Quand la terre tremble, L’Aquila Étude de cas

Le tremblement de terre le plus grave survenu en Italie depuis trente ans.

Le 6 avril 2009, à 3 h 32 du matin précisément, la petite ville italienne de L’Aquila est, une fois de plus dans son histoire, confrontée aux dures lois de la tectonique des plaques : la terre tremble, des édifices vacillent, des vies s’effondrent. Conçu pour affronter les conséquences d’un séisme, le dispositif italien de Protection civile entre en action.

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Quand la terre tremble, L’Aquila © Protection civile italienne

L’Aquila

L’Aquila, forte d’une population de 72 000 habitants est la capitale administrative des Abruzzes, une région sauvage et montagneuse de l’Italie centrale. C’est aussi une ville universitaire et une cité médiévale dotée d’un riche patrimoine historique et artistique. Elle est située à plus de 700 m d’altitude, non loin du Gran Sasso (2 912 m), le plus haut sommet de la chaîne des Appenins et bénéficie des revenus du tourisme générés par la proximité de parcs naturels qui abritent une flore et une faune préservées (L’Aquila signifie « l’aigle » en italien).

Mais sa position géographique est à la fois sa force et sa faiblesse. Dans la région des Abruzzes, les Appenins ont tendance à s’écarter d’environ 3 mm par an, engendrant une activité sismique soutenue qui peut se manifester brutalement. La ville a déjà connu plusieurs séismes, dont celui de 1703 qui l’avait presque entièrement détruite et tué plusieurs milliers d’habitants.

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La coupole effondrée de l’église Santa Maria del Suffragio… © Midiclorian photo maker

Le 6 avril 2009 restera longtemps gravé dans la mémoire des Italiens. Depuis quelques mois, une activité sismique plus intense qu’à l’accoutumée est enregistrée dans la région des Abruzzes, au centre de la péninsule italienne.
Un séisme de magnitude 4,1 sur l’échelle de Richter est même enregistré le 30 mars, sans conséquence. Mais sept jours plus tard, à 3 h 32 du matin, c’est une secousse de magnitude 6,3 qui frappe la région. Elle est ressentie dans toute l’Italie centrale et même jusqu’à Rome, distante de 120 km, où aucun dégât ne sera cependant constaté. L’épicentre du tremblement de terre est localisé à 8,8 km de profondeur sous la ville de L’Aquila. La capitale des Abruzzes est frappée de plein fouet, de même qu’une cinquantaine de communes environnantes.


À 3 h 32, la terre tremble

Un étudiant qui partageait un logement avec quatre amis raconte : « La veille au soir il y avait eu deux secousses, une vers 22 h 30, une autre vers 1 h 20 du matin mais la situation semblait calme. Nous sommes allés nous coucher, puis à 3 h 32, nous avons été réveillés par une très forte secousse : des cadres ont commencé à tomber ainsi que les vêtements des étagères, la télévision tremblait. Ça a duré 15-20 secondes. Je me suis assuré que tout le monde allait bien dans l’appartement puis nous sommes sortis. Dans les escaliers, il y avait de la fumée, du plâtre et des vitres jonchaient le sol. Les gens étaient dans la rue, beaucoup en sous-vêtements et pyjamas malgré le froid car ils avaient couru dehors ».

Que faire après la première secousse ?

  • Évacuer le plus rapidement possible les bâtiments car il peut y avoir d’autres secousses, les répliques. Ne pas prendre l’ascenseur pour quitter un immeuble.
  • Couper l’eau, le gaz et l’électricité. Ne pas allumer de flamme et ne pas fumer.
  • En cas de soupçon de fuite de gaz, ouvrir portes et fenêtres et prévenir les autorités.
  • Ne pas toucher aux câbles et fils électriques tombés à terre.
  • Ne jamais pénétrer dans les bâtiments endommagés.
  • Emporter papiers personnels, vêtements chauds, médicaments indispensables et radio portative.
  • S’éloigner de tout ce qui peut s’effondrer et se tenir informé de la situation en écoutant la radio.
  • S’éloigner des zones côtières pour se protéger d’un éventuel tsunami.
  • Ne pas aller chercher ses enfants à l’école, ils sont pris en charge et mis en sûreté par les personnels de l’établissement scolaire.

Répondre à l’urgence

À Rome, le chef du département de la Protection civile évalue immédiatement l’ampleur de la catastrophe, réunit le Comité national de coordination interinstitutionnelle et convoque aussitôt les directeurs des institutions et des organismes concernés. Le centre opérationnel de la Protection civile, quant à lui, rassemble les acteurs de la gestion de crise : Protection civile, associations des volontaires de protection civile, corps national des sapeurs-pompiers, carabiniers, forces armées, Croix-Rouge italienne, opérateurs de transport, d’énergie et de télécommunications… Dans la demi-heure qui suit la nouvelle du séisme, le centre opérationnel est informé que la préfecture de L’Aquila s’est effondrée. Le chef du département décide alors d’installer le poste de commandement opérationnel, chargé de coordonner les opérations de secours sur le terrain, dans le gymnase de l’école des sous-officiers de la Guardia di Finanza (corps de police de l’État italien), car le bâtiment a été identifié comme répondant aux normes parasismiques.

Une des craintes majeures de ces premières heures qui suivent la catastrophe est la survenue de répliques. 256 secousses adviendront effectivement dans les 48 heures, mais seules 3 dépasseront une magnitude de 5 sur l’échelle de Richter, sans faire de nouvelles victimes.

Tous les acteurs du secours sont à l’œuvre

Les premières mesures prises par le Comité national de coordination interinstitutionnelle, d’ordre logistique, consistent à préparer l’arrivée massive des secours sur les lieux :

  • assurer la viabilité des voies d’accès menant à la zone sinistrée, notamment en fermant l’autoroute Rome-L’Aquila, réservée à l’acheminement des colonnes de secours ;
  • tester le bon fonctionnement des réseaux de télécommunications des secours pour pallier la rupture du réseau classique, totalement hors-service ;
  • envoyer sur les lieux des techniciens et du matériel informatique pour installer la salle du poste opérationnel de commandement.

À l’aube, 300 sapeurs-pompiers de la région des Abruzzes sont déjà sur les lieux tandis que des colonnes de secours se constituent dans les régions limitrophes (Latium, Toscane, Ombrie, Campanie) et bientôt dans toute l’Italie. 48 heures plus tard, ce sont environ 2 400 sapeurs-pompiers, 4 300 volontaires des associations de protection civile, presque 2 000 personnels des forces armées, plus de 1 600 agents des forces de l’ordre et 800 personnels de la Croix-Rouge italienne qui seront à l’œuvre dans la région de L’Aquila.

Sortir les victimes des décombres

La priorité est de sauver des vies humaines tant qu’il en est encore temps. Dans les premières 24 heures, les unités de sauvetage-déblaiement assistées de chiens conduisent plus de 250 opérations de recherche dans les décombres qui aboutissent au sauvetage de 150 personnes, parmi lesquelles Matteo, 22 ans, extrait des décombres dans la soirée du 6 avril. Matteo indique aux secouristes qu’il a entendu les plaintes d’une autre personne, non loin de lui. Il s’agit de Marta, 24 ans, coincée sous les restes d’un immeuble de quatre étages qui s’est effondré sur lui-même. Après avoir reçu les premiers soins des médecins urgentistes, la jeune fille est dégagée par les spécialistes du secours alpin et spéléologique, dont les compétences se révèlent précieuses dans de telles circonstances. Marta a la vie sauve car au moment du séisme elle a eu le réflexe de s’abriter sous son lit. Elle est restée 20 heures sous les gravats.

Dégager les victimes des décombres, une opération délicate

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Recherche de victimes après le séisme © Protection civile italienne

La recherche des victimes ensevelies débute par une reconnaissance qui peut être réalisée à l’aide de chiens, de géostéréophones (appareils permettant de détecter des signes acoustiques de présence humaine) ou de caméras thermiques.

Lorsque la victime est localisée, les sauveteurs aménagent puis sécurisent une galerie dans les décombres afin de permettre au médecin de la médicaliser sur place.

À ce stade, la victime n’est pas encore sortie d’affaire : si un de ses membres est écrasé depuis des heures, elle risque le « crush syndrome ». En effet, le membre privé d’oxygène accumule des toxines. S’il est dégagé sans précaution, la circulation sanguine se rétablit et les toxines se libèrent brutalement, empoisonnant l’organisme. Pour éviter cette issue fatale, le médecin réalise un garrot.

Les sauveteurs peuvent alors évacuer la victime, en veillant à ce qu’elle soit maintenue en position horizontale.

La prise en charge médicale de la victime et son évacuation nécessitent une logistique considérable et l’opération de secours, parfois très complexe, peut durer plus de dix heures.

Soigner les blessés

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Le poste de commandement opérationnel en pleine activité © Protection civile italienne

Pour accueillir et donner les premiers soins aux blessés, quatre postes médicaux avancés (PMA) sont immédiatement installés par l’armée et les associations de protection civile. Le 8 avril, 15 PMA sont opérationnels dans la zone sinistrée. L’hôpital de L’Aquila, qui a été construit selon les anciennes normes parasismiques en vigueur à l’époque de sa construction, est assez endommagé et doit être évacué. Un hôpital de campagne est monté en urgence et quatre hélicoptères assurent des rotations vers les autres hôpitaux de la région pour évacuer les blessés les plus graves.

Si l’urgence la plus immédiate est de secourir les victimes, la situation n’en est pas moins catastrophique pour le reste de la population. Dans les heures qui suivent le séisme, des milliers d’habitants en état de choc errent dans les rues dévastées.

Même ceux dont l’habitation est restée debout ne veulent pas rentrer chez eux car ils craignent, à juste titre, des répliques destructrices. D’ailleurs, la Protection civile n’a de cesse de rappeler le danger que constituent les habitations apparemment intactes et ce sont au total 100 000 personnes qui évacuent leur logement en 48 heures.

Reloger les habitants

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La majorité des sinistrés sont hébergés dans des camps de toile © Protection civile italienne

La réponse logistique apportée par le dispositif de protection civile est importante : l’armée et les associations de protection civile montent dans l’immédiat 3 000 tentes réparties sur 30 sites qui accueillent 18 000 personnes ; des cuisines de campagne sont installées pour préparer et distribuer sur place des milliers de repas, trois fois par jour ; les structures hôtelières de la région sont réquisitionnées pour accueillir 10 000 personnes… même la compagnie ferroviaire Trenitalia achemine des voitures-couchettes à L’Aquila pour héberger quelques centaines de personnes supplémentaires.


Un élan de solidarité nationale

La catastrophe suscite une énorme émotion et un élan de solidarité dans tout le pays. Dès la mi-journée du 6 avril, le président de la région des Abruzzes, qui avait appelé ses concitoyens à donner leur sang, annonce la constitution d’un stock suffisant pour soigner les blessés graves.

Les associations de protection civile italiennes, qui rassemblent un million et demi de volontaires au niveau national et qui constituent le bras armé du dispositif italien, permettent aussi de canaliser et de structurer l’offre d’assistance spontanée de la part des citoyens. Au plus fort de la crise, 9 000 volontaires sont mobilisés sur le sinistre, soit trois fois plus que les sapeurs-pompiers.

Ils interviennent dans tous les domaines de la protection civile (maîtres-chiens, médecins, infirmiers, psychologues, logisticiens) et apportent avec eux toutes sortes de matériels indispensables à la gestion d’une crise de grande ampleur : appareils de recherche de victimes sous décombres, ambulances, hébergements d’urgence, groupes électrogènes, tours d’éclairage…

Les grandes entreprises italiennes concourent également à la solidarité nationale en offrant gratuitement leurs services : télécommunications, équipements, transports, électricité…

Quarante-huit heures après, un bilan dramatique

Quarante-huit heures après le séisme, les opérations de sauvetage sont terminées (mais les opérations pour extraire les personnes décédées sous les décombres se poursuivront jusqu’au 11 avril). Le bilan humain est très lourd : 308 morts et 1 500 blessés.

Le bilan matériel est lui aussi dramatique : environ 40 000 bâtiments sont détruits ou endommagés et 70 000 personnes sont sinistrées. Les sapeurs-pompiers s’attachent dès lors à la sécurisation des constructions dont l’instabilité constitue une menace en cas de réplique. Deux jours après le séisme, un diagnostic postsismique sur les bâtiments est engagé pour déterminer ceux qui pourront résister à une secousse équivalente à celle du 6 avril et ainsi autoriser une partie des 70 000 personnes évacuées à réoccuper leur logement. En deux mois, 51 000 bâtiments sont diagnostiqués par 500 experts : 50 % des bâtiments en dehors du centre historique de L’Aquila sont déclarés sains et peuvent ainsi être immédiatement réoccupés, 25 % sont à reconstruire ou à consolider.

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Sauvetage du patrimoine culturel © G. Salentosubasio
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… mais les cloches ont pu être sauvées © Protection civile italienne
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Effondrement du toit d’un bâtiment médiéval © Protection civile italienne


C’est aussi un désastre pour le riche patrimoine culturel de la ville et de ses environs, les édifices médiévaux (églises, basiliques, couvents, châteaux) ayant énormément souffert du séisme. Le ministère des Biens culturels dépêche sur place dès les premiers jours une équipe de 40 personnes chargée de préserver ce qui peut l’être encore d’éventuelles répliques.

Sécuriser et reconstruire les bâtiments

L’urgence passée, la phase de retour à la normale s’annonce très longue. Les autorités doivent en premier lieu assister économiquement les 70 000 sinistrés accueillis dans 171 camps de toile gérés par les associations de protection civile. Trois mois après le séisme, 22 000 personnes y sont encore hébergées, tandis que 30 000 résident dans des hôtels. Parallèlement, pour reloger les familles qui ont définitivement perdu leur habitation, le gouvernement italien lance deux programmes de reconstruction :

  • le premier a prévu la construction de 185 bâtiments sur 19 sites, équivalant à 4 500 logements ;
  • le second, destiné aux habitants de la périphérie de L’Aquila, a prévu la construction de 3 500 maisons individuelles en bois.

Enfin, 31 bâtiments scolaires destinés à 6 000 élèves sont programmés.

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L’école reprend... sous les tentes. © Protection civile italienne
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Les nouveaux logements construits en périphérie de la ville après le séisme © Protection civile italienne


Au mois d’octobre 2010, 2608 personnes étaient encore hébergées dans des structures hôtelières et 457 dans des casernes mises à disposition. Mais progressivement, L’Aquila panse ses plaies et tente de retrouver une vie normale, notamment grâce à l’aide de l’Union européenne qui, le 20 novembre 2009, a alloué pour sa reconstruction un fonds de solidarité de 493 millions d’euros.

Et en France ?

Le risque sismique en France métropolitaine est plutôt modéré. Il concerne essentiellement les zones frontalières de l’Est et du Sud.

En revanche, les Antilles françaises (Martinique et Guadeloupe) sont très exposées. En 2005, le gouvernement a lancé le « plan séisme » visant à approfondir la connaissance du risque, à améliorer sa prise en compte dans la qualité des constructions et à mieux prévenir le risque de tsunami. Depuis 2008, les autorités organisent chaque année un exercice national dans un département concerné pour tester leur réponse opérationnelle face à un tremblement de terre.

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© Midiclorian photo maker

L’Aquila et Onna se consolent en silence

« Le chaos. Le lendemain. Sous le soleil des Abruzzes, L’Aquila montre ses plaies béantes. Dans la vieille ville qui surplombe la cité de 68 000 habitants, la catastrophe se découvre à tous les coins de rue. Régulièrement, une réplique se fait sentir. Quelques tuiles supplémentaires tombent. Des toits craquent dangereusement. Tout autour, la solidarité s’organise. [...]

Ils ont dormi dans leurs voitures, sous les tentes bleues du service de secours du ministère de l’Intérieur ou les blanches de la Protection civile. [...]

Décor apocalyptique

[...] Un nouveau bilan provisoire établit le nombre de victimes à 235 et de blessés à plus d’un millier. L’Aquila n’oubliera jamais le tremblement de terre du 6 avril 2009.
Au-delà des camps de réfugiés, le ballet des pompiers et des services de secours continue de s’agiter sans qu’on comprenne vraiment comment tout cela s’organise. Les sirènes se croisent. Les embouteillages s’accumulent. En remontant vers la ville médiévale, le décor devient apocalyptique. Comme si elle avait subi un bombardement.
Dans les rues [...], on croise la désolation sur le visage des habitants et l’épuisement sur celle des secouristes. Avant le séisme, L’Aquila était une ville touristique, la fierté architecturale et historique des Abruzzes. Les palais raffinés du XVIIIe siècle rivalisaient avec des bâtiments romans construits pour durer une éternité. Dans le palazzo Antinori, place Chiarino, un chien lâché dans les étages cherche une trace humaine.
[...] Il est encore trop tôt pour faire les comptes, l’urgence étant de chercher les derniers disparus, mais les dégâts sont inestimables.

Le président du Conseil, Silvio Berlusconi, annonce une aide immédiate de 30 millions d’euros et l’activation du fonds de solidarité de l’Union européenne. [...]

Bouclage

[...] Trente-six heures après la catastrophe. La zone est dangereuse avec ces tuiles en équilibre sur les gouttières. On a aussi l’intention de prévenir les pillages. [...] À l’hôpital régional et à la caserne de la Garde financière, où est basé le PC opérationnel, les nouvelles en provenance d’Onna sont terribles.
Ce village, à une dizaine de kilomètres de L’Aquila, n’est quasiment plus qu’un souvenir. [...] On [y] dénombre [...] 38 morts et 40 disparus. Pour 250 habitants ! Les secours travaillent toujours d’arrache-pied pour déblayer les maisons. Les pelleteuses, les chiens, les pompiers, les soldats unissent leurs efforts. Un habitant fatigué [...] parle de “morts”, de “tristesse”, de “douleur”, de “grande désespérance”. “Tout est fini”, conclut-il. »

Source : article paru sur le site Internet de La Voix du Nord