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Dossier

Hugo

Victor Hugo par la caricature

par Gérard Pouchain, agrégé de l’Université, chercheur associé à l’université de Rouen, Vice-président de la Société des Amis de Victor Hugo

 

On ne dira jamais assez l’importance de la presse française au xixe siècle, et plus particulièrement des journaux satiriques.
Dès la période révolutionnaire, des périodiques ont publié, de temps en temps, des caricatures, mais c’est avec les premières années du xixe siècle que naît véritablement la presse illustrée satirique : la caricature fait son entrée dans l’univers des journaux. En dépit de dame Anastasie – la censure – qui ne cesse d’utiliser ses grands ciseaux pour faire disparaître articles et dessins, voire publications qui dérangent le pouvoir (ainsi, entre août 1848 et juillet 1849, 335 numéros sont poursuivis pour leurs caricatures ; entre 1854 et 1866, 676 illustrations jugées irrévérencieuses sont interdites), les journaux de caricatures se multiplient tout au long du xixe siècle : plus d’une centaine de titres qui connaissent des fortunes diverses, d’un seul numéro à plusieurs milliers, l’un des plus célèbres étant La Lune créé en 1865 et tiré à 40 000 exemplaires.
Cette presse illustrée satirique est très prisée du public populaire, mais elle intéresse aussi les gens de lettres : ainsi, Balzac va collaborer au journal de Philipon – l’auteur de la célèbre caricature de Louis-Philippe transformé en poire – et rédiger le prospectus de lancement du journal : « En France comme en Angleterre, écrit-il, la caricature est devenue un pouvoir […]. Depuis 1789, la caricature a été un besoin pour notre pays. Elle y est énormément populaire, et si, jusqu’à présent, elle ne s’est pas rendue périodique, comme la pensée ou comme la plaisanterie, c’est que le prix de la gravure interdisait cette spéculation. Aujourd’hui, les procédés de la lithographie ont permis de rendre presque vulgaire cette jouissance exquise que les Parisiens seuls pouvaient renouveler tous les jours dans les rues, ou çà et là sur les boulevards. » Quant à Baudelaire, qui, en 1846, a légendé une soixantaine de caricatures pour Le Salon caricatural, il écrit dans son essai, De l’essence du rire et généralement du comique dans les arts plastiques (1855), qu’« il est clair qu’un ouvrage sur la caricature […] est une histoire des faits, une immense galerie anecdotique », et il ajoute que de telles publications « ont droit sans doute à l’attention de l’historien, de l’archéologue et même du philosophe ; elles doivent prendre leur rang dans les archives nationales, dans les registres biographiques de la pensée humaine. »
On comprend mieux l’essor des journaux de caricatures au xixe siècle quand on pense au nombre de régimes qui l’ont parcouru, depuis l’Empire jusqu’à la Troisième République, en passant par les règnes de Louis XVIII, Charles X, Louis-Philippe, la Deuxième République et le Second Empire, sans oublier des moments aussi importants que le coup d’État de Louis Bonaparte ou la Commune et les très nombreuses guerres, ni les grands courants littéraires, tels le romantisme ou le naturalisme, ni les hommes politiques (Thiers, Gambetta, Mac-Mahon, Jules Grévy…), les artistes (Mademoiselle George, Frédérick-Lemaître, Sarah-Bernardt, Liszt, Wagner…) et les écrivains (Chateaubriand, Vigny, Balzac, Dumas, Flaubert, Zola…).
Les dessinateurs (Daumier, Grandville, Nadar, Doré, Gill, Cham, Faustin, Le Petit, Gilbert-Martin, Pilotell, Bertall, Roubaud, Philipon, etc.) ont donc devant eux un immense champ d’action, une très ample « comédie humaine » toujours renouvelée.
Victor Hugo, homme politique profondément engagé dans les luttes de son temps, écrivain prolifique et à nombreux succès, véritable « géant des lettres françaises », ne pouvait être oublié par les caricaturistes. Si l’on ajoute aux charges qui le représentent, celles qui accompagnent la publication de ses œuvres, de leurs parodies, et les reprises de ses drames, on doit approcher, voire dépasser, le millier.
Une telle production d’images permet, certes à travers des jeux de prismes, de « raconter » Hugo, sa vie littéraire et sa vie politique, mais jamais sa vie privée. Il n’existe, par exemple, aucune caricature qui dévoile ses liaisons amoureuses. Sa relation avec Juliette Drouet, qui commence en février 1833 et qui est pourtant contemporaine de la première charge dont il est l’objet (27 juillet 1833), est ignorée des caricaturistes, alors que certaines publications n’hésitent pas à révéler l’intérêt que porte l’auteur de Lucrèce Borgia à mademoiselle Juliette qui interprète dans sa pièce le rôle de la princesse Negroni.
De même, de nombreux journaux vont s’emparer du flagrant délit d’adultère constaté le 5 juillet 1845 : celui qui a été nommé pair de France quelques mois plus tôt, vient d’être surpris en compagnie de Léonie Biard dans une chambre meublée du passage Saint-Roch. Ainsi, dès le lendemain, La Patrie dénonce ce « scandale déplorable » et apporte des précisions : « un de nos écrivains les plus célèbres » ; « en conversation criminelle » ; son titre politique « rend sa personne inviolable », etc. Les deux seules caricatures qui paraissent la même année 1845 dans L’Illustration du 15 novembre, ignorent l’affaire : Grandville y présente (« Thé artistique assaisonné de grands hommes ») le salon de Delphine de Girardin, entourée notamment de Hugo, grosse tête et corps très cambré, Dumas, Balzac, Liszt, et il revient sur l’échec des Burgraves (1843) avec « Un Génie et les Durs à cuire » où Hugo, grosse tête surmontée de flammes et ailes d’ange, signe sa « tragédie en un monologue » au pied de quatre personnages fort imposants, dont l’empereur Barberousse.
Ce n’est qu’un an après la mort de Victor Hugo qu’un journal illustré évoquera le flagrant délit d’adultère : dans son numéro du 20 juin 1886 Le Pilori, journal bonapartiste et royaliste, rappellera « l’aventure du passage Saint-Roch » et représentera un homme au large front et à la tête démesurée qui se dirige vers une femme l’attendant sous un porche surmonté de l’inscription : « Passage Saint-Roch ».

 

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L’interdiction de la caricature politique par la loi sur la liberté et la presse du 29 août 1835, n’est sans doute pas étrangère à la multiplication des charges de Victor Hugo au lendemain des succès d’Hernani (1830) et de Notre-Dame de Paris (1831), d’autant que, chef de file incontesté des romantiques, il dérange, agace, exaspère ceux que Théophile Gautier appelle les « grisâtres », par opposition aux « flamboyants ».
Par la suite, son entrée en politique (il est élu à la Constituante en 1848, puis, l’année suivante, à l’Assemblée législative) va faire le bonheur des Bertall, Daumier et autres Quillenbois. La période 1848-1851 est, de loin, la plus féconde en portaits-charges : près d’une centaine est conservée à la Maison de Victor Hugo, place des Vosges, contre une quarantaine pour les années antérieures.
Pendant son long exil (1852-1870), il n’est pas oublié des caricaturistes : d’abord présent aux côtés d’autres « binettes contemporaines » (Alexandre Dumas, Honoré de Balzac, Eugène Sue, George Sand, etc.), au sein de groupes ou dans des cortèges, il occupe ensuite, seul, la une des journaux satiriques illustrés lors de la publication de ses œuvres nées ou achevées dans le « look-out » de Hauteville House, La Légende des siècles (1re série, 1859), Les Misérables (1862), Les Travailleurs de la mer (1866), L’Homme qui rit (1869), et de la reprise d’Hernani au Théâtre-Français (1867).
Celui qui avait, en 1859, refusé l’amnistie – « Je partagerai jusqu’au bout l’exil de la liberté. Quand la liberté rentrera, je rentrerai » – retrouve le sol français le 5 septembre 1870, à la chute de l’Empire : désormais, les caricatures, notamment celles d’André Gill, vont accompagner, avec quelques vicissitudes (démission de son mandat de député, attitude à l’égard des Communards, échec aux élections partielles de janvier 1872, notamment), le patriarche, le père de la République, qui s’achemine, de son vivant, vers l’« apothéose ».

 

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