en place des boudins (en noir sur la photo) pour bloquer la pollution.
© S. Darrigrand, UDR 45

Quand le matériel n’est pas adapté aux lieux d’intervention, les sapeurs-pompiers de la CMIC doivent imaginer d’autres parades, comme ici ce barrage de fortune quelque peu inhabituel.
© CMIC 45