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Poètes en résistancePoètes en résistance

Louis Aragon René-Guy CadouJean CassouRené CharMarianne CohnRobert DesnosPaul ÉluardPierre SeghersRené Tavernier

Poètes

René Guy Cadou, « Les Fusillés de Châteaubriant »
Pistes pédagogiques

Démarche que l’on pourrait proposer pour une classe de seconde, en choisissant de croiser deux objets d’étude.

  • Perspective dominante : étude de l’éloge et du blâme (« Le but est de faire percevoir et comprendre que les usages de l’éloge et du blâme sont des moyens importants d’argumenter »).
  • Perspective complémentaire : les genres poétiques et leurs registres, notamment la poésie militante.

Lecture analytique du texte de René Guy Cadou, en croisant les deux sujets d’étude : quels registres le poète utilise-t-il pour donner force et engagement militant à son témoignage ?

Guerre 1939 – 1945. Affiche à la mémoire des otages fusillés à Chateaubriant, (Loire-Atlantique).  Dessin de Simo. 22/10/1941.  © Roger – Viollet Guerre 1939 – 1945. Affiche à la mémoire des otages fusillés à Chateaubriant, (Loire-Atlantique).
Dessin de Simo. 22/10/1941.
© Roger – Viollet

Le 22 octobre 1941, René Guy Cadou assiste à l’arrivée de trois des « fusillés de Châteaubriant » au cimetière de Saint-Aubin-des-Châteaux : en représailles à l’exécution d’un lieutenant allemand par la Résistance, vingt-sept prisonniers du camp de Châteaubriant ont été fusillés. Bouleversé, Cadou écrit le poème « Les Fusillés de Châteaubriant », qui paraîtra dans le recueil Pleine Poitrine publié en 1946. On soulignera l’intérêt à questionner le titre de ce recueil, qui rappelle essentiellement les exactions commises pendant la Seconde Guerre mondiale. Est-ce une évocation du cœur, organe vital, avec les poumons, centre névralgique de la respiration ? Est-ce une allusion au buste du condamné à mort que la balle vient frapper en plein cœur ?
Toujours est-il que si l’émotion affleure dans ce poème en vers libres, elle est sublimée par l’admiration très forte que le poète ressent pour ces martyrs, admiration qu’il veut nous faire partager.

Émouvoir

Le poète veut d’abord nous faire ressentir l’intensité émotionnelle de cette scène.
Dès le titre et les premiers vers, c’est l’exécution qui est présentée. Le premier quintil (dans la première édition, un blanc typographique le séparait des vingt autres vers) évoque de façon métaphorique le martyre. La répétition du participe passé « appuyés contre le ciel » donne à la fois une vision très forte de leur posture de condamnés et la certitude que cette situation est irrémédiable.
La plongée directe au cœur des pensées de deux des martyrs est aussi source d’émotion forte.

« L’un d’eux pense au petit village
Où il allait à l’école »

Les vers évoquent la jeunesse du personnage. Le présent « pense » actualise ce souvenir et nous le rend presque personnel.

« Un autre est assis à sa table
Et ses amis tiennent ses mains »

Cet autre passage, lui aussi au présent, nous plonge dans l’intimité du second martyr. Le caractère paisible de la scène évoquée accentue l’horreur de l’exécution.

L’éloge

Par cette focalisation interne, récurrente dans tout le poème, René Guy Cadou nous montre sa proximité avec les jeunes résistants, mais ces vers en font aussi un éloge fervent.
C’est d’abord leur courage modeste que le poète met en lumière. Rien de clinquant dans ces vers, rien d’ostentatoire dans leur sacrifice. La simplicité formelle du texte – écrit en vers libres, composé de phrases en majorité courtes, souvent des indépendantes, le vocabulaire concret, compréhensible par tous – traduit la modestie de leur courage.

« Pourtant ils disent qu’ils ne sont pas des apôtres
Et que tout est simple »

Les deux vers insistent sur leur refus de se présenter en donneurs de leçon, citoyenne ici, non religieuse comme peut l’évoquer le nom « apôtres ».
L’admiration que Cadou veut susciter en nous est encore plus sensible dans le regard que ces hommes portent sur leurs bourreaux. D’abord, dans cette confrontation, ce sont les victimes qui l’emportent martèle le vers « Ils sont bien au-dessus de ces hommes qui les regardent mourir ». Paradoxalement, les résistants ne haïssent pas leurs bourreaux, ils les plaignent plutôt.

« Et leur seul regret est que ceux
Qui vont les tuer n’entendent pas
Le bruit énorme de leurs paroles »

Ces trois vers dénoncent la surdité des exécuteurs. La présentation saccadée de la phrase – relatif séparé de son antécédent par un retour à la ligne et procédé identique pour le complément d’objet direct, « le bruit énorme », éloigné du verbe « n’entendent pas » – traduit l’anomalie dans l’attitude de ces soldats incapables de percevoir l’horreur de leur geste. L’expression « le bruit énorme des paroles » montre que pourtant le message des résistants est clair.
Pour le poète, ces martyrs incapables de haine accèdent à une humanité supérieure.

Monuments des Martyrs de Chateaubriant (Loire Atlantique).  Le 22 octobre 1941, vingt-sept français furent fusillés par les allemands en représailles du meurtre du commandant de la ville de Nantes.  © Photo 12.com – Hachedé Monuments des Martyrs de Chateaubriant (Loire Atlantique).
Le 22 octobre 1941, vingt-sept français furent fusillés par les allemands en représailles du meurtre du commandant de la ville de Nantes.
© Photo 12.com – Hachedé

Le devoir de mémoire

Le poète veut que vivent la mémoire de ces hommes et surtout les divers messages que porte leur sacrifice.
Leur mort est présentée de façon détournée par la périphrase « toute la vie derrière eux ». La formule « Ils ne sont déjà plus » (au vers 12) atténue aussi l’horreur que constitue la mort de ces innocents. De même, l’expression répétée « appuyés contre le ciel » lui donne une dimension surhumaine, surnaturelle, qui marque très fortement l’esprit du lecteur.
Ces hommes délivrent aussi un message d’amour dont le poète veut nous faire les dépositaires. Dans presque tous les vers, les otages sont présentés comme un groupe solidaire. L’anaphore « ils » scande le poème, et le terme « une trentaine » souligne la notion de groupe. Leur union est encore plus sensible dans l’étrange singulier « leur épaule ». Dans leur martyre comme dans leur combat, ils ne forment qu’un seul être. Le vers « Qui est un monument d’amour » montre le désir du poète que la trace de leur sacrifice demeure concrète en nous, le terme « monument » évoquant l’adjectif « commémoratif » ; le mot « amour » aussi nous frappe et nous marque dans le contexte de cette exécution.
Cette volonté didactique, on la retrouve dans la façon dont René Guy Cadou tire la leçon de ce sacrifice.

« Et que la mort surtout est une chose simple
Puisque toute liberté se survit. »

Ces deux derniers vers ont la force d’une morale. Le présent gnostique et l’adverbe causal « puisque » renforcent la volonté d’ancrer cette leçon dans les mémoires et d’inciter à la lutte. La foi du poète dans une humanité militante est d’une évidente clarté.

« Le temps qui m’est donné, que l’amour le prolonge » a écrit René Guy Cadou. C’est aussi le message que le lecteur retient du poème « Les Fusillés de Châteaubriant ». Le sacrifice de ces hommes n’est pas vain, il est gage de liberté et de bonheur. On pourrait prolonger cette étude par une ouverture sur le poème « Strophes pour se souvenir » d’Aragon.

Mise en perspective du poème avec trois autres textes d’un même corpus

  • Cadou, « Les Fusillés de Châteaubriant » (cité ci-dessus)
  • Aragon, « Strophes pour se souvenir » (Le Roman inachevé, 1956)
  • Tardieu, « Oradour » (publié en 1943 dans la revue clandestine Les Lettres françaises)
  • Seghers, « Octobre » (publié en janvier 1942 dans le n° 3 de la revue Traits)

Les points de convergence

  • À quelle période historique ces trois poèmes font-ils référence ?
    (L’Occupation).
  • Quel en est le thème commun ?
    (Évoquer des hommes victimes de l’oppresseur nazi).
  • Quelles sont les intentions communes aux trois poètes ?
    (Évoquer ces exactions pour qu’elles vivent à jamais dans la mémoire collective, saluer l’attitude exemplaire de ces Résistants).
  • Quels sentiments les poètes éprouvent-ils à l’égard de ces martyrs ? Justifiez votre réponse par l’analyse de citations précises.
    (Pitié, admiration…).
  • Comment la nature évoquée dans ces trois poèmes est-elle présentée ?
  • Quel est le procédé d’insistance présent dans ces trois textes. Relevez les vers concernés. Étudiez les effets produits.
    (L’anaphore : « vingt et trois », « cinquante », « Oradour n’a plus »).

Les différences

  • Comment se manifeste la présence du narrateur dans ces trois poèmes ?
    (Aragon s’adresse directement aux martyrs par la répétition du pronom « vous ». Tardieu scande son texte du pronom « je ». Seghers choisit la focalisation externe sauf au « tu » du vers 2 et au « nous » du vers 10, par lesquels il s’adresse directement au lecteur).
  • Quelle différence y a-t-il entre les résistants évoqués par Aragon et ceux présentés par Seghers ?
    (Un groupe précis, le groupe Manouchian et des fusillés dans toute la France).
  • Quelle différence y a-t-il entre les martyrs évoqués par Aragon et Seghers et ceux présentés par Tardieu ?
    (Les uns sont des résistants engagés volontaires dans la lutte contre l’occupant et les habitants d’Oradour n’étaient pas forcément impliqués dans la lutte armée ; les femmes et les enfants furent victimes de ces représailles).
  • Quel type de phrases domine chez Tardieu mais est absent dans les deux autres poèmes ? Commentez cette différence.
    (La surabondance de phrases négatives dans le poème-cri de Tardieu insiste sur le caractère total, irrémédiable, de l’extermination et de la destruction ; dans les deux autres poèmes, les résistants ne sont pas morts pour rien et l’espoir d’une vie meilleure est palpable).

Écriture d’invention

Rédigez, pour le journal de votre lycée, un article présentant, avec clarté et émotion, l’une des actions de représailles menées par les Allemands contre la Résistance : les fusillés de Châteaubriant, le martyre d’Oradour-sur-Glane (87), les pendaisons de Tulle (19), une autre exaction commise dans votre région. Vous utiliserez des figures rhétoriques susceptibles d’émouvoir vos lecteurs.

Mireille Blanchet