La fureur de Dean, un ouragan dévastateur Étude de cas : le temps d’un ouragan

Par Catherine Guénon, bureau des Risques majeurs, direction de la Sécurité civile


Dans la nuit du 16 au 17 août 2007, un cyclone d’une violence extrême s’est abattu sur les Antilles françaises. Comment une simple dépression tropicale est-elle devenue l’ouragan le plus dévastateur observé dans la région depuis longtemps ? Face au déchaînement de la nature, les hommes déploient des dispositifs exceptionnels pour prévenir, secourir et reconstruire.

Les phénomènes extrêmes liés à la météorologie, et plus particulièrement au vent, portent des noms différents suivant l’endroit de la planète où ils se produisent, mais également suivant les conditions météorologiques qui les font naître. Par ce fait même, les possibilités de prévoir, d’anticiper les effets et de se préparer aux tempêtes, tornades, cyclones, typhons, ouragans... sont différentes. Dean est un ouragan né dans l’océan Atlantique qui a frappé la Martinique et la Guadeloupe dans la nuit du 16 au 17 août 2007. Un phénomène météorologique d’une telle ampleur met à l’épreuve les populations et exige la mobilisation de toutes les forces d’intervention.

Un phénomène météorologique d’une telle ampleur met à l’épreuve les populations et exige la mobilisation de toutes les forces d’intervention.

UN OURAGAN NOMMÉ DEAN


Chaque ouragan est nommé, six listes alphabétiques de prénoms sont établies pour permettre de les désigner et de les classer par ordre d’apparition dans la saison cyclonique. Les ouragans les plus violents voient leur prénom retiré des listes, comme Katrina (2005) ou Dean. Quatrième ouragan de la saison, Dean naît comme dépression tropicale à l’est-sud-est des îles du Cap-Vert, il est classé tempête tropicale le 14 août alors qu’il se situe à environ 2 000 km à l’est de la Barbade. Puis, en traversant l’Atlantique, il se renforce en bénéficiant d’une conjugaison des conditions nécessaires à la formation des cyclones :

  • les conditions thermiques : l’entretien de la « machine à vapeur » par l’évaporation de surface de l’océan ;
  • les conditions géographiques : la force de Coriolis [1] non nulle à 500 km de l’équateur ;
  • une forte humidité favorisant la formation des cumulonimbus ;
  • la préexistence d’une zone dépressionnaire créant les mouvements ascendants permettant à l’air humide de s’élever ;
  • la présence de vents en altitude homogènes évitant la dispersion et le « cisaillement du système ».
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Trajectoire de l’ouragan Dean © Nasa, NHC

VIGILANCE SUR LES ÎLES


Dès le 15 août à 17 h, la Martinique est en vigilance orange. La préfecture met en place une cellule de crise. La trajectoire estimée de Dean, alors classé 2 sur l’échelle de Saffir-Simpson qui comprend 5 catégories, le fait passer par le canal de Sainte- Lucie, touchant ainsi le Sud de l’île. La population est régulièrement informée et le jeudi 16 août à 17 h la vigilance rouge est déclenchée : le Centre opérationnel départemental (COD) est activé, des mesures individuelles et collectives sont prescrites et l’arrêt des activités de toute nature est décrété à partir de 21 h.

Cet ouragan est le plus violent observé dans la région depuis vingt-sept ans, générant des vents moyens près de son centre de l’ordre de 160 km/h avec des rafales dépassant les 200 km/h. Il continue sa route d’est en ouest pour atteindre la péninsule du Yucatán le 21 août avec des vents de l’ordre de 270 km/h et sera alors classé en catégorie 5, la dernière de l’échelle de Saffir-Simpson.

En plus des vents, un ouragan est également accompagné de fortes précipitations et le système dépressionnaire provoque une montée du niveau de la mer et une forte houle. Ainsi, lors du passage de Dean, le cumul de précipitations sur deux jours a dépassé les 250 mm en 36 heures, les houlographes ont enregistré jusqu’à des creux moyens de 9 m et des vagues de 13 m de haut à Sainte-Lucie.

Bien que l’œil du cyclone soit passé à plus de 160 km au sud de la Guadeloupe, les côtes ont été touchées par des vents de l’ordre de 150 km/h et surtout par une forte houle. Comme pour la Martinique, la procédure de vigilance et d’alerte a été mise en œuvre dès le 14 août, pour atteindre le niveau rouge le 18 à 1 h du matin.

UN DÉSASTRE EN CHIFFRES

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Un tel déchaînement des forces de la nature a bien évidemment créé beaucoup de dommages. Sur le plan humain, Dean a causé la mort de 34 personnes, dont 3 en Martinique.

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Dégâts causés par l’ouragan Dean © S. Jamoneau - © SC

Sur le plan matériel, les chiffres parlent d’eux-mêmes : le patrimoine agricole de la Martinique, composé essentiellement de bananeraies et de champs de cannes à sucre, est ravagé respectivement à 100 % et à 60 % ; 1 300 maisons sont détruites et plus de 7 500 partiellement endommagées ; il faut reloger 2 000 familles ; 145 bateaux sont coulés ou échoués ; 930 km de route sont touchés.

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Les dégâts après le passage de l’ouragan Dean - © SC


Deux centrales de production d’électricité subissent des dégâts mineurs, mais privent 125 000 clients d’électricité ; une ligne haute tension est rompue et 70 % du réseau basse tension est hors service. 8 000 poteaux sont cassés ou à redresser, plus de 30 000 câbles de branchement coupés. Ces ruptures d’alimentation électrique entraînent la perturbation du réseau téléphonique et ont également pour conséquence la rupture d’approvisionnement en eau courante de 50 % de la population de l’île...

DES RÉACTIONS ET DES COMPORTEMENTS ADAPTÉS
Soyez attentif
(jaune)
Tenez-vous informé de l’évolution du phénomène en consultant les bulletins météo.
Vérifiez vos réserves (aliments, eau, bougies…).
Préparez-vous
(orange)
Préparez votre habitation (protection des ouvertures...).
Effectuez les derniers achats pour acquérir une autonomie de plusieurs jours.
Protégez-vous
(rouge)
Restez informé des conditions météo et respectez les consignes des autorités.
Rejoignez votre habitation ou un abri prévu. Évitez tout déplacement. Retirez ou arrimez tout objet pouvant se transformer en projectile. Protégez votre habitation, fermez toutes les issues. Rentrez les animaux. Préparez la pièce la plus sûre de votre habitation pour vous accueillir durant le passage du phénomène.
Confinez-vous
(violet)
Restez à l’abri. Éloignez-vous des ouvertures pour éviter les projections de verre en cas de bris. Réfugiez-vous dans la pièce la plus sûre de votre habitation. Préparez-vous à subir des coupures d’électricité et d’eau potable. Restez informé des conditions météo.
Restez calme et attendez les consignes des autorités avant de changer de posture.
Restez prudent
(gris)
Tenez-vous informé de la situation météo et des conséquences du passage du phénomène.
Soyez prudent en sortant. Éloignez-vous des points bas (cours d’eau, pentes abruptes). Réparez votre habitation sans prendre de risque. Dégagez les alentours. Ne touchez pas aux fils électriques tombés à terre. Assistez vos voisins, prévenez les secours si besoin. Ne gênez pas les équipes de secours et évitez les déplacements inutiles. Vérifiez la qualité de l’eau avant de la consommer.
Extrait du plan zonal de vigilance météo

OURAGAN : ALERTE À TOUS LES SECTEURS

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D’après carte PCO Martinique © CRDP de Versailles / SC

COD : Centre opérationnel départemental
Coz : Centre opérationnel zonal
Dica : Détachement d’intervention de catastrophe aéromobile
ONF : Office national des forêts
PCO : Poste de commandement opérationnel
Rima : Régiment d’infanterie de marine
UIISC : Unité d’instruction et d’intervention de la Sécurité civile

RÉPONDRE À LA CATASTROPHE : L’ORGANISATION DU COMMANDEMENT


Face à de telles conséquences, de nombreux acteurs se mobilisent : les services municipaux, les écoles… mais surtout, les services d’intervention et de secours de Martinique, de Guadeloupe et de la métropole. Le pilotage stratégique de l’ensemble de ces acteurs est assuré par le préfet de département qui prend la direction des Opérations de secours (Dos) et met en œuvre le dispositif d’Organisation de la réponse de Sécurité civile (Orsec), avec les dispositions spécifiques « Cyclone ». Le directeur des opérations de secours active le Centre opérationnel départemental (COD), cellule de crise animée par le service interministériel de défense et de protection civiles de la préfecture. Parallèlement, le Centre opérationnel zonal (Coz), placé sous la direction du préfet de la zone de défense, fournit les moyens de renfort et coordonne les actions. Le niveau national, par l’intermédiaire du Centre opérationnel de gestion interministérielle des crises (Cogic), appuie le dispositif en place, informe les autorités gouvernementales et renforce les moyens locaux par l’envoi de sapeurs-sauveteurs de métropole. En Martinique, lors du passage de l’ouragan Dean, des Postes de commandement opérationnel (PCO) sont positionnés dans les quatre arrondissements de l’île et placés sous l’autorité du sous-préfet compétent. Ils assurent pour le compte du préfet de département la direction des opérations de secours sur l’arrondissement. Les PCO sont en liaison avec les stations des différents services opérationnels (voir carte ci-contre) répartis sur le territoire de l’arrondissement. Ces stations sont des structures qui permettent au commandant des opérations de secours (un officier supérieur de sapeur-pompier) d’assurer, sur le terrain au plus près de l’événement, l’organisation des secours.

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© SC
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Les sapeurs-sauveteurs sur le terrain - © SC


Quarante-huit heures après

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Photo satellitale de Dean © Noaa

Près de 220 personnes se sont présentées aux services des urgences des principaux hôpitaux de Martinique pour des affections directement ou indirectement imputables à l’ouragan ; dans la grande majorité, des plaies ou des traumatismes liés à la manipulation de coutelas, de tronçonneuses ou encore de tôles. Une dizaine de personnes présentant des brûlures ont été admises dans le service de réanimation des brûlés du CHU. Si les conséquences sanitaires directes du passage de l’ouragan ont été modérées, son impact sur l’habitat, l’environnement, les ressources en eau et en électricité était suffisamment important pour laisser craindre la survenue de pathologies telles que les gastroentérites, la leptospirose (maladie infectueuse due à des bactéries présentes dans les eaux sales) ou encore la dengue.
Source : Institut de veille sanitaire

Notes

[1La force de Coriolis est un phénomène physique qui dévie la trajectoire de tout élément se déplaçant sur un autre élément en rotation sur lui-même (comme la Terre). Par exemple, il est difficile de rejoindre le centre d’un manège en train de tourner en se déplaçant en ligne droite, car la rotation du manège nous pousse sur le côté. De la même façon, la force de Coriolis dévie les trajectoires des cyclones, vers la droite dans l’hémisphère nord et vers la gauche dans l’hémisphère sud (pour un observateur regardant la Terre de l’espace), et renforce le tourbillonnement des vents.