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Pour mémoirePour mémoire

Le Mexique, 3000 ans d’histoire

Le massacre de Tlatelolco du 2 octobre 1968

Classe de Terminale, section internationale en espagnol

Introduction

Le 2 octobre 1968, plusieurs milliers d’étudiants convergent vers la Place des Trois cultures, (Plaza de las Tres Culturas) située à quelques pas du centre historique de Mexico. Un meeting géant y est organisé par le Conseil national de grève (CNH), organisation qui coordonne l’ensemble des mouvements étudiants qui manifestent depuis trois mois dans les rues de la capitale. À 6 h du soir, au moment où le meeting prend fin, un hélicoptère de l’armée lance un feu de Bengale. Le signal est donné aux francs-tireurs du Batallon Olimpia  de tirer à balles réelles sur les étudiants. C’est la panique, les milliers de manifestants se mettent à fuir, les issues d’accès sont bloquées par l’armée, les étudiants sont pris au piège. Plusieurs dizaines de personnes sont tuées par balles, d’autres meurent piétinées ou étouffées. Plus d’un millier de « fauteurs de troubles » sont emprisonnés dans la prison de Lecumberri, où ils sont interrogés et torturés. Au terme de cette nuit sanglante, plus d’une centaine d’étudiants « disparaissent ». Cette tragédie, rayée de la mémoire officielle, est connue comme « la matanza de Tlaltelolco ». Il s’agit bien d’un  massacre , car les historiens ont pu prouver que l’opération avait été soigneusement planifiée par les plus hautes autorités, que les militaires avaient eu ordre de fermer les accès, que les francs-tireurs avaient été préalablement placés sur les toits des immeubles qui encadrent la place, que les étudiants étaient sans défense, etc. Ce massacre, comme bien d’autres massacres dans l’histoire de l’humanité, doit être abordé dans sa dimension politique.

La Matanza de Tlatelolco est généralement abordée à travers le prisme de l’histoire politique nationale : le système de parti hégémonique (Priísmo), assimilé par certains à une « dictature parfaite » (Mario Vargas Llosa), ne laisse guère d’espace à la contestation, surtout dix jours avant les Jeux olympiques.

Mais il y a d’autres manières de saisir le sujet. Le plus intéressant pour nous est de mettre en perspective des contextes imbriqués les uns aux autres et de réinscrire cette tuerie à la fois dans l’histoire des régimes politiques mexicains (échelle locale), dans le contexte plus large de guerre froide (échelle régionale), et enfin dans l’atmosphère d’agitation sociale qui caractérise l’année 1968 (échelle mondiale). On peut également faire varier les thématiques : aborder le massacre de Tlatelolco sous l’angle de l’histoire des Jeux olympiques ou, mieux encore, l’inscrire dans une histoire longue (dès la conquête) de la violence politique en Amérique latine.

Une jeunesse muselée

Affiche Liberté d’expression
Affiche Liberté d’expression, Mexico 1968 : des affrontements ont eu lieu dans la ville de Mexico quelques jours avant l’inauguration des Jeux olympiques, le 3 octobre 1968 entre les étudiants et les forces de l’ordre, © Fototeca/Leemage.

Ce graffiti peut être une belle entrée en matière pour ouvrir cette séquence car il appartient à un genre d’expression politique privilégié en 1968 par les révoltes étudiantes. Ce mode d’expression contestataire est ancien mais il connait à cette époque un succès exceptionnel. On retrouverait des images identiques et au contenu similaire aussi bien à Berkeley et à Tokyo, qu’à Rome, Prague ou Paris au même moment. Il ne s’agit pas ici à proprement dit d’un graffiti mais d’un placard de format A4 qui a été, comme des milliers d’autres, collés à la sauvette sur les murs des rues de la capitale. Un exemplaire est actuellement exposé sur un mur du « Mémorial de 1968 », lieu de la mémoire étudiante situé à Tlatelolco. Les auteurs de cette affiche sont bien entendu anonymes ; il peut s’agir d’étudiants des Beaux-arts (Academia de San Carlos) ou de la faculté d’arts plastiques de l’université publique (Universidad Nacional Autónoma de México, UNAM).

La composition de l’affiche est simple. Un message, « Libertad de expresión » est associé à un dessin, le visage d’un jeune homme (étudiant ou travailleur) dont la bouche est barrée par une énorme chaîne fermée d’un cadenas « made in USA ». Il y a un jeu graphique entre la date (1968) et le symbole des JO. Le trait du crayon est agressif, le fond semble être en feu et le jeune homme avec son visage tourmenté et ses yeux exorbités souffre sa muselière en acier.
Le message est clair, la jeunesse mexicaine est bâillonnée par la police et l’armée (dont les noms sont inscrits sur les maillons de la chaîne), sous l’influence de la politique anticommuniste des États-Unis. Les Jeux olympiques, symbole de paix entre les peuples, se sont transformés en fossoyeurs de la liberté d’expression au Mexique.

Repères chronologiques pour comprendre un massacre

Historia política de México, siglo XX

1884-1911

Dictadura del General Porfirio Díaz

1906-1907

Huelgas de los mineros en los estados de Sonora y Veracruz, reprimidas por el ejército

1910-1920

Revolución mexicana (nueva constitución política, reforma agraria, educación pública y laica)

1926-1929

Movimiento de los Cristeros duramente reprimido

1929

Creación del Partido Nacional Revolucionario (Partido Revolucionario Institucional al poder de 1929 hasta 2000)

1934-1940

Presidencia de Lázaro Cárdenas (creación de los grandes sindicatos, nacionalización del ferrocarril y de la industria petrolera, etc.)

1942

Las mujeres logran el derecho al voto

1958-68

Milagro mexicano (auge económico, edificación del campus de la UNAM, de la unidad habitacional de Tlatelolco) ; periodo de alta agitación social con huelgas de los médicos, maestros y ferrocarrileros

1964-1970

Presidencia conservadora de Gustavo Díaz Ordaz

1968

Julio-septiembre : manifestaciones estudiantiles duramente reprimidas por la policía

3 de octubre : matanza de los estudiantes en Tlatelolco

12 de octubre : inicio de los Juegos olímpicos de México

1986-94

Políticas neoliberales : recorte del gasto público, afiliación a la Organización Mundial del Comercio en 1986, firma del Tratado de Libre Comercio de América del Norte (TLCAN) en 1994

Estallamiento de la rebelión zapatista (EZLN) en Chiapas

2000

Fin del monopolio del PRI, el Partido Acción Nacional (PAN) gana las elecciones presidenciales

© Arnaud Exbalin, 2011



Cronología política de Latinoamérica

durante la guerra fría (1946-1968)

1946

Creación de la Escuela Militar de las Américas en Panamá

1948

Fundación de la Organización de los Estados Americanos

Bogotazo : ola de violencia en Colombia por el asesinato de J. Gaítan

1953

Fidel Castro intenta un golpe de estado en Cuba ; en 1955, se exilia a México

1954

Golpe de estado en Paraguay del General Alfredo Stroessner, en el poder hasta 1989

Golpe de estado en Guatemala contra el presidente reformista Jacobo Arbenz Guzmán organizado por la CIA

1959

Toma de la Habana por los castristas ; inicio de la “Revolución cubana”

1961

Fracaso de la invasión de Bahía de Cochinos (Cuba) por fuerzas anti-castristas, planeado por la CIA

Creación del Frente Sandinista de Liberación Nacional en Nicaragua

1962

Crisis de los misiles en Cuba

1964

Golpe de estado y dictadura militar en Brasil

Creación de las Fuerzas Armadas Revolucionarias de Colombia (FARC)

1966

Golpe de estado y dictadura militar en Argentina

1967

Arresto y fusilamiento de Ernesto “Che” Guevara en Bolivia

1968

Matanza de estudiantes en México

© Arnaud Exbalin, 2011

El año 1968 en el mundo

30 de enero

La ofensiva del Têt en Vietnam obliga a los estadounidenses a retirarse

1ero de marzo

En Roma, disturbios entre los estudiantes y la policía

22 de marzo

En Francia, les estudiantes ocupan la universidad de Nanterre

4 de abril

Asesinato de Martin Luther King ; motines estallan en varios suburbios negros

6 de abril

Alexandre Dubcek inicia reformas liberales en Checoslovaquia

Mayo

Huelgas generales en Francia e Italia

25 de junio

Marchas estudiantiles en Tokio

29 de julio

Represión policiaca contra preparatorias en la ciudad de México

22 de agosto

Los tanques soviéticos entran en Praga para acabar con la disidencia

2 de octubre

En México, matanza de Tlatelolco durante un mitin estudiantil

12-27 de octubre

Olimpiadas de México

6 de diciembre

Manifestaciones anti-franquistas en las universidades españolas

© Arnaud Exbalin, 2011

 

Le massacre de Tlatelolco s’inscrit dans différents contextes qu’il convient de mettre en relation.

La première chronologie porte sur l’histoire politique du Mexique : le XXe siècle mexicain peut être divisé en deux périodes. Une période politique très instable, de 1910 à 1920, celle de la révolution mexicaine qui met fin à 25 ans de dictature (Porfirio Díaz), suivie d’une période marquée par une stabilité remarquable due à l’hégémonie d’un parti unique, le PRI (Partido Revolucionario Institucional) maintenu au pouvoir de 1929 à 2000. Ce régime politique est à part en Amérique latine : il ne s’agit ni d’une démocratie libérale comme aux États-Unis, ni d’une dictature militaire comme dans les autres États latino-américains. Les libertés fondamentales sont garanties par les premiers articles de la constitution de 1917, le suffrage universel est étendu aux femmes en 1944 mais le pluripartisme n’a pas droit de cité. Les politologues parlent de « système politique à parti hégémonique », certains écrivains qualifient le régime de « dictature parfaite » (Mario Vargas Llosa), d’autres de « dicta-molle ». Toujours est-il que le PRI a eu la capacité d’intégrer en son sein des tendances politiques très divergentes mais aussi le pouvoir de mater toute tentative d’opposition ouverte.

La deuxième chronologie permet de replacer le massacre dans un contexte de guerre froide. Au moment où les États-Unis, affaiblis par l’offensive du Têt et mis sous pression par une opinion publique de plus en plus défavorable, commencent à se retirer du Vietnam, l’URSS s’étend progressivement en Amérique latine, jusqu’alors « chasse gardée états-unienne » (doctrine Monroe). Le partenariat entre l’URSS et Cuba se consolide à la faveur de l’échec de la baie des Cochons en 1961 et de la crise des fusées en 1962. Des guérillas marxistes, financées par les Soviétiques via La Havane, engagent des luttes armées contre les régimes dictatoriaux, au Nicaragua (Frente Sandinista de Liberación Nacional en 1961) ou en Colombie (Fuerzas Armadas Revolucionarias de Colombia en 1964). Cette présence, considérée de plus en plus menaçante par les services secrets américains (Central Intelligence Agency), a conduit les États-Unis à durcir leur contrôle sur leur traditionnelle aire d’influence. Les présidents états-uniens, qu’ils soient conservateurs ou démocrates, ont alors systématisé des pratiques – pourtant anciennes – afin de préserver les intérêts économiques : soutien systématique des agents de la CIA aux dictatures anti-communistes, participation aux assassinats de dissidents, de syndicalistes ou de guérilleros (Che Guevara en 1967), formation d’officiers au renseignement et à la contre-insurrection, aux interrogatoires et à la torture, pressions politiques et économiques par le biais de l’Organisation des États Américains (OEA), etc. Le Mexique, dont la politique étrangère est restée relativement autonome vis-à-vis des États-Unis, n’a pas échappé aux pressions résultant de la guerre froide : des guérillas communistes s’y développent et certaines factions du PRI sont de plus en plus gagnées par la propagande anti-communiste.

La troisième chronologie replace la Matanza de Tlatelolco dans l’ensemble des mouvements étudiants de 1968 à l’échelle mondiale. La révolte étudiante débute aux Etats-Unis, en lien avec les dissidents de la guerre du Vietnam et du mouvement de libération féminine, se diffuse en Europe, à Paris, Rome, Prague, puis à Tokyo, avant de se propager au Mexique. Tous ces mouvements, marches, sittings, manifestations sont tous réprimés par la police et l’armée mais avec des degrés de violence différents. Prague et Mexico rentreraient dans la même catégorie d’une répression aveugle. Les mouvements étudiants mexicains ne sont pourtant pas une simple imitation de ce qui se fait ailleurs, ils doivent donc être réinscrits dans la dynamique nationale des mouvements sociaux : la répression des mouvements de grève des salariés de la fonction publique (médecins, cheminots, professeurs) qui débute à la fin des années 1950 et qui est, par ailleurs, la réplique des châtiments infligés aux mineurs en 1906-1907, annonce à sa manière la répression qui s’abat sur la jeunesse mexicaine en 1968.

Les revendications du Comité National de Grève

Las reivindicaciones del Comité Nacional de la Huelga

“La conformación del Consejo Nacional de Huelga (CNH) fue un paso adelante muy importante porque fue una coordinación de representantes revocables de escuelas en huelga. Tomó el control de las movilizaciones, los pasos a dar y en qué dirección ; de ahí surgiría la voz de los estudiantes movilizados y las propuestas a negociar con el gobierno ; es decir, su programa de lucha. La conformación del CNH fue muy rápida dado el resultado de los veloces acontecimientos y la profundidad de éstos. En un primer momento el CNH fue integrado por estudiantes del Politécnico, la UNAM, las Escuelas Nacionales de Maestros, la Escuela Nacional de Antropología e Historia y la Escuela de Agricultura de Chapingo. Su primera reunión fue el 2 de agosto y el 4 se modificó el pliego petitorio inicial al calor de la experiencia de los enfrentamientos con la policía los días 28 y 29 de julio. Estas reivindicaciones eran :

  • Libertad a los presos políticos.
  • Destitución de los Generales Luis Cueto Ramírez y Raúl Mendiolea, así como el teniente coronel Armando Frías.
  • Extinción del cuerpo de granaderos.
  • Derogación de los artículos 145 y 145 bis del Código Penal (delito de disolución social).
  • Indemnización a las familias de los muertos y a los heridos víctimas de las agresiones en los actos represivos iniciados el 26 de julio.
  • Deslinde de responsabilidades de los actos de represión y vandalismo realizado por las autoridades a través de la policía, los granaderos y el ejército”.

 

Citado de un texto escrito en 2008 por el Comité de Lucha Estudiantil del Politécnico - Comité Estudiantil en Defensa de la Educación Pública (CLEP- CEDEP) de México al cumplirse el 40º aniversario del movimiento estudiantil de 1968.

Fuente: www.elmilitante.org, revista internacional marxista.

Ce texte a été rédigé en 2008 par plusieurs comités étudiants à l’occasion du 40e anniversaire du massacre de Tlatelolco. Ce texte politique entend retracer un évènement majeur de l’histoire des mouvements étudiants mexicains. Le parti pris idéologique du document affleure à plusieurs reprises dans le texte (« programa de lucha/calor de la experiencia ») et la source du document (www.elmilitante.org) nous indique clairement la couleur politique (marxiste) des auteurs du texte.

Dans un premier paragraphe, les auteurs insistent sur le rôle fédérateur du Consejo Nacional de Huelga (CNH) dans la coordination des différents mouvements étudiants de 1968 puis, il rappelle le contenu des revendications du CNH, deux mois avant le massacre. Le CNH a été fondé au début du mois d’août 1968, soit moins d’un mois après le début des protestations étudiantes. Il semble que les affrontements violents qui se sont déroulés les 28 et 29 juillet 1968 entre les étudiants et la police furent déterminants dans la décision des leaders étudiants de coordonner leurs actions et leurs demandes afin d’acquérir plus de légitimité et de peser davantage dans un face-à-face avec un gouvernement connu pour son autoritarisme. Le président alors au pouvoir est Gustavo Díaz Ordaz, issu de la mouvance conservatrice du PRI.

Le CNH présente des formes originales de pratiques politiques (vote à l’unanimité, gestion directe, autofinancement, etc.) dans un contexte de monopartisme. Il constitue un cadre fondateur d’expérimentation pour toute une génération de la gauche mexicaine.

Parmi les six revendications que le CNH soumet au gouvernement, on constate que l’essentiel des demandes sont des griefs contre les autorités : les articles 1, 2, 5 et 6 exigent la réparation des dommages occasionnés par la répression policière et la reconnaissance de la responsabilité de l’État. Seuls les articles 3 et 4 portent sur des droits fondamentaux. L’article 3 exige la suppression définitive des Granaderos, corps policier chargé de réprimer les manifestants, équivalent des CRS en France. L’article 4 réclame la suppression d’un passage du code civil portant sur la sédition et systématiquement utilisé par les gouvernements antérieurs pour tuer dans l’œuf toute tentative d’opposition. Ces deux articles revendiquent clairement les libertés d’expression, de publication et d’opinion, ce qui rejoint le contenu de l'affiche Liberté d’expression. On remarque l’absence de revendications portant sur la libéralisation des mœurs ou sur le droit des femmes. Les demandes que la jeunesse adresse au gouvernement n’ont donc rien de révolutionnaires.

Enfin, un parallèle avec les revendications des mouvements étudiants parisiens ou tchécoslovaques ferait apparaître de nombreux points communs, dont le plus évident serait la haine du policier ou du soldat, symboles de la raison d’État.

Au final, ce texte montre à quel point 1968 fut un événement fondateur pour la culture politique de la gauche mexicaine. Le culte de la mémoire de ces étudiants morts pour la liberté d’expression a trouvé un écho récent avec l’ouverture d’un mémorial consacré au massacre du 2 octobre et associé à un centre culturel de la UNAM. Il est installé dans l’ancien ministère des Affaires étrangères – abandonné suite au tremblement de terre de 1985 – situé à proximité de la place des Trois Cultures.

Pour une visite virtuelle du Memorial de 68 voir : www.tlatelolco.unam.mx/Recorrido/recorrido.html

Les acteurs des mouvements étudiants

Les deux documents qui suivent sont tirés d’un recueil de témoignages compilés par Elena Poniatowska en 1971, soit trois ans après le massacre. Avec La Noche de Tlatelolco, Elena Poniatowska gagna le Prix national du journalisme en 1978, devenant ainsi la première femme à obtenir cette distinction. Depuis, l’ouvrage a connu de multiples réimpressions. Il s’agit d’un récit du massacre à travers une série de témoignages recueillis auprès des manifestants.

Las niñas de filosofía y letras de la UNAM

Testimonio de Carolina Pérez Cicero, de la Facultad de Filosofía y Letras de la UNAM (Universidad Nacional Autónoma de México), sobre el impacto político de 1968 dentro de las clases altas de la Ciudad de México.

“la mayoría de las niñas que van a Filosofía y Letras pertenecen a la pequeña burguesía…Es gente que nunca ha tenido problemas económicos y estudia una carrera así como podría tomar clases de pintura o de historia del arte. Para ellas, la cultura es una monada. Pero durante el movimiento, muchas de las que viven en el Pedregal, en las Lomas, en Polanco[1], daban dinero, iban a las manifestaciones, “voltearon” en las calles, y había una gran cantidad de niñas popis[2] y niños popis que pintaron paredes y jalaron muy parejo. A partir del mes de agosto, cuando los del CNH[3] y otros decidieron quedarse permanentemente en CU[4], las muchachas les llevaban comida, ropa, y en sus coches transportaban gran cantidad de volantes. Cómo había un ambiente de discusión política, adquirieron una visión distinta de la relación entre gobernantes y gobernados. El movimiento politizó a mucha gente. Yo creo que el Movimiento Estudiantil nos hizo mucho bien a todos”.

 

Citado de Elena Poniatowska, La noche de Tlatelolco (recopilación de testimonios), Biblioteca Era, 2nda edición, 2007, p. 96

Qui sont ces manifestants qui participent aux nombreux sittings qui se déroulent entre les mois de juillet et de septembre 1968 ? Ce texte est le témoignage d’une étudiante de l’UNAM. Pour Carolina Pérez Cicero, les protagonistes ne sont pas seulement des étudiants marxistes issus des classes moyennes du Milagro mexicano mais également des « petites bourgeoises » des beaux quartiers. Les étudiantes qui fréquentent les amphithéâtres de lettres ou de philosophie viennent pour la plupart des quartiers huppés de Mexico, au sud (Pedregal) et à l’est (Polanco, Lomas). Selon Carolina, ces petites bourgeoises étudient par plaisir ou par distraction, ce qui ne semble pas être le cas de l’auteur, probablement issue de milieux plus populaires.

1968 a bien constitué un moment-clé dans la politisation de toute une génération de jeunes, non seulement pour ceux issus des nouvelles classes moyennes mexicaines mais également pour de jeunes femmes des classes aisées. Elles se sont initiées à de nouvelles pratiques politiques : transport et distribution de tracts, approvisionnement des étudiants qui occupent de manière permanente les locaux de l’UNAM, aide financière sous la forme d’un mécénat actif, opération graffitis… Peu suspectes de sédition de la part des policiers, elles mettent à disposition leurs voitures pour transporter des tracts.

Parmi les participants aux mouvements de protestation, il faut également signaler la participation de professeurs et d’intellectuels, de certaines professions (médecins, cheminots et ouvriers) et des habitants de la cité de Tlatelolco. Les étudiants ont ainsi fédéré un mouvement de sympathie plus vaste au sein de la société civile.

La torture et la répression

La tortura y la represión después de la matanza

Testimonio de Luis Tomás Cervantes Cabeza de Vaca, del Consejo Nacional de Huelga (CNH), sobre el uso de la tortura por la policía política. Fue uno de los líderes del Movimiento Estudiantil. Fue encarcelado después de la matanza hasta 1971.

“Se repitieron las torturas ahora con más encono, más prolongadas. Yo me revolcaba como víbora chirrionera, lloraba, me quejaba, gritaba, mentaba madres. Cesaron los tormentos y el soldado me dijo : “Ni se hagan ilusiones! ¡Cerdos comunistas! Si fallamos nosotros, aquí cerquita tenemos a los gringos”. Tirado en el suelo, nada mas oía y me quejaba, no soportaba el dolor en los testículos, en el estómago, en las piernas ; respiraba muy fatigosamente, toda la carne me temblaba, el corazón me quería salir del cuerpo y la boca la tenía seca. Escuché cuando alguien dijo :
Mi jefe, está listo el pelotón.
Ya no reaccioné ante este estímulo.
Una voz con ironía dijo :
Como eres una blanda palomita que no quiere decir nada, no nos queda más remedio que cumplir con órdenes superiores. ¡Llévenselo!

Unas manos me tomaron por las axilas y me levantaron ; apenas podía sostenerme en pie, y alguien me dijo :
¿Quieres ver a tus compañeros por última vez? Aquí los tenemos a todos.
Sí quiero ver, llévenme con ellos, nada más me quitan el capuchón para verles la cara.
No. Aquí no vas a hacer lo que tú quieras sino lo que nosotros digamos”.

 

Citado de Elena Poniatowska, La noche de Tlatelolco (recopilación de testimonios), Biblioteca Era, 2nda edición, 2007, p. 115

Luis Cervantes Cabeza de Vaca est l’un des meneurs les plus représentatifs du mouvement étudiant de 1968 au Mexique. À cette date, il est tout juste diplômé de l’université de Chapingo ; il est ingénieur agronome. Luis Cabeza de Vaca est emprisonné dans la prison de Lecumberri le lendemain du massacre du 2 octobre comme des centaines de manifestants de Mexico. Il reste incarcéré jusqu’en 1971, date à laquelle il s’exile au Chili alors gouverné par le socialiste Salvador Allende (1970-1973). Il devient ensuite l’un des fondateurs du Partido Mexicano de los Trabajadores où il milite jusqu’à sa transformation en Partido de la Revolución Democrática (PRD), principale formation de la gauche mexicaine actuelle.

L’extrait cité décrit la torture dont ont été victimes les leaders du mouvement étudiant dans les mois qui ont suivi le massacre et les vagues d’arrestation. La répression ne s’arrête donc pas au lendemain de la tuerie mais elle se poursuit dans les cellules carcérales de Lecumberri. Ce témoignage nous permet ainsi de pénétrer l’intérieur de l’appareil répressif d’État et de voir comment fonctionne la torture dans ses dimensions physiques et psychologiques.

L’auteur décrit avec force de détails les douleurs qui lui parcourent le corps, des jambes à l’estomac, douleurs provoquées par des coups de matraque. On remarque que le visage ou les bras ne sont pas touchés afin de ne pas laisser de traces trop visibles. À cette torture physique s’ajoute une torture psychologique. La personne torturée, encagoulée, est isolée du reste de son environnement. Elle ne voit rien, mais elle entend des voix. La première voix joue le ton de la menace, menace du peloton d’exécution, insultes et humiliation. La deuxième voix est porteuse d’espoir : on propose à Luis Cabeza de Vaca de revoir ses compagnons. Toutes les deux ont pour finalité de saper les défenses psychologiques de l’interrogé afin d’obtenir des informations ou des aveux. On retrouverait des procédés identiques utilisés à Prague par la police politique après l’intervention des chars du Pacte de Varsovie contre les dissidents tchèques ou encore par les services secrets japonais pendant les interrogatoires des étudiants raflés après les manifestations du mois de juin. Ce sont les mêmes moyens répressifs qui sont utilisés au même moment contre la jeunesse étudiante dans le monde entier en 1968.

Le deuxième intérêt de cet extrait est de nous fournir un portrait in situ des tortionnaires. Ils sont identifiés comme des soldats par l’auteur, ce qui peut paraître étonnant en milieu carcéral habituellement confiés aux autorités policières. Le Batallon Olimpia, spécialement créé pour les JO, est un corps paramilitaire composé à la fois de policiers, de soldats, d’agents secrets et de francs-tireurs. Habillés en civil, un gant blanc à la main gauche, les membres du bataillon avaient pour mission d’infiltrer les manifestants afin d’y semer la zizanie. Ces paramilitaires, formés à la contre-insurrection par des officiers américains, sont présentés par l’auteur de ces lignes comme des brutes animées d’un anticommunisme primaire. La « peur des rouges » qui imprègne alors une grande partie de la société mexicaine explique en grande partie pourquoi un tel massacre a été possible. Le soldat traite la victime de « cochon de communiste » et se place dans la ligne fixée par la politique états-unienne : « si nous échouons, les Américains, qui sont à côté, finiront le travail » ! Il y a bien un parallèle entre la chasse aux sorcières qui se joue sur le sol étatsunien dans les années 1950 et la lutte contre les mouvements étudiants au Mexique, tous perçus comme des communistes séditieux aux yeux du gouvernement de Díaz Ordaz (1964-1970).

Le massacre vu par la presse nationale, El Universal du 3 octobre 1968

Las cifras de las víctimas de la represión según la prensa

Artículo de la prensa nacional, “29 muertos y más de 80 heridos en Ambos Bandos : 1 000 detenidos”, El Universal, 3 de octubre de 1968

“Las ambulancias de la Cruz Roja […] recogieron ayer por la noche de la Plaza de las Tres Culturas a 14 personas muertas, quienes presentaban heridas causadas por armas de fuego. Las mismas quedaron en el anfiteatro de la Tercera Delegación, a reserva de que sus parientes las identifiquen. Al parecer, fueron víctimas inocentes de los disparos que hicieron grupos de francotiradores profesionales, que desde el edificio Chihuahua de la unidad Nonalco-Tlatelolco dispararon contra cualquier persona. Solamente 5 fueron identificados […]. Los otros cuerpos no llevaban ninguna identificación”.

 

Citado de Elena Poniatowska, La noche de Tlatelolco (recopilación de testimonios), Biblioteca Era, 2nda edición, 2007, p. 254

Fondé en 1916, soit en pleine révolution mexicaine, El Universal se présente comme un organe de presse indépendant. Pendant 80 ans, son slogan est « el gran diario independiente de Mexico » (de 1922 à 2002). Ce journal, à fort tirage, était alors – il l’est encore aujourd’hui – l’un des premiers quotidiens nationaux. La liberté dont a pu jouir la presse mexicaine des années 1920 aux années 1940 (de la fin de la révolution au gouvernement Cardenas) n’est plus la même sous la présidence de Díaz Ordaz (1964-1970). La guerre froide vient figer ce vent de liberté post-révolutionnaire mais surtout la perspective proche des Jeux olympiques place le Mexique, nouvelle puissance émergente du tiers-monde, sur le devant de la scène internationale. À ce moment précis, l’ensemble des medias est alors à la botte de l’État.

Le contenu et la construction de cet article sous la forme d’une courte dépêche nous font dire que les journalistes de l’Universal se sont autocensurés : minorant le nombre de victimes (14 corps ont été recueillis par la Croix Rouge), omettant de s’interroger sur l’identité des responsables (les francs-tireurs professionnels) ou s’interdisant de relayer les témoignages de ceux qui ont vu ou les demandes des parents des disparus.
Ces francs-tireurs, que le gouvernement identifie comme des étudiants étrangers infiltrés parmi les manifestants et tirant sur la police, sont en réalité les paramilitaires du Batallon Olimpia nichés sur les toits des barres d’habitation qui entourent la place des Trois Cultures. Nous savons aujourd’hui que ce massacre a été planifié quelques jours auparavant directement par le président Díaz Ordaz, le chef de la police et le ministre de l’intérieur. Cet évènement tragique relève bien de l’histoire de la raison d’État. Pour le pouvoir en place, il fallait en effet « frapper un grand coup » avant l’ouverture des Jeux olympiques, sans quoi cette manifestation planétaire deviendrait une formidable tribune pour les mouvements étudiants et la jeunesse débridée risquerait d’entacher la renommée d’un Mexique devenu moderne.

Ironie grinçante de l’histoire, les JO de Mexico, indirectement responsables de la répression de la jeunesse mexicaine, sont pour les athlètes noirs états-uniens l’occasion de manifester leur soutien au mouvement du Black Power, après l’assassinat de Martin Luther King en avril 1968 : sur le podium de la remise des médailles, les vainqueurs du 200 mètres, Tommie Smith et John Carlos, lèvent leur poing ganté de noir en signe de protestation contre la ségrégation dont sont victimes les Noirs aux États-Unis.

 

[1] Forman parte de los barrios más ricos de la ciudad de México.
[2] Popis es sinónimo de rico.
[3] Consejo Nacional de Huelga formado en agosto 1968 para coordinar los movimientos estudiantiles.
[4] La Ciudad Universitaria (CU) es el campus de la UNAM ubicado en el sur de la ciudad de México.