Portrait

Déminer n’est pas jouer, neutraliser une bombe

Le regard carré, la poignée de main franche, le verbe rapide et assuré. Le tout coiffé par un large sourire énergique qui soustend une autorité assumée. Jean-Yves Siffointe sait qui il est : un démineur accompli !

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Portrait de Jean-Yves Siffointe
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Depuis septembre dernier, nommé coordinateur supra-zonal pour deux des sept Zones de défense et de sécurité en France (Sud-Ouest et Sud, la collectivité de Corse en sus), Jean-Yves Siffointe ne désarme pas. Démineur dans l’âme et dans les tripes, sa mission ne s’arrête pas à une nouvelle promotion. Il faut dire qu’avoir eu pour premier chef de service la figure historique de Raymond Aubrac ne pousse pas à baisser les bras… D’autant que le déminage l’a pris jeune, à la lecture d’un article dont il se souvient toujours : « il a été l’élément déclencheur et décisif : j’ai immédiatement fantasmé sur ce job hors du commun, valorisant, technique, créateur de liens forts, utile, concret et sans faux-semblants ».

Jean-Yves Siffointe naît à Bobo-Dioulasso, au Burkina Faso, de parents professeurs en sciences et sciences économiques. Avec ses frère et sœurs il gagne un peu plus tard la Haute-Savoie et vit une jeunesse heureuse, structurée, sportive, montagnarde « même si je ne skie pas très bien ! ».

Il dévore des San Antonio parce que sa curiosité le pousse déjà à « être au cœur de la machine, des gens et des événements, voir le meilleur comme le plus sordide pour paraphraser Camus ». Bac D en poche, il chemine quelques années en psychosociologie à Grenoble, essentiellement pour satisfaire les attentes de ses proches. N’empêche il suit des cours passionnants sur les phénomènes et mécanismes de violence liés aux groupes. Après un an de service militaire, une formation à l’école de police de Toulouse, il rejoint la brigade des mineurs de Paris et s’aguerrit en enquêtant sur des affaires de viols collectifs et de prostitution sur adolescentes.

Quatre ans plus tard, il intègre un groupe de répression du banditisme à Ajaccio. C’est enfin la chance de rencontrer en temps réel des démineurs, « ces gars attendus comme le messie », et d’accéder à un concours qui vient tout juste de s’ouvrir aux policiers.

Après quinze jours de formation à Toulon, les premiers fondamentaux acquis, il rejoint son coéquipier affecté en Corse du Sud. En 1993, l’île vit au rythme de 800 attentats par an ; le jeune homme tombe à pic dans la petite famille du déminage où tout le monde se connaît et s’y plaît instantanément : « parce que vous jouissez d’une totale liberté et d’une pleine responsabilité. Auparavant, j’étais habitué à travailler en groupe, à vivre par et pour le groupe, dans une dilution de la responsabilité ».

Jean-Yves Siffointe apprend vite. Il n’a d’ailleurs pas le choix. Puisqu’il est appelé en dernier recours, il doit faire face. Mais il le reconnaît aussi : « il faut avoir l’humilité de se définir comme un outil, comme un prestataire de service ». Qu’importe, au contact d’une munition de guerre ou d’un engin explosif, il ne peut pas tricher. Alors il oscille entre l’assurance d’une technicité sans cesse enrichie et un détachement nécessaire face au risque.

De toute façon, le réel rappelle à l’ordre et confronte doutes et démons. Une nuit, bipé comme à l’habitude, il part avec son binôme neutraliser dans un village de vacances en feu des charges explosives et contrôler les vides sanitaires. Dans une ambiance de guerre, il se transforme en James Bond mâtiné de Michel Audiard : « Je rampe un bon moment à plat ventre avec ma lampe torche, et tout à coup, j’entends le tic-tac du réveil. Je cherche partout la charge, je la localise mais je fais tomber la lumière. C’est le noir absolu, la peur panique et je n’ai plus qu’une seule idée en tête : fuir et sauver ma peau. Un grand moment de solitude ! Je parviens à retrouver l’air libre et je hurle à mon collègue  : “ Vite, on se barre ! ” Quatre cents mètres plus loin, je lui raconte l’histoire. On attend deux heures. Rien. Je dois y retourner et le fait de regagner le boyau représente aujourd’hui encore une grande victoire surmoi-même. Ce jour-là, je me suis vraiment senti démineur. »

Et Jean-Yves Siffointe enchaîne les missions en Corse puis à La Rochelle et à Lyon. Dans l’île de Beauté, il neutralise surtout les IED, les engins explosifs improvisés qui représentent aujourd’hui 4 000 colis suspects annuels. Dans la ville océane, il œuvre pour l’EOD, le traitement et l’élimination des munitions des trois guerres franco-allemandes (1870, 14-18 et 39-45), soit 14 000 demandes annuelles et 500 tonnes de munitions actives collectées et détruites.

Il découvre d’autres modes opératoires ; le transport d’une munition dans un dépôt tampon avant sa désintégration sur un terrain militaire ou bien la suppression de l’arme sur site ou au plus près. Ce qui signifie prendre toutes les mesures de précaution pour éliminer la menace, définir un périmètre de sécurité, trouver une carrière, un tractopelle, minimiser les nuisances sonores, prendre des photographies, préparer le matériel, discuter avec les collectivités territoriales ou communales… Oui, le métier possède une grande part de technicité, forcément, mais il exige, au fil du temps et des expériences, de savoir prendre les bonnes décisions et d’assumer les situations de crise.

Non, décidément, les démineurs ne ronronnent pas ! De toute façon, il s’agit de « profils particuliers, mêlés de curiosité et d’insatisfaction permanente ». Du reste, ne disait-on pas dans les années 1990 : « 120 démineurs, 120 caractériels  ! ». Jean-Yves Siffointe tempère : « le métier nécessite un tempérament très fort, pas un sale caractère, mais du caractère ».

Aujourd’hui, le service compte plus de 300 démineurs et c’est l’un des meilleurs au monde. Le coordinateur supra-zonal sourit : « notre savoir-faire est envié par de nombreux pays et nous sommes sollicités régulièrement par les pays du Maghreb et du Moyen- Orient. Nos partenariats avec l’Angleterre, l’Espagne et la Belgique sont productifs et fréquents ». Voilà pour les informations officielles.

De nouveau en poste à Toulouse, il l’affirme calmement : « j’ai toujours les yeux de l’amour pour ce job ». Même s’il ne pratique plus autant le terrain, sauf pour des missions exceptionnelles et à l’étranger, et qu’il endosse désormais un rôle plus administratif, budgétaire et gestionnaire, Jean-Yves Siffointe le revendique haut et fort : « Je suis un chef de meute. » La meute comme source de cohésion, de vitalité et d’efficacité.