Quand la Loire sort de son lit Étude de cas

Par :
Christine Mengus, bureau des Risques majeurs, direction de la Sécurité civile
Patrice Oumraou, bureau de l’Alerte, de la planification et de la préparation aux crises, direction de la Sécurité civile

Du 1er au 9 novembre 2008, de fortes pluies s’abattent sur le sud du Massif central, sur la partie supérieure de la Loire et sur ses affluents, provoquant l’une des crues les plus marquantes de ces dix dernières années. Huit départements et 225 communes sont concernés à divers titres par cet intense épisode pluvio-orageux. Récit d’un événement majeur au fil de l’eau.

Le 30 octobre, une dépression s’établit sur l’océan Atlantique, elle s’étend du sud de la Scandinavie jusqu’au large de la Corogne, en Espagne. L’origine de ce phénomène est la descente d’un front froid très vigoureux partant des îles Britanniques vers la péninsule Ibérique et le Maroc. La dépression génère un flux de sud-sud-ouest des Pyrénées au nord de la France. À l’avant de ce front froid, l’air doux et humide méditerranéen gagne le Nord-Est de la France, apportant des pluies généralisées et continues. Lors de ces passages frontaux, les pluies deviennent plus soutenues.

Une rencontre frontale

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© Diren Centre

Dans la soirée du 31 octobre, les Cévennes sont particulièrement arrosées et le haut bassin de la Loire reçoit plus de 40 mm de pluie. Un épisode cévenol [1] s’installe dans la nuit du 1er au 2 novembre et stagne sur le haut bassin de la Loire jusqu’à l’aube. À cet endroit, les cumuls de pluie dépassent localement les 30 cm en 48 heures dont plus de 20 cm en 24 heures. Puis, les précipitations cessent pendant environ 18 heures avant de reprendre pendant une douzaine d’heures, sur des surfaces déjà gorgées d’eau. Compte tenu de la menace d’une crue de la Loire, Météo- France décide de placer les départements cévenols (Hérault et Gard), puis les départements voisins (Haute-Garonne, Aveyron, Lozère, Ardèche et Haute-Loire), en vigilance orange. Le Tarn et l’Allier gonflent tellement que le 2 novembre à 16 h, cinq autres départements (Haute-Loire, Loire, Saône-et-Loire, Nièvre et Allier) sont mis en vigilance rouge, niveau symbolisant la mise en danger des personnes et des biens.

L’inexorable montée des eaux, faire face

Première conséquence de la crue sur la vie quotidienne : la forte perturbation des déplacements. En effet, le réseau ferroviaire est particulièrement touché : les affaissements, les effondrements de talus et les affouillements (creusements dus à l’eau) entraînent d’importantes dégradations sur les lignes traversant la ville de Saint-Étienne (Loire). Les autoroutes connaissent également des perturbations, notamment l’A47 qui doit être fermée à Givors, puis en différents endroits. Sous la coordination de la direction interdépartementale des routes Centre-est (Rhône-Alpes) et de la Compagnie républicaine de sécurité autoroutière (CRS), des déviations sont mises en place pour fluidifier le trafic. Certaines routes et ponts sont rendus impraticables, envahis par les eaux ou en raison de l’affaissement des chaussées. Pendant ce temps, les sapeurs-pompiers, fortement sollicités par les sinistrés qui voient les eaux pénétrer leurs demeures, de la cave au salon, effectuent des opérations de pompage et de déblayage, avec l’assistance des équipes communales. Le soutien de la puissance publique envers les personnes touchées devient indispensable. Ainsi, à la demande des préfets de département qui ont mobilisé leurs équipes, notamment les Services interministériels de défense et de protection civiles (voir article p. 27), en liaison avec les préfets de zone de défense et de sécurité, la direction de la Sécurité civile va tout mettre en œuvre pour venir en aide aux sinistrés et soutenir les équipes locales (sapeurs-pompiers et secouristes notamment) à pied d’œuvre en pareilles circonstances.

Renforcer les barrages

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© Diren Centre

Dans le département de la Loire, les pluies, qui ont débuté le samedi 1ernovembre vers 15 h pour devenir plus significatives à partir du 2 novembre, revêtent un caractère exceptionnel notamment sur le massif du Pilat ainsi que sur les monts du Forez et du Lyonnais.


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La crue au barrage de Grangent, 2008 (Loire) © Diren Centre

Le cas de la commune de Rive-de-Gier est particulièrement révélateur de l’intensité des précipitations. Le Gier, paisible affluent du Rhône, à l’entrée de la localité, s’écoule sous une couverture et traverse la ville. Or, le 2 novembre, vers 0 h 15, son débit enfle avec une telle intensité qu’il n’a pu être absorbé par l’entrée de la couverture. L’eau a donc franchi le parapet et s’est écoulée en torrent boueux dans les rues de la ville, charriant quelque 200 véhicules et dévastant le centre-ville. « On n’a plus rien, y a plus de magasins, plus de garages… » se lamente une habitante. D’autant que sur le front hydrologique, la situation ne s’améliore pas. En effet, dans les secteurs de Veauche et Feurs (Loire), le niveau de la Loire est le plus haut enregistré depuis le début du XXe siècle. Compte tenu de la puissance de la crue constatée au barrage de Grangent, les autorités préfectorales décident, sous l’expertise des ingénieurs du service de prévision des crues Loire- Cher-Indre et des prévisionnistes de l’Établissement public Loire de limiter le débit de sortie du barrage.

Pallier le manque d’eau... potable

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La crue dans le département de la Loire © Diren Centre

Dans l’agglomération de Nevers (Nièvre), en raison de l’immersion de trois zones de captage (qui servent à collecter l’eau potable), l’eau du robinet devient impropre à la consommation. De l’eau potable est acheminée, par conteneurs ou en bouteilles, et distribuée gratuitement à 70 000 personnes. Les stocks ont été constitués par la mairie dès l’annonce de la vigilance orange par Météo-France. De son côté, la Sécurité civile a dépêché ses moyens spécialisés dans la production d’eau potable. En plus des citernes alimentaires et de la distribution de bouteilles, trois unités de traitement et de distribution d’eau participent au ravitaillement de la population. À Decize, 90 habitants sont évacués vers les sites d’hébergement recensés par les communes et la préfecture (gymnases, salles des fêtes) et pris en charge par les bénévoles des associations de secourisme. Pour les seuls départements de la Loire, de la Haute-Loire et la Nièvre, plus de 1 600 personnes seront éloignées de leur domicile à titre préventif.

De la décrue au retour à la normale

Dans la nuit du 4 au 5 novembre, soit deux jours après l’arrêt de la pluie dans le haut bassin de la Loire, la crue s’atténue fortement dans un vaste champ d’expansion entre Digoin et Decize (Nièvre), en pleine zone rurale. Elle n’a reçu aucun renfort significatif des affluents du Morvan, ce qui encourage le Service central d’hydrométéorologie et d’aide à la prévision des inondations (Schapi, voir p. 13) à placer le fleuve en vigilance jaune au lieu du rouge redouté.

À partir du 6 novembre, la Loire amorce sa décrue même si la situation demeure préoccupante. Le réseau d’assainissement de plusieurs communes est durablement hors d’usage, ce qui a pour conséquence de ne plus acheminer les eaux usées vers les stations d’épuration. Les opérations de nettoyage et de désinfection du réseau d’adduction d’eau sont engagées au plus vite.

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La crue à Vorey-sur-Arzon dans le département de la Haute-Loire - © Diren Centre

Par endroits, des points de captage restent encore sous les eaux mais la situation tend à s’améliorer. Lorsque le réseau d’eau présente encore une turbidité importante, les services de la direction départementale des Affaires sanitaires et sociales (Ddass) chargés des analyses bactériologiques maintiennent l’interdiction de consommer l’eau sur les secteurs concernés. Quoi qu’il en soit, la Sécurité civile continue d’apporter son soutien aux populations. Ainsi, le détachement positionné dans le Puy-de- Dôme produit 65 m3 d’eau et en distribue 35 m3 à la population d’Issoire. La décrue observée ces derniers jours se généralise le 9 novembre. Progressivement, l’eau redevient potable, notamment sur le secteur de Decize (Nièvre), et dans certains quartiers, les personnes regagnent leurs domiciles. Les opérations de nettoyage et de désinfection effectuées par les gestionnaires du réseau d’adduction d’eau permettent d’envisager un retour à la normale en quelques jours.

Se préparer aux crues

En cas de crue torrentielle :

  • évacuez votre habitation en suivant les consignes des autorités, coupez l’eau, le gaz (l’inondation peut rompre ou endommager les canalisations) et l’électricité (pour éviter le risque d’électrocution) ;
  • si vous êtes surpris par la montée des eaux, restez chez vous, réfugiez-vous en hauteur, tenez-vous informé de la situation en écoutant la radio et attendez l’arrivée des secours. Ne tentez surtout pas de prendre votre voiture. En cas de crue de plaine :
  • coupez l’eau, le gaz et l’électricité, réfugiez-vous si possible dans les étages supérieurs de votre habitation et rassemblez des affaires de première nécessité et des provisions en eau et nourriture.

Réparer les dégâts après l’inondation

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Un camping emporté par la crue en Haute-Loire © Diren Centre

Bien qu’elle soit considérée comme un long fleuve tranquille, la Loire appartient à ces cours d’eau capricieux aux humeurs parfois déconcertantes. Finalement, contrairement à ce qui avait été annoncé, aucune victime n’est à déplorer. Les dégâts matériels sont cependant considérables. Outre les habitations endommagées, de nombreuses entreprises artisanales sont sinistrées, provoquant des mises au chômage technique. Les communes concernées ont déposé des dossiers de demande de reconnaissance de l’état de catastrophe naturelle.


Le risque inondation sous haute surveillance

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Carte de vigilance météo © Météo-France

En France, le risque inondation concerne une commune sur trois, dont 300 grandes agglomérations, soit 5,1 millions d’habitants sur un territoire où les zones inondables s’étendent sur plus de 27000 km2. Aussi, le dispositif de prévision des crues repose sur un réseau de 1500 stations de mesure hydrométrique qui assurent la surveillance de 20 000 km de cours d’eau. Ainsi, 6300 communes rassemblant plus de 90 % de la population résidant en zone inondable bénéficient de ce dispositif. Les données issues de ces stations sont transmises en temps réel aux 22 services de prévisions des crues (SPC) de France métropolitaine qui surveillent chacun un bassin fluvial. Le réseau des SPC est appuyé par le Service central d’hydrométéorologie et d’aide à la prévision des inondations qui a noué de forts liens avec Météo-France et assure une coordination technique et scientifique. Les informations recueillies permettent au ministère de l’Écologie, de l’Énergie, du Développement durable et de la Mer de publier une carte de vigilance sur un site internet (vigicrues.ecologie.gouv.fr) actualisée deux fois par jour. Les cours d’eau surveillés apparaissent :

  • en vert si la situation est normale ;
  • en jaune s’il existe un risque de crues modérées n’entraînant pas de dommages significatifs ;
  • en orange s’il existe un risque de débordements importants affectant la vie collective et la sécurité des personnes et des biens ;
  • en rouge s’il existe un risque de crue majeure menaçant directement la sécurité des personnes et des biens.

Le citoyen : premier acteur de la Sécurité civile

Ce type d’événement interroge sur l’état de préparation des acteurs de la gestion de crise, au premier rang desquels, le citoyen. Car chacun, à titre collectif ou individuel est concerné par les mesures à observer avant, pendant et après un tel événement. Par exemple, à titre préventif, dans un établissement scolaire, on fera monter à l’étage les matériels de bureau ; un citoyen avisé s’équipera de parpaings pour surélever ses meubles ou installer des batardeaux (barrages provisoires) pour protéger sa demeure. Ces mesures toutes simples viennent concrétiser l’expérience des événements passés et l’information reçue des pouvoirs publics (maire, préfet de département notamment) sur la nature des risques encourus dans son environnement

Notes

[1Qu’est ce qu’un épisode cévenol ?

Un épisode cévenol correspond à un phénomène météorologique propre aux conditions climatiques et géographiques rencontrées sur les versants sud du Massif central, les Cévennes. Lorsque des masses d’air chaud et humide provenant de Méditerranée rencontrent de l’air froid sur le relief cévenol, des orages violents éclatent en déversant de fortes précipitations qui saturent rapidement les cours d’eau. En raison de la topographie accidentée, les épisodes cévenols engendrent fréquemment des crues torrentielles, c’est-à-dire un débordement soudain et brutal des cours d’eau, potentiellement très dangereux pour la sécurité des personnes et des biens qui se trouvent à proximité. De ce point de vue, la crue torrentielle se distingue de la crue de plaine qui monte beaucoup plus lentement.

Date : lundi 13 septembre 2010

Auteur(s)

  • Patrice Oumraou
    Bureau de l’Alerte, de la planification et de la préparation aux crises direction de la Sécurité civile
  • Christine Mengus
    Bureau d’analyse et de gestion des risques Direction générale de la sécurité civile et de la gestion des crises

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