Des missions explosives Le déminage

On dénombre quatre missions essentielles dans le panel des démineurs : la dépollution pyrotechnique, l’intervention en contre-terrorisme, la sécurisation des voyages officiels et les actions de formation.

La dépollution pyrotechnique

Fruit de l’histoire et conséquence des grands conflits mondiaux [1], cette mission connue sous le terme « EOD » (explosive ordnance disposal ou dispositif contre les munitions de guerre) a pris une forme nouvelle. À l’exception des mines retrouvées dans les dunes après les tempêtes ou grandes marées, il n’existe plus de champ de mines non répertoriés sur le sol national. Les démineurs collectent cependant plus de 500 tonnes de déchets de guerre chaque année, dont environ 15 tonnes d’engins toxiques. Ils consistent essentiellement en des munitions de maquis, des bombes d’aviation larguées sur des sites stratégiques et d’éléments d’artillerie retrouvés dans les champs ou les cours d’eau.

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Pointe de Saint-Quentin, dans la Somme, 1953
© Les archives de Jean Souille

Cette mission, cœur de métier du service du déminage, n’est pas près de s’éteindre. Les historiens s’accordent à dire qu’il faudrait, en calcul théorique, plus de sept siècles de travail au rythme actuel pour dépolluer entièrement l’hexagone.
Contrairement à une idée reçue, les munitions restent dangereuses mêmes après plusieurs décennies. En effet, même si elles se dégradent avec le temps, les munitions gardent leur pouvoir de destruction. Le délitement des sécurités internes ainsi que l’altération chimique de leur chargement les rendent encore plus dangereuses, en raison notamment du risque d’explosion quasi-spontanée. Depuis 1945, ce sont ainsi 635 démineurs français qui sont tombés dans l’exercice de leur devoir. Et si les conditions d’exercice, la formation et les équipements se sont améliorés, il reste une part de risque incompressible qui ne pourra que s’accroître avec le temps, les munitions étant de plus en plus sensibles aux contraintes mécaniques et thermiques.

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Munitions de guerre
© DGSCGC Stephane Marcq

Un mode opératoire rigoureux
Le mode opératoire n’a toutefois que très peu varié depuis 1945. Lors de la découverte d’une munition, le premier rôle du démineur est de l’identifier précisément. Le panel des munitions de guerre est si vaste qu’il concerne plusieurs milliers de type d’engins différents. Pour assurer sa propre sécurité, il est donc nécessaire pour le démineur d’exceller dans ce domaine de première importance.
Il s’attachera ainsi à définir la famille d’appartenance (bombe, artillerie, mine, projectile pour lanceur spécialisé…), la nationalité, le calibre, la masse et la nature de son chargement puis l’état général (engin dégradé, présence de systèmes de sécurité…) de la munition. L’opérateur pourra ainsi quantifier le degré de menace présenté par celle-ci et en définir les différents effets en cas d’explosion. La constitution de l’enveloppe de la munition permettra aussi d’évaluer la taille du périmètre de sécurité à mettre en œuvre. Certaines munitions, en cas d’explosion, peuvent être vulnérantes à plus de 1 500 mètres.

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Préparation de mines pour la destruction
© DGSCGC Stephane Marcq

La prise en compte de tous ces paramètres, souvent en un temps très court, doit inciter le démineur à faire le choix de transporter cette munition ou de la détruire au plus près du lieu de découverte, parfois directement sur place, sans la bouger ne serait-ce que de quelques degrés.

Un transport des munitions sous haute surveillance
Lorsque le choix de son transport est retenu, il doit veiller aux prescriptions de sécurité pour éviter tout choc ou début d’incendie sur le trajet. C’est pourquoi les munitions sont calées dans un bac de sable très fin, empêchant ou limitant tout mouvement brusque ou désordonné. Les secteurs territoriaux des centres de déminage étant généralement assez importants (de l’ordre de plusieurs départements), les munitions sont souvent regroupées lors d’une collecte. Au gré de sa « récolte », le démineur s’assurera que les munitions entreposées peuvent voyager ensemble. Il est par exemple, formellement proscrit de transporter une munition explosive avec une munition chimique car, en cas de départ intempestif de la munition explosive, le produit chimique pourrait être dispersé sur une plus grande distance que s’il avait été employé seul. Dans la même logique, le placement des engins dans le véhicule doit être fait de telle manière que si l’un d’entre eux explose spontanément, il ne puisse faire détonner l’ensemble du chargement par influence.

Une destruction par explosion contrôlée
Une fois les munitions récoltées et transportées, elles font l’objet d’une destruction par explosion contrôlée. Dans la mesure du possible, pour se prémunir des éclats (équivalent à de véritables balles de fusil se déplaçant à plusieurs centaines de mètres par seconde) et pour limiter le périmètre de sécurité, les explosions se font selon la méthode dite du « fourneau ». Les munitions sont enterrées au fond d’un trou ou d’une tranchée, amorcées puis recouverte de terre. Les effets de souffle et les éclats sont dirigés essentiellement vers le ciel et les projections retombent à la verticale. Avec ce système, il n’existe pas d’éclats rasants. Étant projetés sous un angle de 45° avec une vitesse initiale très élevée, ces derniers sont en effet les plus dangereux.
Dans tous les cas, les amorçages sont réalisés de manière à sécuriser le public et les intervenants. Pour cela, la méthode de la mèche lente est très peu utilisée. En effet, une fois la mèche allumée, il est très difficile de l’éteindre dans le cas par exemple, de l’introduction dans le périmètre d’une tierce personne. En règle générale, les démineurs procèdent donc à des amorçages électriques ou radio commandés. Ces deux systèmes permettent de maîtriser l’explosion jusqu’au dernier moment. Il est systématiquement procédé à un double amorçage. Ainsi, en cas de raté, l’opérateur ne sera pas dans l’obligation de déterrer les munitions, ce qui représenterait un risque très important.

Adapter l’action de déminage aux cas les plus critiques
Il arrive que des engins retrouvés soient trop dégradés pour être transportés. Il appartient donc au chef de mission de procéder à la destruction par explosion de la munition au plus près du site de découverte. Cette dernière action a lieu dans des champs ou des carrières, souvent au bon vouloir de leurs propriétaires qui ont à cœur de rendre service à l’institution. Lorsque le tonnage est trop important pour être éliminé en zone civile, il est fait appel aux terrains militaires où il est possible de détruire plusieurs tonnes d’explosif par jour.
Ce qui s’avère aisé pour une munition de petit calibre, avec un faible chargement explosif comme une grenade, devient beaucoup plus délicat à mettre en œuvre dans le cas d’un engin de grande capacité. Ce cas de figure survient régulièrement, avec parfois des cas critiques à gérer comme la mise à jour en milieu urbain de bombes d’aviation piégées. Si certains de ces modèles peuvent être désamorcés avec les outillages actuels, d’autres types de bombe sont quant à elles non neutralisables. Le seul moyen d’éliminer la menace qu’elles représentent est de les faire exploser sur place avec les dizaines ou centaines de kilogrammes d’explosif qu’elles contiennent, sans pour autant occasionner de dégâts à proximité. Ce type d’opération nécessite un savoir-faire important, basé sur des méthodes éprouvées. L’ensemble des acteurs de l’État est alors sollicité en assistance sous l’autorité des services préfectoraux : unités de secours, forces de l’ordre, services du gaz, direction départementales des territoires.

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Enfouissement de chargements pour destruction
Méthode du fourneau © DGSCGC Stephane Marcq

Il peut arriver que la munition détone partiellement ou que l’un des engins soit projeté à l’extérieur du cratère sans fonctionner immédiatement. Or, tout explosif choqué par une explosion, devient encore plus sensible et reste susceptible de détoner avec un temps de retard aléatoire. De plus, toute explosion génère des fumées toxiques, en particulier des oxydes d’azote et de carbone dont il faut attendre la dispersion avant qu’un démineur se déplace pour s’assurer qu’il n’existe plus de danger.
Le séquentiel doit s’attacher à réduire les manipulations, sources principales d’accident. Pour limiter les probabilités de chute et de choc intempestif, les engins sont mis en palette, calés les uns contre les autres selon un ordre calculé en fonction du poids et de la quantité d’explosif. Dès lors, chaque déplacement (du lieu de stockage vers le cratère de destruction) se fait à l’aide d’engins de levage, la manutention étant réservée aux explosifs d’amorçage, moins sensibles.

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Classement des engins de guerre au centre de déminage de Laon
Stockage des munitions © DGSCGC Joachim Bertrand

La mission de contre-terrorisme

Au-delà de leurs missions historiques, les activités des démineurs se sont diversifiées. S’appuyant sur leur expérience des explosifs sensibles et dégradés, les opérateurs de la Sécurité civile sont devenus des spécialistes reconnus dans le monde fermé du contre-terrorisme.
Ils ont en effet appris depuis 1965 à identifier et neutraliser les objets suspects et les bombes déposées à des fins malveillantes. Cette mission, référencée sous l’acronyme « IEDD » (pour improvised explosive devices disposal ou en français « EEI » : engin explosif improvisé), évolue constamment. En effet, la mise en place de nouveaux matériels ou de nouvelles contre-mesures associées à l’élaboration de doctrines visent à se prémunir de menaces de plus en plus dangereuses et insidieuses. La présence de pièges, de scénarios du pire (multi-attentat, sur-attentat) transforme le démineur en une cible désignée dont il doit apprendre à se déjouer grâce à une formation perfectionnée et une veille technologique permanente.
Progressivement, au fil des années, les engins terroristes présentent un risque toujours plus évolué et meurtrier. Leur but est de créer le plus grand nombre de victimes possible. Afin de lutter contre l’action des démineurs, les poseurs de bombe rivalisent d’ingéniosité dans les aspects stratégiques et techniques. Ils vont ainsi étudier de manière très précise le comportement des intervenants lors des découvertes d’engins suspects, leurs façons de procéder, leur positionnement, leurs modes de communication. Une fois ces données collectées, ils imaginent d’autres d’actions. C’est l’une des raisons principales qui explique la confidentialité portée autour des opérations de déminage. Nous sommes là encore dans la logique bien connue du « glaive et du bouclier », chacune des contre-mesures apportée appelant une réponse innovante de la part de l’adversaire.

La classification des engins terroristes
Si on se reporte à ce qui se fait sur l’ensemble des zones de conflits, on peut catégoriser les engins improvisés en plusieurs grandes familles.
Il y a tout d’abord les colis déposés. Ils consistent en un contenant classique (sac, valise, poubelle…), rempli d’explosif et laissé sur le bord de la voie publique, dans un aéroport, au sein d’un aéronef, dans une gare… Ainsi tout bagage abandonné suspect donne systématiquement lieu à une levée de doutes.
D’autres vecteurs piégés, souvent des véhicules, contiennent parfois plusieurs dizaines voire centaines de kilogrammes d’explosif. Le périmètre de sécurité à mettre en œuvre est alors très important et nécessite la présence de nombreuses forces de police. Lors des attentats du mois d’avril 1995 contre un bâtiment fédéral à Oklahoma-City ou contre un centre commercial de Manchester au Royaume-Uni en 1996, les effets de l’explosion de voitures piégées ont été ressentis à plusieurs kilomètres de distance par rapport à l’épicentre.

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Approche d’un colis suspect en tenue lourde lors d’un exercice
© DGSCGC Joachim Bertrand

On trouve aussi des charges explosives dissimulées sur les bas-côtés des routes et actionnées lors du passage de convois véhiculés ou pédestres, par les victimes elles-mêmes sous l’action d’un piège, ou par le poseur. Ces bombes sont dénommées « road side bombs » (RSB). Des munitions d’artillerie y sont parfois ajoutées entraînant ainsi un polycriblage de la cible. Les véhicules blindés souffrent quant à eux, de l’action de charges préformées et camouflées. Quand les démineurs interviennent sur ce type de bombe, une attention particulière est portée aux alentours de leurs emplacements pour vérifier qu’ils ne sont pas, eux aussi, piégés.
Enfin, les systèmes portés par les kamikazes sont souvent des ceintures ou des gilets composés d’explosif artisanal auquel sont ajoutés des éléments métalliques. La quantité d’explosif peut atteindre plusieurs kilogrammes et provoquer un grand nombre de victimes.
Dans chacune de ces catégories, les systèmes d’amorçages sont multiples. Ils peuvent être doublés ou triplés, à retard, à piège, à commande filaire ou radiocommandée. Souvent dissimulés, leur conception n’a pour limite que l’imagination des poseurs de bombe.
Assurer la sécurité des intervenants revient à leur donner une doctrine d’emploi et à les équiper de manière à contrer ou à limiter les conséquences du départ intempestif d’une charge explosive, incendiaire ou toxique. Le large éventail de moyens mis à leur disposition peut être adapté en fonction du type de menace, de son degré de dangerosité et des conditions liées à l’environnement immédiat.

La mission de sécurisation des voyages officiels

Cette mission concernant la sécurisation des voyages officiels est à rapprocher de celle relative à « l’IEDD ». Les démineurs sont requis au quotidien pour sécuriser les déplacements des autorités ou des personnes menacées. Leur rôle est de s’assurer de l’absence de tout risque « explosif » sur les sites impliqués. Placés sous l’autorité des services officiels de protection, les démineurs engagent sur ces actions du matériel confidentiel pour assurer des opérations de contrôle spécialisé. Sur ce type d’opération, ils ont en outre vocation à encadrer les forces de police ou de gendarmerie amenées à réaliser les fouilles. Elles peuvent être assistées d’équipes cynotechniques spécialisées dans la recherche d’explosif, qu’elles appartiennent à l’institution militaire, à la police nationale, à la gendarmerie nationale, aux douanes ou à l’administration pénitentiaire.

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Fouille de véhicule officiel par un gendarme et son chien
Une équipe cynotechnique © DGSCGC Joachim Bertrand

Ces opérations de sécurisation ont lieu indifféremment en France comme à l’étranger. Dans ce dernier cas, le niveau de menace peut parfois être considéré comme extrêmement élevé et nécessite de réagir efficacement et rapidement face à la menace. En effet, dans ces conditions d’emploi, l’équipe de déminage peut se trouver confronté à des modes opératoires peu usités sur le sol national. C’est le cas par exemple des munitions de guerre à but d’attentat ou de la présence de road side bomb toujours difficiles à identifier, contourner ou neutraliser.

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Préparation d’un voyage officiel : le sommet de l’Otan
© DGSCGC Joachim Bertrand

Les missions à l’étranger

Le professionnalisme des démineurs de la sécurité est reconnu dans le monde entier. Tous les spécialistes s’accordent à dire que notre pays est l’un des seuls à maîtriser parfaitement la mission d’élimination des engins dégradés notamment chimiques. En effet, si d’autres pays européens ont à subir la problématique des munitions de guerre, seule la France connaît un tel niveau de difficultés au regard des quantités persistant sur son sol. La Direction générale de la sécurité civile a ainsi dû innover dans de nombreux domaines techniques et organisationnels pour optimiser la sécurité de nos concitoyens. Dès lors, son expérience et son expertise sont très souvent sollicitées par des pays confrontés aux restes de guerre ou aux stockages inadaptés de munitions.
Le partage de cette compétence est réalisé au travers de nombreuses actions de formation au profit des unités étrangères. Celles-ci trouvent dans la transmission de ce savoir-faire des réponses pragmatiques facilitant l’élimination des dangers présentés par les engins.
C’est dans ce contexte qu’il arrive parfois que des équipes de déminage soient projetées à l’étranger dans un cadre opérationnel. Elles y entreprennent l’élimination de munitions stockées. Toujours dangereuses et complexes, ces opérations correspondent à de réelles assistances de coopération, particulièrement appréciées des gouvernements demandeurs qui disposent rarement de la ressource nécessaire pour mener à bien ces opérations. En retour, ces opérations permettent aussi aux démineurs de parfaire leur expérience dans le domaine des munitions modernes.