Portrait

Pompier bon œil, croqueur de feu

Des moustaches fines et allongées. Élégantes. Des yeux bleus, denses. À 63 ans, René Dosne porte un physique de jeune homme et affiche des manières douces et raffinées. Ne vous y fiez pas ; il est sur tous les fronts, trois feutres et un calepin à la main, le regard acéré. Sa mission : croquer le feu.

René Dosne, lieutenant-colonel chez les pompiers, graphiste et illustrateur indépendant, mène une double vie. Devant son ordinateur, il crée des dessins en trois dimensions, écrit des articles pour la presse professionnelle, réalise des bandes dessinées, il travaille également depuis vingt-cinq ans pour une revue spécialisée en risques industriels. Non, René Dosne ne s’ennuie pas. Et pourtant… la vérité est ailleurs. Auprès des pompiers.

Comme tous les mômes, il admire les bolides rouge vif, les casques chromés…

Il intervient sur l’incendie du tunnel du Mont-Blanc (1999), l’attentat de la station du RER Saint-Michel (1995), l’explosion de l’usine AZF (2001)… Sans parler de ses déplacements en Europe ou aux États-Unis. Depuis quarante-six ans et à raison d’une quarantaine d’intervention par an… Faites le compte ! La fièvre l’a pris tout petit, dans les rues de Paris : « J’avais 6 ou 7 ans et je voyais souvent, dans le boulevard Saint-Antoine, les pompiers en allant à l’école. » Il gribouille, griffonne, esquisse ce qu’il voit. Le trait est déjà juste, le volume exact et les scènes réalistes.

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Le graphiste-pompier au travail © R. Dosne
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Portrait de René Dosne. © R. Dosne
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René Dosne envoyant son croquis par MMS © R. Dosne


Jeune homme, il intègre une école d’art graphique. C’est plus fort que lui, il occupe chaque seconde de libre à esquisser des camions de pompiers. Tant et si bien qu’un professeur le pousse à demander au commandant des pompiers de Paris l’autorisation de venir dessiner les camions. Le bonheur ! Il tient son sésame : chaque jeudi, il va à la caserne concrétiser son rêve. En 1965, il effectue son service militaire dans le saint des saints et alors qu’il achève ses études, il devient réserviste. Il se donne à fond et part sur les grosses interventions, son calepin à la main et croque les feux pour illustrer la revue Allo 18.

Petit à petit, sur le terrain, les demandes se font plus précises : parce que ses dessins leur sont utiles, les pompiers suggèrent à René de les leur montrer sur l’instant. Le jeune homme adapte son mode opératoire. Il opte pour une vision en 3D, très rapide. « J’ai changé la nature des informations que je donnais dans mes dessins. Parce qu’il est utile de comprendre, surtout en ville, l’environnement architectural, les imbrications de bâtiments, de cours, d’escaliers, je me suis mis à faire des croquis qui montraient en vue aérienne le pâté d’immeubles, les accès, tout ce qui permettait de comprendre comment le feu était en train de se développer. »

Comprendre un incendie, c’est comprendre l’espace

Avant même de descendre de sa voiture, il regarde ce qui l’entoure et branche son smart-phone pour localiser le quartier en vue aérienne. « La synthèse que j’établis entre ce que je vois devant moi et l’image aérienne m’évite bien des cavalcades et me fait gagner beaucoup de temps. Je l’ai encore expérimenté dernièrement sur une fuite de méthane dans une usine de traitement des eaux. Il s’agissait d’un silo cylindrique enterré à 25 m sous terre avec 4 000 m2 de méthane emprisonné dans le haut du bâtiment. Grâce à mon téléphone, j’ai visualisé les dimensions des bâtiments, les voies autour… » Il l’utilise aussi pour photographier ses croquis et les envoyer par MMS à la salle opérationnelle de l’état-major (il faxait ses dessins en noir et blanc depuis sa voiture dans les années 1990). Il donne les originaux au commandant des opérations en cours et communique un exemplaire à l’officier de presse le cas échéant. Bref, en dix minutes il fournit ses premiers croquis : il « faut aller vite, très vite, sinon ce n’est pas utile ».

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Croquis d’un bâtiment et d’une station de métro © R. Dosne
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© R. Dosne


Il doit pouvoir compter sur une aide technologique de pointe, même si, bien sûr, son arme fatale reste son bloc au format A4 et ses trois feutres, un noir pour les traits, un gris pour les ombres et le relief et un orange pour le feu. Une technique graphique et une méthodologie très efficaces qui lui valent aujourd’hui reconnaissance et honneur en Europe et même à… New York. Et comme « le croquis est la synthèse d’une analyse et d’un diagnostic en amont qui exige une expertise », René a créé une photothèque constituée de vues en 3D de bâtiments sélectionnés à l’usage des services de secours. Il a déjà développé pour des aéroports, des hôpitaux, le Louvre, l’Opéra tout un système de vues en coupe modulables à l’écran grâce à un logiciel spécifique. Concrètement, en fonction de l’emplacement du feu, les pompiers de Paris peuvent sur l’écran orienter les bâtiments, positionner leurs lances, zoomer sur un sous-sol…

René Dosne compte bien faire des émules

« Quand je commence un truc, je n’arrête pas, et puis j’ai un peu le sentiment d’être utile. Ça m’encourage beaucoup. Alors j’ai envie de continuer. C’est quelque chose que j’ai créé et là, avant de partir, je n’aimerais pas que ça meure avec moi. » Et s’il participe à des stages où il apporte ses retours d’expérience, il va bientôt encadrer la première formation de pompiers-graphistes. Le profil recherché ? « Un bon vécu opérationnel, une forme physique et mentale solides et une appréhension de la perspective, oui, c’est ce que je cherche, car on ne peut pas lâcher n’importe qui dans un environnement stressant.Même si je pense qu’un bon dessinateur ou un bon architecte peuvent être initiés à l’essentiel du métier de pompier. Mais je préfère jouer la sécurité. » Les futurs pompiers formés au croquis rapide constitueront peut-être un département, « comme il existe déjà des maîtres-chiens ou des plongeurs. » René Dosne a le sourire aux lèvres. Il aurait pu travailler dans la publicité où il aurait eu une belle situation, mais voilà il a toujours eu sa petite idée en tête et gardé le cap toute sa vie. Non, il ne regrette rien. Sauf que partir sur les gros incendies, la nuit, en hiver, ce n’est pas de tout repos, et « quand il neige, qu’il givre à 3 h du matin et que vous devez foncer à l’autre bout de la banlieue dans les 5 minutes, ça procure un stress. Et puis arrive un âge où il vaut mieux se ménager. J’ai beau être en forme ». René Dosne réfléchit et comme une révérence, il lâche : « remarquez, je crois bien que ça me tient en forme, ça ».