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Les fusillés de la Grande Guerre

Le refus d’obéissance

Un soldat qui n’obéit pas à un ordre direct de son supérieur, ou bien un général qui n’est pas satisfait du repli de ses troupes ou d'une offensive échouée, peut amener l’état-major à désigner des poilus pour être jugés en conseil de guerre sous l’inculpation de refus d’obéissance devant l’ennemi débouchant le plus souvent sur une condamnation à mort. Ce motif donne lieu à des arrestations arbitraires, « condamnations pour l’exemple » qui tentent de rétablir la discipline ou renforcer la combattivité des poilus mais qui engendrent plutôt un sentiment d’injustice. Deux cas symboliques de cette façon de faire ont marqué l’année 1915 : l’affaire Bersot et les fusillés de Flirey.

L’affaire Lucien Bersot

Lucien Bersot, maréchal-ferrant à Besançon est incorporé au 60e régiment d’infanterie à la déclaration de la guerre. En janvier 1915, le régiment est durement éprouvé lors des combats près de Soissons dans l’Aisne : 1 500 hommes sont blessés ou morts, le commandant de l’unité est tué. En février 1915, en plein hiver, Lucien Bersot demande au sergent fourrier Boisson un nouveau pantalon pour remplacer le sien hors d’usage qui ne protège pas du froid. À cette date, comme le rappelle Jean-Yves Le Naour, « l’armée française ressemble à une troupe d’arlequins ». L’uniforme bleu horizon, fabriqué à grande échelle, n’est toujours pas distribué aux soldats. Ils sont donc vêtus du pantalon rouge, de vêtements personnels, de pantalons de toile blancs perçus lors de l’incorporation aussi appelés « salopettes » comme c’est le cas pour Lucien Bersot, ou bien de pantalons de velours envoyés par les familles dans leurs colis. Le sergent lui propose alors un pantalon déchiré et souillé de sang prélevé sur un soldat mort. Bersot le refuse. Il écope dans un premier temps de huit jours de prison, puis le colonel Auroux décide de le faire traduire en conseil de guerre spécial de régiment pour refus d’obéissance en présence de l’ennemi. Ancien officier colonial nommé à la tête du régiment le 22 janvier 1915, le colonel Auroux « ne sentait pas ses troupes bien en main, d’autant plus qu’il avait fallu reconstituer les compagnies avec des soldats venant des dépôts de l’intérieur[1]. Il a voulu leur montrer qu’il entendait qu’une discipline de fer régnait sur son régiment ». C’est ce qu’explique, dans une lettre à la veuve Bersot, le chanoine Payen, l’aumônier qui assista le soldat dans ses derniers moments.

Sept de ses camarades tentent alors de convaincre le lieutenant André de changer le motif de la punition. L’injustice ressentie et exprimée par ses camarades est perçue comme une mutinerie par le colonel Auroux qui aimerait rajouter au poteau d’exécution, le soldat Élie Cottet-Dumoulin, porte-parole du groupe. Le colonel Auroux raconte dans un rapport daté du 16 octobre 1916 : « Dans une compagnie de réserve, le refus d’obéissance de Bersot soulève une mutinerie contre le commandant de la compagnie dont l’autorité cesse d’être reconnue au moment où il peut en avoir le plus grand besoin et qui fait appel à la mienne. J’envoie à son appel arrêter les meneurs avec ordre de les amener à mon poste de combat. Le général Nivelle commandant la brigade était également à son poste de combat. Par le téléphone qui nous relie, je lui rends compte, que sans quitter mon poste de combat ni mon commandement, je vais constituer séance tenante un conseil de guerre pour arrêter dans l’œuf cette indiscipline en présence de l’ennemi. Sa réponse est affirmative. »[2]

Le 11 février 1915, le conseil de guerre spécial se réunit à Fontenoy, dans l’Aisne. Le colonel, exprime clairement, lors de la préparation du procès au sergent greffier Jean Perruche de Velna, juge d’instruction dans le civil, qu’il souhaite se servir de cet incident pour faire un exemple au reste de la troupe : « Je vous ai fait appeler parce que je suis en face d’une rébellion de soldats : il faut que je fasse des exemples, en tuer un ou deux. »

Lucien Bersot est condamné à mort et exécuté le 13 février 1915. Un des compagnons du condamné, Élie Cottet-Dumoulin, qui est intervenu auprès du lieutenant-colonel pour tenter d'adoucir la sentence, est condamné à dix ans de travaux forcés en Afrique du Nord.

Le cas Bersot est exemplaire : il témoigne à la fois de la crainte de l’état-major de faire face à des mouvements d’indiscipline, qu’il soit individuel ou collectif et en même temps que le maintien de celle-ci passe par l’exécution de soldats – de fusillés pour l’exemple – pensant ainsi mettre un terme à une indiscipline naissante chez les hommes de troupe. Si le refus est bien réel, il n’aurait dû entrainer qu’une condamnation légère et en aucun cas une condamnation à mort. Le motif 218 concernant le refus d’obéissance n’envisage la mort que dans le cas où l’accusé refuse de « marcher contre l’ennemi ». La peine infligée ici dans le cas de Lucien Bersot ne correspond pas au Code de justice militaire, car le délit a été constaté à l'arrière et non au contact de l'ennemi. Lors de la réhabilitation, l’arrêté de la Cour de cassation s’appuie sur le fait qu’Auroux a été dans l’affaire juge et parti.

Témoignages autour de l’affaire Bersot

Les circonstances dans lesquelles la veuve de Lucien Bersot apprit la mort de son mari ne pouvaient qu’aggraver sa douleur, comme elle l’a raconté dans une lettre qu’elle adresse au Quotidien daté du 26 février 1924.

« Il y a toujours des gens de cœur. Ah ! vous ne saurez imaginer ce que je pus souffrir lorsque j’appris dans la rue, le 18 février 1915, l’épouvantable nouvelle. Et à la douleur de l’éternelle séparation s’ajoutait la honte. Oui, je devais, avec ma chère fille, supporter le poids de la honte. Je n’étais pas la femme d’un héros. Mon mari n’était pas mort pour une noble cause. Il était mort par le caprice d’un lâche. Quelle douleur pour une femme, pour une fille de savoir qu’il était mort dans des circonstances aussi abominables !

Quelques jours après, je reçus l’avis de décès de mon mari. Il n’était pas conçu en termes infamants, mais il ne portait pas comme les autres la mention : Mort au champ d’honneur ! Je ne pouvais me présenter nulle part sans être blâmée, bafouée. Et, chaque fois que je devais montrer le triste document pour quelque démarche, on me renvoyait de bureau en bureau, disant : « L’avis de décès de votre mari n’est pas en règle. Comment cela se fait-il ? » Et, chaque fois je devais répéter l’horrible chose. Hélas ! Ce n’est pas tout. Lorsque mon cher ami fut réhabilité – le 12 juillet 1922 – j’ai demandé que la dépouille de Lucien Bersot fût ramenée ici à Besançon où il est tant aimé et tant regretté. Cette dernière satisfaction m’a encore été refusée… »

Le témoignage de sa petite fille :

« Ma grand-mère était blanchisseuse dans le quartier de Battant, et pour laver ou livrer son linge, les premiers mois qui ont suivi le drame, elle devait le faire à la nuit tombante pour ne pas entendre les injures et supporter les regards des gens, subir ce sentiment de honte, surtout qu’elle était une personne très digne, fière et très proche de la religion. Le plus dur pour elle, c’était de ne pas avoir d’endroit pour se recueillir puisque le corps ne lui a été restitué que le 19 avril 1924. Administrativement, la situation de ma grand-mère était aussi un calvaire puisque pas reconnue comme veuve de guerre, elle ne pouvait prétendre à aucune pension, et chaque fois qu’elle présentait l’avis de décès de son mari, il n’était soi-disant pas en règle. »

Cité par M. Jean-Louis Fousseret, maire de Besançon lors de l’inauguration d’une plaque « Lucien Bersot  - Élie Cottet-Dumoulin », le 11 novembre 2009 à la Maison du Peuple, 11 rue Battant.

L'arrêt de réhabilitation de Lucien Bersot

Cour de cassation, Chambre criminelle, 13 juillet 1922, Bersot ― MM. André Bouloche, faisant fonction de président ; Duval, rapporteur ; Wattinne, avocat général ; Hersant, avocat.

« LA COUR ; ― Vu l’article 20 de la loi d’amnistie du 29 avril 1921 ; ― Au fond : Attendu que Bersot a été inculpé pour refus d’obéissance et traduit devant le conseil de guerre spécial du 60e régiment d’infanterie ; que la question suivante a été posée au conseil : " Bersot (Lucien), soldat à la 8e compagnie du 60e régiment d’infanterie, s’est-il rendu coupable d’avoir, le 11 février 1915, à Fontenoy, refusé d’obéir à un ordre donné par son chef, en présence de l’ennemi ? " ; que sur la réponse affirmative faite à cette question, Bersot a été condamné à la peine de mort par jugement du 12 février 1915, et passé par les armes le lendemain matin, 13 février ; ― Attendu que le jugement du 12 février 1915 a été, par arrêt de la chambre criminelle de la Cour de cassation, du 14 septembre 1916, cassé, mais seulement dans l’intérêt de la loi, par le motif que le lieutenant Auroux, qui a signé l’ordre de mise en jugement, a présidé le conseil de guerre, prenant ainsi part au jugement de l’affaire dont il avait précédemment connu comme administrateur ; ― Attendu que la chambre criminelle de la Cour de cassation est présentement saisie d’une demande de réformation du jugement du 12 février 1915, dans les termes de l’article 20 de la loi d’amnistie du 29 avril 1921 ; ― Attendu qu’il résulte de l’enquête à laquelle il a été procédé que Bersot, qui n’avait, au cours de l’hiver 1915, qu’un pantalon de toile blanc, dit "salopette", en avait, à plusieurs reprises, réclamé un autre qui n’avait pu lui être fourni ; que le sergent fourrier Boisson, en ayant récupéré un dans un cantonnement, le proposa à Bersot le 11 février, mais que celui-ci le refusa comme malpropre ; que, sur le refus persistant par Bersot de le prendre, et après lecture à celui-ci du Code de justice militaire, le sergent fourrier en référa au commandant de la compagnie ; que celui-ci enjoignit à Bersot de prendre le pantalon et de le nettoyer, mais que Bersot renouvela son refus, en suite de quoi le lieutenant André infligea à Bersot une punition de huit jours de prison pour refus d’obéissance ; ― Attendu qu’à la nouvelle de la punition infligée à Bersot, huit de ses camarades ont adressé au lieutenant André une réclamation collective, qui a été considérée comme une mutinerie et qui a entrainé la comparution de deux d’entre eux, Cottet-Dumoulin et Mohu, devant le même conseil de guerre, sous l’inculpation d’outrage à supérieur pendant le service ; mais qu’il résulte de l’enquête que Bersot, loin d’être, comme il a été prétendu, l’instigateur de cette demande, contraire au règlement, y est resté complètement étranger ; ― Attendu que tous les témoignages, recueillis au cours de l’enquête, sont unanimes pour établir que Bersot était un brave soldat, courageux, aimé et estimé de ses camarades ; ― Attendu que, dans les circonstances ci-dessus relatées, l’injonction adressée à Bersot par le lieutenant André ne peut être considérée comme ayant constitué comme un ordre de service donné pour l’accomplissement d’un devoir militaire en présence de l’ennemi, au sens de l’article 218, § 1er, du Code de justice militaire ; que le fait retenu à la charge de Bersot n’a point présenté les caractères constitutifs de ladite infraction ; que, par suite, c’est à tort qu’il a été déclaré coupable ; Par ces motifs, réforme, dans l’intérêt du condamné, le jugement du conseil de guerre spécial du 60e régiment d’infanterie, en date du 12 février 1915 ; déclare que Bersot est et demeure acquitté de l’accusation du crime retenu à sa charge ; ordonne l’affichage du présent arrêt dans les lieux déterminés par l’article 446 du Code d’instruction criminelle et son insertion au Journal officiel ; ordonne également que le présent arrêt sera imprimé, qu’il sera transcrit sur les registres du conseil de guerre spécial du 60e régiment d’infanterie, et que mention en sera faite en marge du jugement réformé ; ― Et statuant sur les conclusions à fin de dommages-intérêts,…dit que la réparation doit être fixée : en ce qui concerne la veuve Bersot, femme Frère, à l’allocation d’une somme de 5 000 F ; en ce qui concerne Marie-Louise Léontine Bersot, à l’allocation d’une somme de 15 000 F, dont l’emploi devra être fait en rentes sur l’État français, immatriculées au nom de ladite mineure. »

Source : Dalloz, Recueil périodique et critique de jurisprudence, de législation et de doctrine, périodique 1922, Première partie : Cour de cassation, p. 228.

Certificat de décès du soldat Lucien Bersot

Certificat de décès du soldat Lucien Bersot
DMPA/Mémoire des hommes.

Lucien Bersot

Lucien BERSOT est né le 7 juin 1881 à Authoison (Haute-Saône).
Il a été fusillé le 13 février 1915 à Fontenoy (Aisne) et réhabilité le 12 juillet 1922.
Après de vaines recherches dans le cimetière de Chaprais à Besançon (Doubs), il s'avère que sa tombe n'existe plus. Il appartenait au 60e R.I.
(Source : L’Encrier du Poilu.)

Courrier Armée 1915

© Ministère de la Défense - SHD - Armée de Terre - Fonds de l’Armée de Terre - cote GR 19 N 991

L’affaire des fusillés de Flirey

La 5e compagnie du 63e régiment d’infanterie est désignée en avril 1915, après avoir combattu sur le front de Champagne au début de l’année, pour attaquer en Lorraine dans le secteur de Regnéville. Les combats sont difficiles et les pertes élevées : les soldats se heurtent aux réseaux de barbelés allemands que l’artillerie française peine à détruire. Puis les hommes apprennent que la compagnie est associée au 31e corps d’armée pour mener une nouvelle attaque alors qu’ils pensaient pourvoir se reposer après les combats. Un tirage au sort est organisé pour désigner la compagnie qui doit sortir la première et attaquer en tête. Le sort désigne la 5e compagnie. Les hommes considérant que ce n’était pas leur tour, protestent et refusent de monter en ligne. Le capitaine Dubost précise, en 1934, devant la cour spéciale de justice militaire que ces hommes « étaient victimes d’une injustice. J’aurais sorti mon révolver que cela n’aurait rien changé. J’insiste sur ce point : c’est parce qu’ils étaient victimes d’une iniquité qu’ils n’ont pas marché » (Roger Monclin, Les Damnés de la guerre, Paris, Mignolet et Storz, 1935, 143 p). Le 18 avril, la 5e compagnie monte en ligne dans un secteur où de violents combats ont déjà eu lieu. Le moral des soldats déjà affecté par le tirage au sort l’est encore un peu plus lorsqu’ils découvrent que le terrain est couvert de corps de soldats appartenant à trois régiments différents et que la préparation d’artillerie est insuffisante et parfois trop courte. Après « l’incident » et avant le départ en première ligne, un soldat avait interpelé et précisé au général Proye « Nous n’avons jamais refusé d’attaquer et nous sommes toujours prêts à faire notre devoir, mais si l’artillerie ne démolit pas les réseaux de fils de fer et les défenses pour ouvrir le passage, nous ne monterons pas nous faire tuer inutilement. » Le 19 avril, à 6 heures du matin, une quarantaine d’hommes seulement sortent de la tranchée, parcourent quelques mètres avant d’être pris sous un feu nourri provoquant le repli immédiat des soldats : « Sur quinze hommes qui venaient de franchir le parapet, douze sont tués ou blessés et gisent devant les yeux de leurs camarades »[3] . La réaction des officiers ne se fait pas attendre. Le général Delétoille, commandant le 31e corps d’armée, qui ne peut ignorer de pareils refus de marcher, menace de faire fusiller toute la compagnie à la mitrailleuse soit 250 hommes.

Cinq soldats sont tirés au sort : le caporal Antoine Morange est choisi au hasard dans le carnet du sergent Chaufriasse, François Fontanaud, quant à lui est désigné après que le lieutenant Mesnieux ait demandé à un soldat de dire un nombre. Il choisit le 17. François Fontanaud est le dix-septième nom de la liste. Ils sont donc jugés, condamnés et exécutés ainsi que deux autres de leurs camarades : les soldats Baudy et Prebost. Jean-Yves Le Naour précise, concernant Félix Baudy (il reprend la thèse de Régis Parayre[4], note 276) qu’il aurait été choisi parce qu’il était syndiqué à la CGT (il est maçon dans le civil).

Extrait du Journal de marche et des opérations décrivant l’assaut de la 5e compagnie le 19 avril 1915

Extrait du Journal de marche et des opérations

Source : http://faurillon.com/

Extrait du Journal de marche et des opérations

Source : http://faurillon.com/

Extrait du Journal de marche et des opérations

Source : http://faurillon.com/

 

[1] Le 60e R.I. avait été cruellement éprouvé au plateau de Crouy en janvier 1915.
[2] J. Y. Le Naour, Fusillés, Paris, Larousse, 2010, p 134.
[3] R.-G Réau, Les Crimes des conseils de guerre, Paris, 1926, 324 p.
[4] Président de la Fédération nationale de la libre pensée.