Sur le vif

Des acrobates sous terre, entraînement de secours spéléo

29 septembre 2010 au matin, massif des Bauges.
Le centre opérationnel départemental d’incendie et de secours est mis en alerte ! Un spéléologue vient d’appeler : un de ses deux coéquipiers est tombé au fond d’un puits de 18 mètres de profondeur. Il ne se relève pas et se plaint d’une douleur aux côtes…

Vidéo

JPEG - 60.4 ko
Entraînement de secours spéléo
© Ph. Arrondeau, SC


Certains aiment grimper dans les massifs montagneux et tutoyer les sommets, d’autres préfèrent s’engouffrer dans les entrailles de la terre pour y explorer un monde mystérieux et obscur. Cette activité est connue sous le nom de « spéléologie  », des mots grecs spelaion et logos qui signifient respectivement « grotte » et « science ». Car si la spéléologie est le plus souvent perçue comme une activité sportive pratiquée par quelques « têtes brûlées  », elle contribue aussi grandement à la culture et à la recherche scientifique dans des domaines comme la géologie, l’hydrologie, la paléontologie ou même la biologie humaine.

Spéléologie : sécurité et connaissance de l’environnement

JPEG - 23.7 ko
Sauveteuse en tenue
La calebonde, placée latéralement (à gauche sur la photo), alimente en gaz la lampe à acétylène, placée sur le casque, qui produit une flamme éclairante, en complément de la lumière électrique © Ph. Arrondeau, SC

Qu’elle soit pratiquée à but sportif ou scientifique, la spéléologie ne s’improvise pas. Comme toute activité en milieu naturel hostile, elle requiert le respect de consignes de sécurité très strictes et une excellente connaissance de l’environnement.

Dans ces conditions et contrairement à une idée reçue, la spéléologie n’est pas une activité particulièrement dangereuse. En revanche, le moindre incident peut avoir de lourdes conséquences : un éboulement inattendu, une montée des eaux soudaine ou parfois une simple entorse empêchant de sortir de la cavité peuvent s’avérer fatals.

Pour faire face aux inévitables accidents liés au développement de la discipline, les services d’intervention et de secours (sapeurs-pompiers, CRS, gendarmes) ont constitué localement des unités spécialisées, tandis que la fédération française de spéléologie s’est dotée d’une structure propre dédiée aux opérations de secours en milieu souterrain, le Spéléo Secours français (SSF, voir p. 35). Ainsi en Savoie, le SSF et les sapeurs-pompiers travaillent en étroite collaboration.

Exercice : se maintenir au meilleur niveau en cas d’urgence

Afin de se maintenir en condition opérationnelle (les interventions réelles restent rares), l’équipe de secours spéléo du Service départemental d’incendie et de secours de Savoie réalise régulièrement des exercices. Le 29 septembre 2010 au matin, selon un scénario préétabli, le centre opérationnel départemental d’incendie et de secours est mis en alerte par l’appel d’un spéléologue sorti d’un creux nommé « La Cavale », dans le massif des Bauges : un de ses deux coéquipiers est tombé au fond d’un puits de 18 mètres de profondeur. Il ne se relève pas et se plaint d’une douleur aux côtes ; l’autre spéléologue est resté auprès de la victime. La chaîne de commandement indispensable au bon déroulement de l’opération de secours est immédiatement mise en place :

  • la direction des opérations de secours est confiée au préfet de Savoie ;
  • le commandement des opérations de secours en surface est assuré par un officier de sapeurs-pompiers et son conseiller en « intervention site souterrain » ;
  • la conduite technique des opérations en milieu souterrain est assumée par le conseiller technique départemental du SSF.

L’équipement est prêt

Selon le protocole, un poste de commandement opérationnel serait installé à proximité de l’entrée de la cavité pour superviser la conduite des opérations. Mais aujourd’hui, il s’agit uniquement de tester les techniques de secours en milieu souterrain.

JPEG - 69 ko
(1) L’équipe de sauvetage arrive sur place et prépare l’équipement.
(2) Les sauveteurs entrent dans la grotte.
(3) Les sauveteurs passent la grille qui marque l’entrée de la cavité. Ils allument leur lampe à acétylène, placée sur leur casque, pour progresser dans l’obscurité.
(4) Les sauveteurs entament leur descente dans la grotte. Ils avancent sur un éboulis raide et instable nécessitant d’être assuré par une longe pour prévenir toute chute.
© Ph. Arrondeau, SC

Aux côtés des 4 × 4 garés à l’entrée de la cavité, cordes, mousquetons, amarrages et autres accessoires utiles sont disposés au sol tandis que bien d’autres équipements attendent d’être déchargés de la remorque. Cette profusion de matériel peut laisser le néophyte perplexe mais lui rappelle que la spéléologie ne se pratique pas à la légère et requiert une logistique très lourde, en particulier lors des opérations de secours. Après s’être équipés individuellement, les sauveteurs entament leur descente dans la cavité, répartis en plusieurs équipes affectées à une mission précise. Une première équipe part en reconnaissance afin de localiser la victime, accompagnée par deux médecins qui lui prodigueront les premiers soins en attendant son évacuation.

Les indications données par le coéquipier de la victime faisant craindre une fracture des côtes, un second groupe de sauveteurs procède à la mise en place des ateliers, autrement dit des différents systèmes (balancier, tyroliennes et palans) nécessaires à l’évacuation de la victime sur civière. Enfin un dernier binôme s’attache à dérouler le fil téléphonique et à établir une communication entre le lieu d’intervention sous terre et la surface.

Les sauveteurs entrent dans la cavité

JPEG - 46.1 ko
Schéma simplifié du dispositif d’évacuation de la victime
© A. Fric

La descente dans la cavité débute par le passage d’une grille puis par la progression sur un éboulis raide et instable nécessitant d’être assuré par une longe pour prévenir toute chute. La lumière du jour laisse place à une obscurité croissante, bientôt compensée par le puissant double éclairage frontal fixé sur les casques. Outre une lampe électrique de type Led (lampe à diode électroluminescente), les casques sont équipés d’un bec laissant s’échapper une flamme blanche.

Celle-ci résulte de la combustion d’un gaz connu sous le nom d’acétylène, produit de la réaction du carbure de calcium au contact de l’eau. Le mélange se fait dans un contenant cylindrique appelé « calebonde » que les spéléologues portent à la taille. L’acétylène présente deux avantages : il permet un éclairage autonome sans les contraintes techniques de la Led (batterie épuisée, panne…) et chauffe la « calebonde » qui devient dès lors un équipement permettant de lutter contre une éventuelle hypothermie. L’éboulis ouvre l’accès à la galerie principale de la cavité où résonne le vacarme des coups de marteau et du perforateur en action dans la roche, donnant le sentiment d’être sur le site d’un véritable chantier : c’est l’installation de la tyrolienne qui permettra à la civière de survoler la galerie lors de l’évacuation du blessé, lui épargnant ainsi de pénibles franchissements d’obstacles rocheux au sol.

JPEG - 63.3 ko
(5-6) Les sauveteurs ont atteint la victime et lui posent immédiatement un collier cervical. Le médecin réalise un bilan médical sous le « point chaud » en attendant l’évacuation de la victime.
(7-8) À la surface, un médecin reçoit les informations du bilan médical communiquées par téléphone filaire. L’évacuation se prépare... Le balancier est mis en place.
© Ph. Arrondeau, SC

On atteint la victime : les premiers soins lui sont prodigués

Un peu plus loin, au fond du puits de 18 mètres de profondeur, les médecins ont atteint la victime et effectuent un premier bilan médical. Par précaution, un collier cervical est posé sur le blessé avant que celui-ci soit déplacé sous le « point chaud » qui vient d’être monté. Ce petit espace sommaire, aménagé à l’aide d’une couverture de survie en polyester métallisé tendue le long de la paroi rocheuse et d’une simple bâche posée au sol, garantit à la victime un isolement relatif de l’humidité et du froid. La température ne dépassant généralement pas 10 °C en milieu souterrain, l’hypothermie est l’ennemie principale de tout individu qui reste immobilisé plusieurs heures. La victime désormais soustraite à ce danger, les médecins peuvent maintenant procéder à un second bilan médical, plus approfondi : trois côtes fracturées. Le diagnostic, immédiatement transmis à la surface grâce au téléphone filaire, confirme la nécessité d’évacuer le blessé sur civière grâce aux techniques développées pour le secours spéléo.

Tout est prêt : la victime peut être remontée en toute sécurité

JPEG - 67.8 ko
(9-10) La civière passe sur la tyrolienne, puis est réceptionnée par un sauveteur.
(11-12) La victime est sortie. Exercice réussi pour l’équipe de secours spéléo.
© Ph. Arrondeau, SC

Tous les ateliers (balancier, tyroliennes, palans) sont maintenant en place et les équipes affectées à leur manoeuvre se tiennent prêtes. Suspendu sous la voûte du puits à 18 mètres de hauteur, telle une araignée à son fil, un sauveteur, désigné au regard de sa corpulence, va endosser le rôle de contrepoids pour extraire la civière du puits. Légèrement plus lourd que la victime pour pouvoir la hisser progressivement, il se laisse descendre au bout de sa corde sous la surveillance attentive du régulateur qui contrôle la manoeuvre. À mesure qu’il disparaît au fond du puits, la civière remonte lentement en position verticale, accompagnée d’un sauveteur positionné sur une corde parallèle. Parvenue dans la partie supérieure du puits, la civière est hissée à l’aide d’un palan sur un promontoire rocheux donnant accès à la galerie principale, traversée horizontalement par la tyrolienne.

À chaque extrémité, celle-ci est fixée à la roche par un triple amarrage qui répartit la charge qu’elle supporte, offrant ainsi des conditions de sécurité maximum de résistance aux tensions exercées par le poids de la victime. En quelques minutes la civière est amarrée au dispositif et glisse de l’autre côté de la galerie ; elle est immédiatement suspendue à un autre système de transport suivant une trajectoire oblique, le frein de charge, qui la dépose au pied de l’éboulis menant à la sortie de la cavité. Pour négocier ce passage à forte déclivité, la civière est à nouveau attelée à un système de palan qui ramène finalement le blessé à la lumière du jour.

Sauvetage à 50 mètres sous terre réussi

Cette session d’entraînement de l’équipe de secours spéléo des sapeurs-pompiers de Savoie s’est déroulée à une cinquantaine de mètres sous terre et a duré quatre heures. En réalité, une opération de secours de ce type, en fonction de la topographie de la cavité et de sa profondeur (parfois plus de 500 mètres), représente un véritable défi. Elle peut durer plus d’une semaine, mobiliser des dizaines, voire des centaines de secouristes, nécessiter des moyens lourds (explosifs de désobstruction, matériel de plongée…) et une énorme logistique.

Le Spéléo Secours français (SSF)

Né en 1977 au sein de la fédération française de spéléologie, le Spéléo Secours français rassemble aujourd’hui 2 000 bénévoles avec pour objectif de porter secours en milieu souterrain par la mise en oeuvre de techniques et de moyens adaptés. Son expertise est reconnue par le ministère de l’Intérieur qui lui a accordé l’agrément d’association de Sécurité civile en 2000. De fait, le SSF est partie prenante de tous les dispositifs de secours en milieu souterrain et ses membres sont souvent les seuls à pouvoir intervenir dans les cavités très profondes ou immergées. Il effectue 20 à 25 interventions par an dans un contexte d’évolution à la baisse.

L’opération du gouffre des Vitarelles : un sauvetage exceptionnel

Le 11 novembre 1999, sept spéléologues se retrouvent bloqués par une crue dans le gouffre des Vitarelles (Lot). Les secours ne sont alertés que deux jours plus tard et, le puits d’accès étant noyé sous 15 mètres d’eau, l’opération de sauvetage doit attendre deux jours supplémentaires. Les eaux sont déchaînées, l’équipe de secours (membres du Spéléo Secours français, sapeurs-pompiers et gendarmes) progresse difficilement. Parallèlement des forages sont réalisés depuis la surface pour atteindre la galerie où sont retenus les spéléologues. Ils seront libérés le 21 novembre.

L’opération aura mobilisé 150 sauveteurs et de gros moyens matériels. Elle démontre que des spéléologues expérimentés peuvent survivre longtemps en autonomie avant d’être secourus, mais aussi que les conditions météo restent un paramètre important pour le bon déroulement d’une sortie spéléo.