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Les fusillés de la Grande Guerre

Un cas emblématique : les fusillés de Vingré

Georges Clemenceau disait qu’« il suffit d'ajouter “militaire” à un mot pour lui faire perdre sa signification. Ainsi la justice militaire n'est pas la justice, la musique militaire n'est pas la musique ». De la même façon, ajouter « pour l’exemple » au mot « fusillé » lui fait perdre son sens. Le fusillé désigne un combattant exécuté par l’armée à laquelle il appartient après la décision d'une juridiction militaire qui intervient dans un cadre légal pour un délit précis. Dès le mois de septembre 1914, Joffre, confronté à de nombreux cas de paniques et de mutilations volontaires, décide de créer des conseils de guerre spéciaux, chargés de juger de manière expéditive les soldats accusés pour désertion, refus d’obéissance et abandon de poste en présence de l’ennemi. Pour le commandement qui craint la contagion de l’indiscipline, une seule réponse : la fermeté dans la répression de la moindre défaillance, et parfois de la moindre suspicion de défaillance. La justice militaire sanctionne ces fautes commises par de lourdes condamnations comme la peine de mort mais elle le fait aussi dans un souci d'exemplarité qui vise à maintenir la troupe en parfait état d'obéissance. Nicolas Offenstadt précise que « les jugements et la peine appliquée ont été orientés par les stratégies disciplinaires, notamment celle de l'exemple à faire pour la troupe ». Ainsi, la « condamnation pour l’exemple » souhaitée par l’état-major afin de maintenir la discipline au sein de la troupe, donne naissance finalement à la figure du soldat fusillé, le « fusillé pour l’exemple ». Mais, ce dernier est aussi perçu, pendant la guerre et surtout dans l’entre-deux-guerres, comme un innocent, arbitrairement désigné et fusillé, au regard d’une justice civile, figure de martyr à laquelle chacun peut s’identifier et fragilise le souci d’exemplarité. L’expression induit donc l’idée que les dits « fusillés pour l’exemple » n’ont été exécutés que pour les effets de leur mise à mort. La volonté de « faire des exemples » conduit à sélectionner arbitrairement parmi les inculpés ceux qui passeront en conseil de guerre et qui seront condamnés à mort.

Le cas des six fusillés de Vingré témoigne de cette méthode. Les soldats Jean Blanchard, Francisque Durantet, Pierre Gay, Claude Pettelet, Jean Quinault et le caporal Paul Floch sont fusillés à Vingré le 4 décembre 1914. L’affaire est exemplaire à plus d’un titre, d’abord par le nombre d’exécutions dans une même unité, et par les circonstances de leur condamnation. Le 27 novembre 1914, dans le secteur nord-ouest de Vingré dans l’Aisne, les Allemands pénètrent dans une tranchée de première ligne, à la tombée de la nuit. L’attaque surprend les hommes et le sous-lieutenant Paulaud donne l’ordre à la section de se replier dans une autre tranchée distante d’une cinquantaine de mètres. Le lieutenant Paupier, qui commande la tranchée de résistance, ordonne alors aux hommes de reprendre leurs positions immédiatement, ce qu’ils font. L’incident n’aura duré que quelques minutes. Que leur reproche-t-on finalement ? Un manque de vigilance et un flottement dans la surveillance mais cela ne relève pas des conseils de guerres spéciaux, sachant que les hommes de la 19e compagnie du 298e régiment d’infanterie ont obéi aux ordres de repli du sous-lieutenant Paulaud. L’affaire s’emballe lorsque l’officier, commandant la section, rédige son rapport et explique « qu’il dut user de toute son autorité, appuyée par celle du lieutenant Paupier, commandant de compagnie, pour faire remonter les hommes et occuper la tranchée »[1]. À l’état-major du 298e, l’occasion de faire un exemple au reste de la troupe est saisie ; le général de Villaret, commandant le 7e corps d’armée, fait traduire 24 soldats devant le conseil de guerre sous l’inculpation d’abandon de poste devant l’ennemi. Des directives sont données au conseil de guerre par le général lui-même pour aider, selon lui, les autres combattants à retrouver le goût de l'obéissance : « Il importe que la procédure soit expéditive, pour qu’une répression immédiate donne, par des exemples salutaires, l’efficacité à attendre d’une juridiction d’exception », écrit-il dans une note datée du 20 octobre 1914. Quant aux soldats, ils ne comprennent pas ce qu’il leur arrive. Jean-Yves Le Naour rapporte même que le sous-lieutenant « Paulaud est allé les voir pour leur dire que le procès n’était qu’une formalité, qu’il ne fallait pas l’impliquer et s’en tenir à la thèse d’une panique momentanée et que tout s’arrangerait »[2]. À cela, il faut ajouter que le défenseur est averti deux heures avant l’audience du rôle qu’il aura à assumer. Six sont condamnés à mort et exécutés le 4 décembre, les dix-huit autres soldats sont acquittés mais le général de Villaret n’en reste pas là. Il leur inflige une punition de 60 jours de prison et fait en sorte que cet évènement soit connu du reste la troupe (voir le document joint ci-dessous).

Document de l’état-major.

« Ordre général n° 28 du 7e CA
EM 1er bureau
N°563/L

Le caporal Floch Paul, Henri, les soldats Petelet Claude, Gay Pierre, Quinault Jean, Blanchard Jean, Durantet Francis du 298e RI ont été condamnés à la peine de mort par le CdG spécial de la 63e division d’infanterie dans la séance du 3 décembre pour abandon de poste en présence de l’ennemi.

Ces militaires ont été passés par les armes le 4 décembre à 7 h 30.

Le caporal Venuat, les soldats Pegard, Daniel, Barge, Isard, Fleurant, Geoffroy, Guignatier, Revirzy, Gardy, Barriquand, Vernay, Pacaud, Lardon, Fougère, Vindry, Darlet, Jury du même régiment, poursuivis également pour abandon de poste devant l’ennemi, ont été acquittés.

Le général cdt le 7e CA inflige à ces militaires une punition de 60 jours de prison.

Le présent ordre sera lu aux troupes à 3 rassemblements échelonnés de plusieurs jours.

Les commandants d’unités devront faire à leurs hommes une théorie sur le caractère particulièrement odieux de l’abandon de poste en présence de l’ennemi ainsi que sur l’importance des conséquences que peut avoir pour le pays cet acte de lâcheté.

QG le 6 décembre 1914

Général de Villaret. »

Général André Bach, Fusillés pour l’exemple 1914-1915, Paris, Taillandier, 2003, p. 407.

Lettre et photographie du soldat Quinault la veille de son exécution.

Voici ce qu’écrit le soldat Jean Quinault à sa femme  la veille de son exécution :

"Je t'écris mes dernières nouvelles. C'est fini pour moi. J’ai pas le courage. Il nous est arrivé une histoire dans la compagnie. Nous sommes passés 24 au conseil de guerre. Nous sommes 6 condamnés à mort. Moi, je suis dans les six et je ne suis pas plus coupable que les camarades, mais notre vie est sacrifiée pour les autres (…) Dernier adieu, chère petite femme. C'est fini pour moi. Dernière lettre de moi, décédé pour un motif dont je ne sais pas bien la raison. Les officiers ont tous les torts et c'est nous qui sommes condamnés à payer pour eux. Jamais j'aurais cru finir mes jours à Vingré et surtout d'être fusillés pour si peu de chose et n'être pas coupable. Ça ne s'est jamais vu, une affaire comme cela. Je suis enterré à Vingré… ".

J. -Y. Le Naour, Fusillés, Larousse, Paris, 2010, p. 180-181.

Photographie de Jean Quinault sur sa tombe au cimetière de Vallon-en-Sully

Photographie de Jean Quinault sur sa tombe au cimetière de Vallon-en-Sully.
Source : Wikipedia.

Le général Étienne de Villaret

Le général Étienne de Villaret (1854-1931).
Source : The George Grantham Bain Collection, Prints & Photographs Division, Library of Congress, LC-DIG-ggbain-21397.

Lettre et photographie du soldat Blanchard la veille de son exécution.

Extraits de la lettre de Jean Blanchard à sa femme Michelle :

3 décembre 1914, 11 heures 30 du soir

Ma chère bien-aimée, c'est dans une grande détresse que je me mets à t'écrire et si Dieu et la Sainte Vierge ne me viennent en aide, c'est pour la dernière fois…

Je vais tâcher en quelques mots de te dire ma situation mais je ne sais si je pourrai, je ne m'en sens guère le courage. Le 27 novembre, à la nuit, étant dans une tranchée face à l'ennemi, les Allemands nous ont surpris, et ont jeté la panique parmi nous, dans notre tranchée, nous nous sommes retirés dans une tranchée arrière, et nous sommes retournés reprendre nos places presque aussitôt, résultat : une dizaine de prisonniers à la compagnie dont un à mon escouade, pour cette faute nous avons passé aujourd'hui soir l'escouade (vingt-quatre hommes) au conseil de guerre et hélas ! Nous sommes six pour payer pour tous, je ne puis t'en expliquer davantage ma chère amie, je souffre trop, l'ami Darlet pourra mieux t'expliquer, j'ai la conscience tranquille et me soumets entièrement à la volonté de Dieu qui le veut ainsi ; c'est ce qui me donne la force de pouvoir t'écrire ces mots, ma chère bien-aimée, qui m'a rendu si heureux le temps que j'ai passé près de toi, et dont j'avais tant d'espoir de retrouver. Le 1er décembre au matin, on nous a fait déposer sur ce qui s'était passé, et quand j'ai vu l'accusation qui était portée contre nous et dont personne ne pouvait se douter, j'ai pleuré une partie de la journée et n'ai pas eu la force de t'écrire…

Oh ! Bénis soient mes parents qui m'ont appris à la connaitre ! Mes pauvres parents, ma pauvre mère, mon pauvre père, que vont-ils devenir quand ils vont apprendre ce que je suis devenu ? Ô ma bien-aimée, ma chère Michelle, prends-en bien soin de mes pauvres parents tant qu'ils seront de ce monde, sois leur consolation et leur soutien dans leur douleur, je te les laisse à tes bons soins, dis-leur bien que je n'ai pas mérité cette punition si dure et que nous nous retrouverons tous en l'autre monde, assiste-les à leurs derniers moments et Dieu t'en récompensera, demande pardon pour moi à tes bons parents de la peine qu'ils vont éprouver par moi, dis-leur bien que je les aimais beaucoup et qu'ils ne m'oublient pas dans leurs prières, que j'étais heureux d'être devenu leur fils et de pouvoir les soutenir et en avoir soin sur leurs vieux jours mais puisque Dieu en a jugé autrement, que sa volonté soit faite et non la mienne. Au revoir là-haut, ma chère épouse.

Jean.

 

Jean Blanchard fusillé à Vingré le 4 décembre 1914

Jean Blanchard (né en 1879), fusillé à Vingré le 4 décembre 1914.
Droits réservés.
Source : Lettre du Chemin des Dames – Hors-série – n° 1, 2003.

Légende Diplôme de réhabilitation de Jean Blanchard

Légende Diplôme de réhabilitation de Jean Blanchard.
Droits réservés. 
Source : Lettre du Chemin des Dames – Hors-série – n° 1, 2003.

Lettre du caporal Paul-Henri Floch à son épouse Lucie le jour de son exécution :

« Vingré le 4 décembre 1914.

Quand cette lettre te parviendra, je serai mort fusillé.

Voici pourquoi :

Le 27 novembre, vers 5 heures du soir, après un violent bombardement de deux heures, dans une tranchée de première ligne et alors que nous finissions la soupe, des Allemands se sont amenés dans la tranchée, m’ont fait prisonnier avec deux autres camarades. J’ai profité d’un moment de bousculade pour m’échapper des mains des Allemands. J’ai suivi mes camarades et ensuite j’ai été accusé d’abandon de poste en présence de l’ennemi.

Nous sommes passés vingt-quatre, hier soir, au conseil de guerre. Six ont été condamnés à mort, dont moi. Je ne suis pas plus coupable que les autres, mais il faut un exemple. Mon portefeuille te parviendra et ce qu’il y a dedans.

Je vais mon confesser, à l’instant, et espère te revoir dans un monde meilleur.

Je meurs innocent du crime d’abandon de poste qui m’est reproché. Si au lieu de m’échapper des Allemands, j’étais resté prisonnier, j’aurais encore la vie sauve. C’est la fatalité.

Ma dernière pensée, à toi jusqu’au bout. »

Général André Bach, Fusillés pour l’exemple 1914-1915, Paris, Taillandier, 2003, p 407-408.

Commentaire des documents 

 Au vu de ces témoignages et de l’action menée par le général de Villaret (voir photographie), la question de l’exemplarité est primordiale à ses yeux et clairement ressentie comme telle par les soldats condamnés. La justice est « guidée par les stratégies disciplinaires et non par le souci de rendre une justice équitable. Jugement et exécution du jugement participent de la relation d’autorité » (A. Bach, ibid.p. 410).

Dans le secteur de Vingré-Fontenoy, à l’est de Vic-sur-Aisne, placé sous l’autorité du général de Villaret qui commande la 14e division d’infanterie, chaque mois est marqué par une ou plusieurs exécutions : le 10 octobre 1914, 2 hommes sont fusillés du 238e RI à Ambleny ; le 15 novembre, 1 homme est fusillé du 42e RI à Vingré ; le 4 décembre, 6 fusillés à Vingré au 298e RI ; le 12 décembre, 1 fusillé du 305e RI à Fontenoy ; le 28 janvier 1915, 1 fusillé du 42e RI à Vingré ; le 12 février, 1 fusillé du 60e RI à Fontenoy.

Ainsi, sur 12 exécutions prononcées dans ce secteur, 9 ont donné lieu à des réhabilitations après la guerre, grâce aux démarches entreprises par les familles et par l’Union nationale des combattants. Les fusillés de Vingré, eux, ont été réhabilités par la Cour de cassation le 29 janvier 1921 et un monument à leur mémoire est inauguré le 5 avril 1925 sur les lieux de l’exécution.

Les exécutions font également naitre des sentiments ambigus chez les hommes de troupe, chez les familles, comme le rapporte le lieutenant Louis Sirdey du 21e bataillon de chasseurs à pied, dans sa lettre du 25 mars 1916 à son épouse, à propos de l’exécution d’un soldat du 17e RI[3]. À l’exemplarité souhaitée par l’état-major s’oppose le ressenti chez les hommes de troupe.

« Je veux causer un peu plus longuement qu'avant-hier avec toi, ma chérie. Cafard aujourd'hui. [... ] Cet ennui est dû à la triste corvée qui m'a été imposée ce matin. Réveil à 3 heures, départ à 4 heures avec 2 compagnies pour se rendre à un village voisin assister à une exécution capitale. Il s'agissait d'un soldat du 17e d'infanterie inculpé d'abandon de poste devant l'ennemi et de voies de fait envers un supérieur, deux crimes punis de mort par le code militaire. Aussi, jugé hier par le conseil de guerre de la division, son cas fut clair et net : 12 balles dans le corps. Ces exécutions se font en présence de détachements de tous les corps de la division. Ce fut rapide et tragique : les compagnies groupées en colonnes de compagnie formant les 3 côtés d'un carré, le 4e côté, vide, occupé seulement par le peloton d'exécution. Les tambours battent et les clairons sonnent Aux champs […], le condamné, accompagné de deux gradés [sous-officiers] et d'un prêtre, arrive dans une voiture fermée ; on le fait descendre et on l'emmène en avant du peloton d'exécution. Le prêtre l'exhorte, lui prodigue des consolations. On lui bande les yeux, on le fait mettre à genoux. Un geste… Les fusils mettent en joue le condamné ; un second geste… Justice est faite : une salve et l'homme roule la poitrine défoncée, quelques mouvements des membres qui se meurent, un sous-officier armé du révolver arrive et donne le coup de grâce : une balle dans la tête. C'est un spectacle vraiment épouvantable, de voir cet homme qui sera bientôt un cadavre sortir de la voiture et marcher à la mort d'un pas encore ferme. Quelles doivent être ses dernières pensées ? J'en ai été assommé, n'entendant plus rien, ne voyant plus que cette loque humaine ravagée par des balles françaises. Je ne blâme pas la condamnation, qui était méritée, mais un tel spectacle doit bien faire réfléchir ceux qui le voient. Ce n'est vraiment pas beau une exécution capitale. Je n'avais jamais vu fusiller un homme mais je te prie de croire que je ne chercherai pas à revoir pareil spectacle. »

Nicolas Offenstadt, Les Fusillés de la Grande Guerre et la mémoire collective (1914-2009), p. 261-262.

Le témoignage décrit le cérémonial de l’exécution et montre à quel point elle doit servir d’exemple de la troupe. Mais elle montre aussi la confusion des sentiments et la diversité des réactions face aux exécutions : entre dégout, exemplarité, injustice, tels sont les sentiments qui dominent. Ainsi lors de l’exécution des fusillés de Flirey, Robert Attal et Denis Rolland précisent que, « dans les rangs de la troupe, les hommes criaient à l’assassinat, obligeant le commandement à rompre les rangs sans effectuer la parade »[4] .

 

[1] Le Crapouillot, aout 1934, cité par Jean-Yves Le Naour, Fusillés, Larousse, Paris, 2010, note 313.
[2] J.-Y. Le Naour, Fusillés, Larousse, Paris, 2010, p. 177.
[3] Nicolas Offenstadt, Les Fusillés de la Grande Guerre et la mémoire collective,  Odile Jacob, Paris, 2009, 309 p.
[4] Robert Attal, Denis Rolland, « La Justice militaire en 1914 et 1915 : le cas de la 6e armée », in Fédération des Sociétés d'histoire et d'archéologie de l'Aisne, Mémoires, t. XLI, 1996, p. 155.