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Le Mexique, 3000 ans d’histoire

Un quartier de Mexico-Tenochtitlan face à la conquête et à la colonisation : Tlatelolco

Niveau lycée 2nde

Introduction

Le nouveau programme d’histoire de seconde est en application depuis septembre 2010 ; aussi existe-t-il déjà plusieurs propositions pour aborder une « cité précolombienne confrontée à la conquête et à la colonisation », étude inscrite dans le thème 4 (« L’élargissement du monde, XVe-XVIe siècles »). Si la ville de Mexico-Tenochtitlan est souvent prise comme exemple (cf. ressources pédagogiques des sites académiques régionaux), c’est qu’elle constitue un paradigme : une immense cité, qui fut la capitale prospère d’un empire, conquise par les Européens, rasée et réaménagée selon des normes urbanistiques espagnoles et qui fut le creuset d’un métissage inédit. Il a fallu moins d’un demi-siècle pour que la colonisation dans toutes ses formes (administrative, religieuse, urbanistique) s’enracine dans une ville nouvelle, désormais capitale d’un vice-royaume, Mexico.

Traiter des phénomènes de conquête et de colonisation sur un espace urbain aussi vaste et aussi complexe n’est pas chose facile. Le risque pour l’enseignant est de simplifier à outrance ces deux processus et d’appliquer un schéma préconçu – le modèle de ville espagnole s’est imposé, consécutivement à la conquête puis à la colonisation – sur l’ensemble de la ville. Or, le programme d’histoire de seconde nous invite précisément à jouer sur les échelles spatiales et temporelles, d’où la question : la colonisation s’est-elle greffée de manière homogène sur l’ensemble de la ville ?

C’est la raison pour laquelle nous proposons de limiter notre étude à un quartier de Mexico au XVIe siècle : Tlatelolco. Avant l’arrivée des Espagnols, ce quartier était une cité indépendante de Tenochtitlán, avant d’être soumise à la capitale de l’empire aztèque, puis conquise en 1521 par Hernan Cortés et sa troupe. Sous la domination espagnole, ce quartier périphérique, situé dans la marge indigène et aquatique de la ville, se trouve pourtant au cœur du processus de colonisation : un monastère, une église et un collège pour les enfants de la noblesse indigène y sont construits dès 1535.

Enfin, cette séquence se prête particulièrement à l’enseignement de l’histoire en espagnol dans le cadre des « disciplines non linguistiques ». Les documents et les activités sont par conséquent à la fois en français et en espagnol.

Deux cités jumelles au milieu d’un lac : Tenochtitlán et Tlatelolco au début du XVIe siècle

Carte -  Tlatelolco et Tenochtitlán

Cette carte nous permet de planter le décor, vu d’en haut : Tlatelolco et Tenochtitlán apparaissent comme des cités jumelles. Chaque ville a été édifiée sur un îlot du lac Texcoco. Ce lac est situé sur un haut plateau (altiplano) ; il est alimenté par une multitude de cours d’eau qui prennent leur source sur les pentes des volcans qui entourent le site. Si Tlatelolco et Tenochtitlán sont reliées à la terre ferme par un système de chaussées (en rouge), elles restent de véritables cités lacustres. Le niveau du lac de Texcoco varie beaucoup selon la saison, bas à la saison sèche entre novembre et avril, élevé à la saison des pluies entre mai et octobre. Un système complexe de digues permet de réguler le niveau des eaux et d’empêcher les eaux salées de se mélanger aux eaux douces.

La périphérie de ces îlots est constituée d’une immense banlieue maraîchère (chinampas) traversée de canaux et animée d’intenses flux de canots. La population de ces deux cités a été estimée à près de 300 000 habitants, ce qui en fait la plus grande ville du continent américain et l’une des plus peuplées au monde. Aujourd’hui, l’agglomération de Mexico recouvre en grande partie l’étendue du lac de Texcoco et regroupe plus de vingt millions d’habitants.

Chronologie de Tlatelolco

1337 : Fondation de Tlatelolco en même temps que Tenochtitlan, suite à une sécession du groupe mexica. Le glyphe de fondation de Tlatelolco est un monticule de sable surmonté d’un aigle, d’un bouclier, d’une lance et d’une massue. Tlatelolco et Tenochtitlán sont alors des villes jumelles qui fonctionnent en symbiose : la première est le siège de la puissance commerciale et la seconde, le siège du pouvoir politique et militaire (tête de la Triple Alliance en 1430).

1473 : Conflit entre les cités jumelles. Défaite de Tlatelolco qui perd alors son indépendance et doit verser un tribut à Tenochtitlán.

1519 (avril) : Entrée dans Mexico-Tenochtitlan d’Hernán Cortés et de sa troupe.

1521 (mars) : Début du siège de Tenochtitlan.

1521 (été) : Tlatelolco, où se sont réfugiés l’empereur et les combattants aztèques est l’ultime foyer de la résistance. La chute de Tlatelolco marque la prise définitive de Tenochtitlán par les conquistadors.

1535 : Construction de la Villa de Tlatelolco (ensemble franciscain composé d’une église, d’un monastère et d’un collège impérial pour la noblesse indigène). Mexico devient capitale d’un vice-royaume. La cité est alors composée de deux républiques : au centre, la ville des Espagnols, à la périphérie, les faubourgs indigènes où se situe Tlatelolco.

Moitié du XVIe siècle : Rédaction à Tlatelolco du Códice Florentino, vaste encyclopédie en espagnol et en nahuatl coordonnée par le franciscain Bernard de Sahagún à partir de témoignages indigènes.

1555 : 1re édition imprimée à Mexico du Vocabulario en Lengua Castellana y Mexicana d’Alonso de Molina (gardien du monastère de Tlatelolco), dictionnaire bilingue espagnol-nahuatl, rédigé à Tlatelolco.

La chronologie permet de distinguer plusieurs phases de l’histoire de Tlatelolco : la fondation au XIVe siècle, la rupture et la soumission à Tenochtitlán au XVe siècle, la conquête espagnole, puis la colonisation franciscaine au XVIe siècle.

Surtout, elle permet de retracer une évolution globale : cité indépendante à sa formation, elle est devient tributaire de Tenochtitlán pour devenir un simple quartier de Mexico après la conquête. Au XVIIIe siècle, Tlatelolco s’est presque fondue dans l’urbanisation croissante.

Une colonisation par superposition

Tlatelolco
Plaza de las Tres Culturas : Préhispanique, la Colonie et le Mexique moderne. © Oscar Ruiz Cardeña, www.imaginesaerasdemexico.com

Cette photographie aérienne du quartier de Tlatelolco peut être une belle entrée pour aborder la séquence. Elle permet de visualiser dans le paysage la superposition des époques aztèque et espagnole, de voir comment s’est imposé un urbanisme hispanique et chrétien et ainsi de jouer sur les échelles temporelles.

On distingue trois types d’édifices nettement distincts :

  • les tours et les barres sont des logements sociaux construits dans les années 1960, c’est la ville contemporaine. La grande tour située au pied du site archéologique correspond au ministère des Affaires Étrangères, site abandonné en 1985 suite au tremblement de terre.
  • l’église, le monastère et le cloître ont été édifiés quelques années après la conquête ; cet ensemble représente la période coloniale. On remarque que l’église est pourvue d’éléments défensifs (créneaux, murs épais, tours et clocher à la base renforcée) : c’est une église forteresse. Cet urbanisme militaire espagnol en dit long sur la peur encore diffuse d’attaques ou de révoltes indigènes, quinze ans après la conquête.
  • les ruines de l’ancienne enceinte sacrée de la cité de Tlatelolco, érigée au cours des XIVe et XVe siècles, ont été recouvertes par le monastère franciscain. Le site a seulement été exhumé à partir des années 1940. Au centre des ruines, en face de l’église, une pyramide est surmontée d’une plateforme : c’est le Templo mayor de Tlatelolco. Ce temple était consacré aux deux divinités tutélaires de la ville, au dieu de la guerre (Huitzlipochtli) et au dieu de l’eau (Tlaloc), soient les deux mêmes divinités qui étaient célébrées à Tenochtitlan. On remarque devant le Templo mayor une série de murs parallèles. Ces murs en escaliers correspondent aux parois des pyramides successivement bâties, par-dessus la première, par les différents dynastes de Tlatelolco. Chaque prince marquait en effet son règne par la construction d’un nouveau temple, plus grand et plus haut que celui de son prédécesseur. Les archéologues estiment que le Templo mayor de Tlatelolco était aussi haut que le sommet de l’église.

Cette image nous renseigne sur les stratégies colonisatrices utilisées par les vainqueurs. D’une part, on constate que l’église a été édifiée avec la même pierre (basalte) qui a servi deux siècles plus tôt à construire le Templo mayor. On peut en conclure qu’une fois la ville soumise, les Espagnols ont procédé à un véritable « dépeçage » de la cité aztèque : les principaux monuments qui rappelaient l’autorité ancienne ont été démantelés et les matériaux ainsi dégagés ont été récupérés pour servir à l’élaboration du monastère. D’autre part, la proximité spatiale entre les ruines et l’église témoigne d’une volonté affichée de récupérer la charge symbolique du lieu. Dans la ville de Mexico, on retrouve de nombreux exemples de cette colonisation par superposition : le palais de Cortés se superpose à celui de Moctezuma ; la cathédrale, construite avec les pierres du Templo mayor de Tenochtitlan, a été surimposée sur l’enceinte cérémonielle, etc.

Le marché de Tlatelolco par Hernan Cortés

La découverte du marché de Tlatelolco par Hernan Cortés

Quelques jours après avoir été accueilli par Moctezuma sur la chaussée d’Iztapalapa à l’entrée de la grande Mexico-Tenochtitlan, Hernán Cortés visite la cité jumelle et voisine Mexico-Tlatelolco. Dans cette deuxième lettre, il relate au roi Charles Quint la richesse qui abonde sur les marchés. Celui de Tlatelolco était probablement l’un des plus grands et des plus prospères de Mésoamérique.

« Il y a dans cette ville de nombreuses places occupées par des marchés permanents et des lieux de vente en plein air. Il existe en particulier une grand-place de deux fois la taille de celle de Salamanque, entourée d’arcades et fréquentée tous les jours par plus de 70 000 vendeurs et acheteurs. On s’y approvisionne de toutes les richesses dont regorge la terre entière, de matériaux et de vivres, de bijoux en or et en argent, en plomb et en laiton, en cuivre, en étain, confectionnés avec des pierres précieuses, des os, des coquillages, des escargots et des plumes. On y vend des lapins, des lièvres, du gros gibier mais aussi de petits chiens que les Indiens castrent et engraissent pour être consommés. Il y a une rue des herboristes où l’on trouve toutes les variétés de racines et d’herbes médicinales qui existent sur terre. Il y a des échoppes de boutiquaires où les préparations médicinales sont vendues sous la forme de potions, d’onguents ou d’emplâtres. Il y a aussi des échoppes de barbiers où l’on peut se faire laver et raser. Il y a des regrattiers qui vendent à manger et à boire.

Il existe une grande variété de légumes, en particulier des oignons, des poireaux, des aulx, du cresson, de la bourrache, de l’oseille, des cardes et des pissenlits. Il y a une infinité de fruits parmi lesquels on trouve des cerises et des prunes très ressemblantes à celles d’Espagne. On y vend aussi du miel d’abeille, de la cire et du jus de canne de maïs qui sont aussi sucrés et doucereux que ceux tirés de la canne à sucre ; on trouve aussi du miel d’agave, nettement meilleur que le sirop consommé en Espagne, plante dont ils tirent du sucre et du vin [pulque].

Au final, tous les produits dont regorge la terre entière se retrouvent dans ces dits marchés. Ces produits, en plus de ceux dont j’ai déjà parlé, sont si nombreux et si divers que je ne puis les mentionner tous tant ils sont prolifiques et tant la mémoire me fait défaut à cet instant et parce que je suis incapable de leur attribuer à tous un nom. Chaque type de marchandise est vendu par allée spécialisée sans être mélangé à d’autres et en ce sens, tout y est très bien ordonné.

Tout est vendu en volumes et en mesures et, pour l’heure, je n’ai pas vu de vente à la pesée.

Il existe sur cette grand-place une très belle demeure qui sert de tribunal de commerce, où siègent en permanence 10 à 12 juges qui traitent les différentes affaires qui se déroulent sur le marché et qui font châtier les délinquants. Il y a également sur cette place d’autres personnes qui circulent entre les personnes et qui sont chargés de vérifier la qualité des produits et la justesse des mesures utilisées par les vendeurs. »

 

Source : Hernán Cortés, « Seconde lettre de Relation », 30 octobre 1520, extrait tiré des Cartas de Relación de la Conquista de América, t. 1, Editorial Nueva España, s/f., México, p. 199-200. Traduction : Arnaud Exbalin.

Poco tiempo después de haber entrado en México-Tenochtitlán por la calzada de Iztapalapa donde lo esperaba el emperador Moctezuma, Hernán Cortés visita el mercado de México-Tlatelolco, ciudad vecina de la capital azteca. En esta segunda carta de relación, el conquistador da parte al emperador Carlos Quinto de la riqueza de las mercancías que abundan en el mercado.

« Tiene esta ciudad muchas plazas, donde hay continuos mercados y trato de comprar y vender. Tiene otra plaza grande como dos veces la de la ciudad de Salamanca, toda cercada de portales alrededor, donde hay cotidianamente arriba de sesenta mil ánimas comprando y vendiendo ; donde hay todos los géneros de mercaderías que en todas las tierras se hallan, así de mantenimientos como de vituallas, joyas de oro y de plata, de plomo y de latón, de cobre, de estaño, de piedras, de huesos, de conchas, de caracoles y de plumas […]. Venden conejos, liebres, venados y perros pequeños, que crían para comer castrados. Hay calle de herbolarios, donde hay todas las raíces y yerbas medicinales que en la tierra se hallan. Hay casas como de boticarios donde se venden las medicinas hechas, así potables como ungüentos y emplastos. Hay casas de barberos donde lavan y rapan las cabezas. Hay casas donde dan de comer y beber por precio […]. Hay todas maneras de verduras que se hallan, especialmente cebollas, puerros, ajos, mastuerzos, berros, borrajas, acederas y cardos y tagarninas. Hay frutas de muchas maneras, en que hay cerezas y ciruelas que son semejables a las de España. Venden miel de abejas y cera y miel de cañas de maíz, que son tan melosas y dulces como las de azúcar, y miel de unas plantas que llaman en las otras y estas de maguey, que es muy mejor que arrope ; y de estas plantas hacen azúcar y vino [...]. Finalmente, que en los dichos mercados se venden todas cuantas cosas se hallan en toda la tierra, que demás que lo he dicho, son tantas y de tantas calidades, que por la prolijidad y por no me ocurrir tantas a la memoria, y aun por no saber poner los nombres, no las expreso. Cada género de mercadería se vende en su calle, sin que se entremetan otra mercadería ninguna, y en esto tienen mucho orden.

Todo lo venden por cuenta y medida, excepto que hasta ahora no se ha visto vender cosa alguna por peso. Hay en esta gran plaza una muy buena casa como audiencia, donde están siempre sentados diez o doce personas, que son jueces y libran todos los casos y cosas que en el dicho mercado acaecen, y mandan castigar los delincuentes. Hay en la plaza otras personas que andan continuo entre la gente mirando lo que se vende y las medidas con que miden lo que venden.»

 

Fuente : Hernán Cortés, « Segunda carta de relación », 30 de octubre de 1520, en Cartas de Relación de la Conquista de América, t. 1, Editorial Nueva España, s/f., México, p. 199-200.

Les Cartas de relación sont les rapports que rédige Hernán Cortés pour le roi d’Espagne et empereur Charles Quint (1500-1558). Il existe cinq « lettres de relation » écrites entre juillet 1519 et septembre 1526, soit moins d’une lettre par an. Cet extrait est tiré de la 2e lettre, datée de la fin octobre 1520. Cortés consacre plusieurs pages à la description de la ville de Mexico-Tenochtitlan, dont le grand marché de Tlatelolco. Le moment où Cortés découvre ce marché doit vraisemblablement être daté du mois de novembre 1519, soit juste après la première rencontre entre les deux chefs. Cet épisode correspond à une phase de découverte et de « coexistence pacifique » qui dure jusqu’au massacre de la noblesse aztèque perpétré par Pedro de Alvarado le 20 avril 1520. Le conquistador, invité de l’empereur aztèque, parcourt la ville, chacun s’observe dans l’attente d’une attaque éventuelle. Le texte se compose de deux parties : les marchandises vendues sur le marché puis, dans le deuxième paragraphe, la police du marché.

La première phrase insiste à juste titre sur la multiplicité des marchés en plein air, une tradition mésoaméricaine attestée par les archéologues. Ces marchés, appelés tianguis en nahuatl, sont la forme commune d’approvisionnement dans les villes mésoaméricaines. Si Cortés exagère probablement les dimensions du tianguis de Tlatelolco, il n’en demeure pas moins que celui-ci était l’un des plus grands d’Amérique ; ce qui faisait de Tlatelolco une véritable métropole commerciale à l’échelle de l’empire aztèque. Comme le souligne l’auteur, la variété des produits est très grande : fruits, légumes, oiseaux, bijoux, matières premières, etc. La vallée de Mexico était en effet un carrefour de routes commerciales qui drainaient une multitude de productions régionales. C’est ainsi que l’on trouve des plumes et des coquillages – à usage décoratif ou cérémoniel – inexistants sur le plateau central. Les plumes (de quetzal) proviennent des terres chaudes du Sud et les coquillages du golfe du Mexique ou des côtes du Pacifique. Tous ces produits étaient transportés à dos d’hommes, les équidés (chevaux, mulets) n’existant pas avant l’arrivée des Espagnols. Les négociants mexicas (pochtecas) appartenaient à une élite économique, disposaient de privilèges, étaient organisés en corporations et étaient proches du pouvoir pour lequel ils travaillaient parfois comme espions.

On remarque enfin que ce ne sont pas seulement des marchandises qui sont échangées sur le marché, mais aussi des services puisqu’on y trouve des coiffeurs ou des vendeurs de nourriture préparée.

Au-delà d’une lecture linéaire, trois aspects du texte peuvent être dégagés :

  • Le caractère répétitif de l’écriture s’explique par les intentions de l’auteur. Cortés veut souligner la profusion de marchandises par une longue litanie de produits. Il s’agit de montrer au roi que si les nouvelles terres découvertes sont pauvres en or, elles regorgent d’autres richesses. D’autre part, la description systématique correspond à un genre littéraire médiéval ; on pourrait, par exemple, comparer ce texte aux descriptions des chroniqueurs des croisades face à Constantinople.
  • La « vision espagnole de la ville mésoaméricaine » est nettement perceptible dans les termes utilisés. Cortés compare les dimensions de la place de Tlatelolco à celle de Salamanque, une des cités ibériques les plus prestigieuses à cette époque grâce à son université que Cortés a fréquentée pendant deux ans (Madrid n’existe pas alors). Il associe des fruits exotiques aux fruits connus en Espagne, il considère que le miel mexicain est meilleur que le miel espagnol. Pour désigner le pulque, boisson fermentée d’agave, il utilise le mot « vino ». Enfin, certains aspects lui paraissent suffisamment étranges pour être mentionnés comme les chiens castrés et engraissés pour être consommés. Le vocabulaire utilisé trahit bien ce « premier moment » où Cortés entre en contact avec une nouvelle civilisation.
  • Le dernier paragraphe traite de la police des marchés. Non seulement le marché de Tlatelolco est bien achalandé, mais il est également bien ordonné avec un tribunal de commerce et des agents en civil qui contrôlent les mesures et la qualité des produits. Cette police était-elle plus efficace que celle des villes européennes ? Il est difficile de le dire même si les spécialistes de la civilisation aztèque tendent à l’affirmer. Si Cortés insiste sur ce bel ordre urbain, c’est surtout pour valoriser son ennemi et ainsi justifier sa présence et son action.

La conquête de Tlatelolco, dernier épisode du siège de Mexico

Après la défaite de la Noche triste, le 30 juin 1520, les conquistadors commencent le siège de Tenochtitlán. Les attaques espagnoles sont si violentes, qu’elles obligent les Mexicas, conduits par Cuauhtémoc, à fuir dans le nord de la ville, dans le quartier de Tlatelolco, où l’empereur possède des résidences. Cet épisode marque la fin de la conquête et se termine par la capture de l’empereur aztèque.

« Cortés monta au sommet de la grande pyramide de Tlatelolco pour voir comment Sandoval[1] entra fougueusement avec ses brigantins dans les parages où se trouvaient les demeures de Cuauhtémoc ; et dès le moment où il se sentit encerclé, Cuauhtémoc eut peur de se faire capturer ou tuer. Il avait alors équipé une cinquantaine de grandes pirogues avec de bons rameurs afin de, en cas d’urgence, pouvoir s’échapper et se fondre à travers les roseaux et, à partir de là, rejoindre la terre ferme et se cacher dans les villages environnants. Et lorsque les Espagnols pénétrèrent dans son quartier, ils s’embarquèrent aussitôt dans les pirogues déjà chargées de ses biens, de l’or, des bijoux et de toute sa famille et des femmes ; les fuyards traversèrent alors la lagune suivis de plusieurs des capitaines de l’empereur. Et comme la lagune étaient pleine de pirogues, Sandoval fut averti de la fuite de Cuauhtémoc ; il ordonna à tous ses brigantins de cesser de pilonner les maisons et les huttes et de se lancer à la poursuite des pirogues dans le but de capturer Cuauhtémoc vivant sans lui causer ni offense, ni humiliation mais en essayant tout simplement de le prendre ».

Source : Bernal Díaz del Castillo, Historia verdadera de la Conquista de la Nueva España, 2e moitié du XVIe siècle, édition Porrúa, Mexico, 2005, p. 367.

Después de la derrota española de la Noche Triste el 30 de junio de 1520, los conquistadores inician el asedio de la capital azteca. Los enfrentamientos son muy duros y obligan los Mexicas conducidos por Cuauhtémoc a huir y a esconderse en el norte de la ciudad, entre las casas de Tlatelolco. Este episodio marca el último momento de la Conquista de México y se acaba por la captura del emperador.

« Cortés se subió en el cu mayor del Tlateluco[2] para ver cómo Sandoval[3] entró con gran furia con los bergantines[4] en aquel paraje donde estaban las casas de Guatemuz[5], y desde que se vio cercado Guatemuz tuvo temor no le prendiesen o matasen, y tenía aparejadas cincuenta grandes piraguas con buenos remeros para que, en viéndose en aprieto, salvarse e irse a meter en unos carrizales, y desde allí a la tierra, y esconderse en otros pueblos […] y como vieron que les entraban entre las casas, se embarcan en las cincuenta canoas, y ya tenían metida su hacienda y oro y joyas y toda su familia y mujeres, y se mete en ella y tira por la laguna adelante, acompañado de muchos capitanes ; y como en aquel instante iban otras muchas canoas, llena la laguna de ellas, y Sandoval luego tuvo noticia que Guatemuz iba huyendo, mandó a todos los bergantines que dejasen de derrocar casas y barbacoa y siguiesen el alcance de las canoas y mirasen que tuviesen tino a qué parte iba Guatemuz, y que no le ofendiesen ni le hiciesen enojo ninguno sino que buenamente le procurasen de prender ».

Fuente : Bernal Díaz del Castillo, Historia verdadera de la Conquista de la Nueva España, segunda mitad del siglo XVI, Porrúa, vigesimosegunda edición, México, 2005, p. 367.

Cet extrait est tiré de la Historia verdadera de la Conquista de la Nueva España, chronique tardive de la conquête rédigée par Bernal Díaz del Castillo (1496-1584). Bernal Díaz a lui-même participé directement au siège de Mexico comme fidèle compagnon d’armes d’Hernan Cortés. Cependant, il commence à rédiger son récit quarante ans après avoir vécu les événements. Il a donc tendance à déformer certains aspects, minorant ou exagérant selon les cas. Il achève la rédaction du manuscrit en 1568, à Santiago de Guatemala, où il passe la fin de sa vie – il y meurt en 1584. Le manuscrit est imprimé et édité en Espagne seulement en 1632. Il rencontre un succès immédiat, répondant à l’engouement d’une frange cultivée de la population pour les récits d’aventure.

L’Historia verdadera de la Conquista se compose de 214 chapitres ; cet extrait est tiré du chapitre 156, intitulé : « Cómo Gonzalo de Sandoval entró con los doce bergantines a la parte que estaba Guatemuz y se prendió, y lo que sobre ello pasó ». Le passage décrit la fuite de Cuauhtémoc, sa poursuite sur la lagune de Texcoco avant sa capture finale. Le moment décrit pourrait être daté du début du mois d’août 1521. Tlatelolco est alors l’ultime foyer de la résistance aztèque dans la capitale. Cuauhtémoc et ses guerriers ont été en effet chassés de Tenochtitlan suite aux offensives répétées des Espagnols dès la fin du mois de mai 1521 et se sont réfugiés dans les quartiers de Tlatelolco. Cuauhtémoc est alors le dernier empereur aztèque (le 11e tlatoani).

Cet extrait nous permet d’étudier un aspect essentiel du siège de Mexico : la dimension navale des opérations militaires. Le milieu lacustre du site constitue une évidente barrière naturelle contre les envahisseurs : les Espagnols en font les frais lorsque, chassés de la ville par le peuple en révolte, ils se trouvent pris au piège par des inondations volontairement provoquées par les Aztèques qui détruisent les digues de protection. Des centaines d’Espagnols et de soldats tlaxcaltèques périrent noyés ; c’est le célèbre épisode de la Noche Triste. Ayant trouvé refuge dans la province de Tlaxcala avec les soldats survivants, Hernan Cortés charge Gonzalo Sandoval, un de ses plus jeunes capitaines, de superviser la construction des brigantins. Les brigantins sont des navires de guerre de petite taille avec un faible tirant d’eau et une voile qui leur permettent d’évoluer rapidement en eaux peu profondes. Ils sont suffisamment solides pour être armés d’un canon léger. Ces petits navires de guerre ont été fabriqués à Tlaxcala et transportés en pièces détachées jusqu’au lac de Texcoco.

Dans ce passage, les brigantins sont à la fois utilisés comme moyen de transport pour se déplacer le plus rapidement sur le lac, pourchasser les pirogues de l’empereur et le capturer ; ils sont également utilisés pour pilonner, à coup de canons, les demeures des habitants de Tlatelolco où les combattants aztèques ont trouvé refuge. Ils ont donc joué un rôle décisif dans le siège de Tenochtitlan.

Pourtant ce passage, tout à la gloire des Espagnols, ne doit pas nous faire oublier d’autres aspects décisifs dans l’issu des combats : lorsque la dernière offensive est lancée en août 1521, la capitale aztèque est déjà moribonde, affaiblie par les multiples assauts antérieurs, par un siège de plusieurs mois (pénurie d’eau et de vivres) et surtout par une épidémie de variole qui faucha une grande partie de la population indigène à l’image de l’empereur Cuitlahuac, petit fils et successeur de Moctezuma et oncle de Cuauhtémoc, qui décède de la variole en décembre 1520.

Un nouveau quartier franciscain au milieu des Indiens

Plan de la ville de Mexico
Pedro de Arrieta, Plan de la ville de Mexico, peinture réalisée en 1737, Mexico, Musée national d’histoire de Chapultepec, Mexique.
Source: Sonia Lombardo Ruiz, Atlas historico de la ciudad de México, 2 vol., México, Carton y Papel, 1996.

Ce plan de la ville de Mexico est une grande toile peinte en 1737 par Pedro de Arrieta, maître d’architecture de la municipalité de Mexico (cabildo). Le plan, aux importantes dimensions (195 x 130 cm), devait se situer dans la salle du cabildo de la municipalité qui en avait passé commande à son architecte officiel. Les échevins cherchaient en effet à connaître l’extension de la cité afin de mettre à contribution les quartiers indigènes (parcialidades) pour l’entretien de la voierie, le nettoyage des rues, etc. Le plan devait également servir à recenser les Indiens et ainsi faciliter la recollection du tribut. Bien que ne disposant pas d’échelle, ce plan est relativement fiable pour l’époque. Il a l’avantage d’être l’un des premiers plans qui représente la périphérie de Mexico ; c’est ainsi que l’on peut mesurer le degré d’insertion de Tlatelolco dans la ville coloniale. Pour mieux identifier les éléments qui nous intéressent, nous avons ajouté une légende de localisation.

On remarque que Tlatelolco, qui était une ville à part entière à l’époque préhispanique, s’est agrégée à la ville de Mexico au XVIIIe siècle pour ne former plus qu’une seule cité. La lagune qui séparait les deux îles à l’époque aztèque a presque disparu (excepté quelques zones marécageuses) suite aux travaux titanesques d’assèchement de la vallée de Mexico.

Cependant à y regarder de près, Tlatelolco n’appartient pas au même espace que celui du centre. Situé à la marge, ce quartier indigène relève à la fois d’une urbanisation plus lâche, beaucoup moins dense et surtout moins planifiée que celle du centre qui se caractérise par la monumentalité de ses palais. Administrativement, il n’appartient pas non plus à la même entité politique que le centre, il forme une parcialidad, c’est-à-dire qu’il est doté de son propre gouvernement, les autorités indigènes étant à la tête du cabildo. Avec l’évangélisation, Tlatelolco est devenue une paroisse au même titre que l’ensemble des quartiers de la ville mais cette paroisse (doctrina), confiée aux franciscains, est exclusivement réservée aux Indiens, une mise à distance voulue par la Couronne afin de mener à bien le projet évangélisateur. Sur cette carte, il faut donc distinguer deux territoires nettement distincts : au centre, « la république des Espagnols », la ville blanche et métisse, au plan tracé au cordeau et à l’architecture monumentale et, à la périphérie, « la république des Indiens » gouvernée par les caciques et les moines, aux rues sinueuses et aux petites maisons en torchis.

Cette carte nous permet donc de mesurer, deux siècles après la conquête, l’hispanisation de la ville, y compris dans les quartiers indigènes. Deux éléments du quartier de Tlatelolco peuvent être retenus :

  • La création sur l’espace de l’ancienne enceinte cérémonielle de Tlatelolco d’un couvent franciscain. Ce couvent, appelé la Villa de Tlatelolco, est composé d’une église forteresse, d’un cloître et d’un collège impérial destiné à l’éducation et à l’évangélisation de la noblesse indigène. L’ensemble fut inauguré en 1536 sous le double patronage du premier vice-roi de la Nouvelle-Espagne et de l’archevêque.
  • De l’autre côté de la place, se trouve le Tecpan, siège du cabildo et hôtel des douanes, édifié au milieu du XVIe siècle, sur l’emplacement d’un ancien palais de Moctezuma. Cet ensemble architectural était composé d’une résidence entourée de jardins, de thermes et des bureaux de l’administration.

Ces deux ensembles ont donc constitué, dès le milieu du XVIe siècle, les bastions avancés d’une urbanisation à l’espagnole en milieu indigène. Organisés traditionnellement sur le modèle hippodamien, autour d’une place qui reprend en partie celle du tianguis préhispanique, le Tecpan et le couvent franciscain ont guidé l’urbanisation à venir.

 

[1] Gonzalo de Sandoval (1497-1528) est un des meilleurs capitaines de Cortés. C’est lui qui supervise la construction des brigantins, petits navires de combat.
[2] El “cu mayor del Tlateluco” designa el Templo mayor de Tlatelolco.
[3] Gonzalo de Sandoval (1497-1528) es uno de los mejores capitanes de Cortés ; supervisó la construcción de los bergantines.
[4] Los bergantines son naves de combate especialmente construidos por los conquistadores para el asedio de la ciudad de Mexico-Tenochtitlan.
[5] Así los españoles llamaban al último emperador azteca, Cuauhtémoc (1497-1525).