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Les fusillés de la Grande Guerre

La désertion et l’abandon de poste

Dans le Code de justice militaire français, c’est la désertion et l’abandon de poste en présence de l’ennemi (cette qualification recouvre aussi les mutilations volontaires) qui conduisirent le plus de soldats au poteau. Car c’est bien la qualification « en présence de l’ennemi » qui conduit la justice militaire à prononcer la peine la plus sévère, c’est-à-dire la mort. L’abandon de poste « sur un territoire en état de guerre ou en état de siège » est puni de deux à cinq ans de travaux publics ou d’emprisonnement (articles 211 à 213 du Code de justice militaire). Les sanctions prononcées sont tributaires de l’appréciation de la proximité de l’ennemi par les juges. Emmanuel Saint-Fuscien rappelle dans son étude sur la 3e DI, que les articles 231 à 239 du Code de justice militaire précisent les définitions de la désertion : « à l’intérieur, à l’étranger, à l’ennemi ou en présence de l’ennemi. Toute absence illégale est considérée comme désertion à partir de délais qui varient en fonction des situations entre vingt-quatre heures et six jours ». L’historien précise également que dans ce cas de figure, le nombre croissant de désertions à partir de 1916 « tient à la généralisation du système de permission mis en place à l’été 1915. Au-delà du cinquième jour de retard, le permissionnaire est considéré comme déserteur […] Le délai prévu par le Code de justice militaire, au-delà duquel le retard était requalifié en désertion, abouti à la « judiciarisation » d’une désertion qui n’en est pas toujours une, loin s’en faut ». Ce phénomène reste extrêmement faible au sein de l’armée française (le taux est inférieur à 0,5 % des mobilisés par an, E Saint-Fuscien, note 40, p 142).

Le 2 aout 1914, le vigneron Eugène Bouret quitte Dijon pour rejoindre la 22e batterie du 48e régiment d’artillerie de campagne où il occupe le poste de chargeur. C’est lui qui doit glisser l’obus dans le canon de 75. Le 11 aout, le régiment prend la direction de l’Alsace où Joffre a lancé une offensive. Quelques jours plus tard, le 29 aout 1914, en position à proximité de Taintrux, l’artillerie ouvre le feu sur l’armée allemande. Repéré par l’ennemi, un obus tombe à proximité de son canon de 75. L’explosion projette, les deux chargeurs, Armand Favaudon et Eugène Bouret, plusieurs mètres en arrière. Blessé, Eugène Bouret se relève mais son camarade, Armand Favaudon lui, trouve la mort dans l’explosion. Amené dans une grange avec les autres blessés, quelques dizaines de mètres en arrière, le médecin diagnostique un état de démence provoqué par une commotion cérébrale (l’obusite pour les Français, shell shock pour les Britanniques). S’ensuit toute une série d’actes montrant sa démence : il se met à jouer avec une souricière devant ses camarades, se promène aux alentours alors que les obus ennemis continuent de tomber, il trempe sa capote dans une fontaine pensant ainsi la faire sécher. L’adjudant François Lemmery qui témoigne devant la commission d’enquête résume la situation par ces quelques mots : « Nous avons pensé qu’il était fou ».

Mais dans son évacuation sanitaire, Eugène Bouret s'égare à l'arrière du front. Il erre durant trois jours dans les environs de Taintrux et finit par s’abriter sous un hangar jusqu’à ce qu’un capitaine le remarque. Incapable de répondre aux questions qu’on lui pose du fait de son état, il est très rapidement suspecté de désertion par ce dernier qui fait procéder à son arrestation et le remet à la prévôté. Le lendemain, il est inculpé d’abandon de poste, nous sommes le 3 septembre 1914. Le 7, à la mairie de La Houssière, dans les Vosges, Eugène Bouret est jugé avec cinq autres coaccusés par un conseil de guerre pour abandon de poste devant l'ennemi. Ils sont fusillés le jour même dans une petite prairie à proximité du village. Cette exécution s’inscrit dans un contexte où le spectre de la déroute de 1870 est omniprésent et explique sans doute la sévère répression des premières semaines de guerre. Un député socialiste de Côte-d'Or, Henri Barabant, contacté par la femme du fusillé, s'intéresse à cette histoire et démontre la grossière erreur judiciaire. Il obtient la réhabilitation d'Eugène Bouret en 1917.