Exercice nucléaire Une journée pas comme les autres

Par Jean-Pierre Rocher, CRDP de l’académie de Versailles

« Un problème vient de survenir à la centrale nucléaire : l’un des quatre réacteurs s’est arrêté... Pourquoi ? Est-ce un incident ou un accident ? Quel est son niveau de gravité ? » Voilà à quoi ont dû faire face EDF et les autorités le 26 mars 2009. Heureusement, tout cela n’était qu’un exercice !
Retour sur une journée pas comme les autres.

Comment sont prises les décisions en chaîne impliquant l’exploitant EDF, les pouvoirs publics et l’Autorité de sûreté nucléaire (ASN) en cas d’accident survenant dans une centrale nucléaire en France ? L’exercice national de simulation du 26 mars 2009 au Centre national de production d’électricité du Bugey vise à tester la gestion d’une situation d’urgence radiologique. Ce type d’exercice est obligatoire tous les trois ans en vertu des textes législatifs et réglementaires. Il est question de tester, grandeur nature, le dispositif d’alerte aux populations ainsi que la gestion post-accidentelle de l’événement par les services de la préfecture de façon à protéger la population.

JPEG - 123.1 ko
La centrale nucléaire de Bugey © CRDP de Versailles, J.-P. Rocher / EDF

Le scénario de l’accident est libre, non divulgué à l’avance, connu seulement de ceux qui l’ont conçu. Il se joue au départ dans le simulateur pleine échelle, réplique exacte de la salle de commande réelle de la centrale. Relié à un ordinateur, cet outil permet de reproduire toutes les situations de fonctionnement jusqu’à des scénarios improbables. En cas de crise, deux acteurs ont le pouvoir de prendre les décisions qui s’imposent  : le directeur de la centrale EDF du Bugey et le préfet de l’Ain.

7 h 49 : l’un des quatre réacteurs vient de s’arrêter

JPEG - 26.5 ko
Les quatre tranches de la centrale © CRDP de Versailles, J.-P. Rocher / EDF
Les quatre cheminées visibles de la centrale de Bugey correspondent aux quatre réacteurs nucléaires.

Le réacteur de la Tranche 2 de la centrale nucléaire du Bugey vient de s’arrêter automatiquement. Pourquoi ? Quelle est la cause de l’arrêt ? Est-ce un incident ou un accident ? Quel est son niveau de gravité sur l’Échelle internationale des événements nucléaires (Ines) ?

JPEG - 50.1 ko
Le simulateur © CRDP de Versailles, J.-P. Rocher / EDF

De nombreuses questions se posent. En salle de commande, d’où les opérateurs pilotent la centrale nucléaire, des alarmes vertes sont allumées sur les tableaux de bord et les écrans de contrôle. Les grappes de commandes ont chuté, signe d’une situation anormale. Il y a une rupture sur le circuit primaire dans le bâtiment réacteur où se situent la cuve (le combustible) et le générateur de vapeur. À cette heure, les opérateurs ne connaissent pas encore la cause exacte de l’arrêt du réacteur. Des tests sont faits, de température, de pression, etc. pour diagnostiquer la cause de l’interruption qui est rapidement connue : l’arrêt du réacteur. Il est dû à une rupture survenue sur cinq tubes du générateur de vapeur, une vanne est bloquée. Des rejets radioactifs se dégagent dans l’environnement et l’atmosphère.


JPEG - 52 ko
Les écrans de contrôle du deuxième réacteur © CRDP de Versailles, J.-P. Rocher / EDF
JPEG - 43.3 ko
Les grappes de commande sont tombées © CRDP de Versailles, J.-P. Rocher / EDF
JPEG - 48.4 ko
Tableaux de bord et écrans de contrôle © CRDP de Versailles, J.-P. Rocher / EDF


7 h 55 : le directeur de la centrale nucléaire déclenche le plan d’urgence interne

JPEG - 144.4 ko
Les pompiers NRBC du CMIR mesurent les taux de radioactivité dans l’environnement © CRDP de Versailles, J.-P. Rocher

Des procédures et des dispositions spécifiques sont mises en œuvre au sein de la centrale pour assurer la sûreté du site et protéger les personnels. Les personnels d’astreinte EDF sont mobilisés, soit quatre-vingt personnes environ, en complément des équipes de conduite. Des observateurs, qui n’ont pas de rôle opérationnel proprement dit, portant un brassard rouge, sont dépêchés en salle de commande pour s’informer sur les façons d’agir. On est en exercice, mais l’enjeu est bien réel : maîtriser le réacteur (son refroidissement) et stopper le plus rapidement possible les rejets radioactifs, comme l’explique le chef de la mission Environnement-transport de la centrale. On ne peut pas faire autrement. Il faut agir très vite. « La sûreté se gagne à chaque seconde. », explique Christian Geneau, expert nucléaire du ministère de l’Intérieur.

L’alerte est donnée aux pouvoirs publics locaux et nationaux : le préfet de l’Ain est averti et tenu informé en permanence de l’évolution de la situation. Au plus haut niveau, les équipes nationales de crise d’EDF, l’ASN, le ministère de l’Intérieur, l’institut de Radioprotection et de sûreté nucléaire (IRSN) et tous les experts sont mobilisés. Le message d’alerte doit comporter, ce 26 mars 2009, la mention : « Exercice - Exercice - Exercice ». Bien sûr une partie du personnel reste à disposition en cas d’accident réel survenant le jour de l’exercice ! Le directeur de la centrale nucléaire, Jacques Munier, explique que ce genre d’accident est « hautement improbable », mais que le risque zéro n’existe pas, qu’il faut donc être prêt à y parer avec le maximum d’entraînement. Le but de l’exercice est de tester la manière dont les procédures d’urgence sont appliquées par les opérateurs de façon à les améliorer. Avoir les bons gestes, les bonnes réactions et ainsi développer une « culture de sûreté » est une nécessité. Il y a bien risque majeur puisque l’accident dépasse le cadre interne de la centrale. Il faut donc protéger les populations, les biens et l’environnement à l’extérieur de la centrale du Bugey.

JPEG - 68.9 ko
Délimitation du périmètre de sécurité autour de la centrale © CRDP de Versailles, J.-P. Rocher
JPEG - 63.4 ko
© CRDP de Versailles, J.-P. Rocher


JPEG - 68.4 ko
Radiomètre et dosimètre © CRDP de Versailles, J.-P. Rocher
JPEG - 71.1 ko
Les combinaisons utilisées par les pompiers sont jetées © CRDP de Versailles, J.-P. Rocher


8 h 25, le préfet met en œuvre le Plan particulier d’intervention et active le Centre opérationnel départemental

L’alerte est donnée aux populations de « se mettre à l’abri et à l’écoute ». Les sirènes de la centrale retentissent et un système d’alerte téléphonique aux populations (le Sappre) est testé. Un automate d’alerte téléphonique procède en quelques minutes à l’appel téléphonique de 400 foyers dotés de téléphones filaires et résidant dans les communes alentour : Hières-sur-Amby, le hameau de Marcilleux sur la commune de Saint-Vulbas. Ces appels sont réitérés automatiquement une fois dans les cinq minutes qui suivent si personne n’a répondu. Vers 9 h 30, 20 % des appels téléphoniques ont été « acquittés », c’est-à-dire que quelqu’un doit avoir décroché et entendu le message selon lequel il est nécessaire de se mettre à l’abri et à l’écoute. En effet, les populations concernées sont appelées à rester dans leurs habitations, elles ne doivent pas sortir pour ne pas inhaler de substances radioactives. Les gens sont appelés également à se mettre à l’écoute des radios et télévisions.

JPEG - 52.6 ko
La préfecture de l’Ain © CRDP de Versailles, J.-P. Rocher
JPEG - 14.8 ko
Cellule Orsec à la préfecture © CRDP de Versailles, J.-P. Rocher
JPEG - 79.9 ko
Salle de crise à la préfecture © CRDP de Versailles, J.-P. Rocher
JPEG - 53.1 ko
Zonage © CRDP de Versailles, J.-P. Rocher


À la préfecture de Bourg-en-Bresse, l’organisation de crise est mise en place. Pour gérer la phase postaccidentelle de l’événement, le Centre opérationnel départemental (COD) centralise toutes les informations et avis susceptibles d’apprécier l’importance de l’accident et les évolutions possibles. C’est un des lieux ultimes où se prennent les décisions. L’ensemble des services concernés sont mobilisés : entre autres, sont présents la direction départementale de l’Équipement (DDE), le service départemental d’Incendie et de secours (Sdis), auquel appartient la cellule mobile d’Intervention radiologique (Cmir), les experts nucléaires des services du ministère de l’Intérieur, en particulier les personnels de la direction de la Sécurité civile, de l’ASN, de la mission d’Appui aux risques nucléaires (Marn). La police ou le groupement de gendarmerie, les pompiers ou la Croix-Rouge, le Samu sont également présents pour appuyer le préfet dans sa prise de décision. Dans la pratique, c’est tout un dispositif qui se met en place très vite : en cas de crise, les experts de la préfecture s’organisent en « cellules Orsec » (organisation de la réponse de Sécurité civile). Par exemple le bureau n° 2 de la préfecture, réservé d’ordinaire au secourisme et au recensement des risques, devient « cellule Orsec Transports et Travaux ». Des personnels de la DDE, du conseil général et des télécommunications viennent renforcer cette cellule. Violaine Demaret, directrice de cabinet du préfet de l’Ain, précise que tous les personnels des services mobilisés sont en place en moins d’une heure.

Les groupes d’experts « planchent » dès le matin. Ils travaillent en particulier à partir des documents cartographiques réalisés par l’IRSN.

L’après-midi, ils rendent compte de leurs analyses et soumettent leurs propositions de décisions. Les informations transmises par les autorités nationales sont croisées avec ces éléments. C’est au préfet seul qu’incombe la responsabilité de prendre la décision finale, après avoir consulté son staff le plus proche dans un bureau privé où sont mises à sa disposition des lignes téléphoniques directes le reliant aux interlocuteurs institutionnels.

Sur quels critères se fonder pour établir le bon diagnostic et fournir les éléments pour la prise de décision ? Des cartes de zones, placardées sur les murs de la salle de crise, élaborées en urgence à partir des mesures des taux de radioactivité prises sur le terrain par les pompiers (voir p. 35), y contribuent certainement. Au-delà de la gestion de la crise, l’un des enjeux de l’exercice est de créer les conditions d’un retour à la normale le plus facile possible.

16 h, fin de l’exercice

La fin de l’exercice est annoncée par l’ASN après consultation entre les scénaristes, le COD de la préfecture et l’exploitant EDF. Un premier bilan est établi, étape indispensable qui permet de vérifier si les objectifs ont été atteints et comment a fonctionné la réponse à l’alerte. Un second bilan, ultérieur, permettra, avec le recul nécessaire, de tirer leçons et conclusions de cette expérience et d’améliorer encore le dispositif.