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Louis Aragon René-Guy CadouJean CassouRené CharMarianne CohnRobert DesnosPaul ÉluardPierre SeghersRené Tavernier

Poètes

Louis Aragon, « Strophes pour se souvenir »
Pistes pédagogiques

En 1955, à l’occasion de l’inauguration d’une rue « Groupe Manouchian » à Paris, Louis Aragon écrit le poème « Strophes pour se souvenir », dans lequel il rend hommage à ces résistants « étrangers » arrêtés par les Allemands et fusillés le 21 février 1944. Onze ans après la fin du conflit, l’heure n’est plus à la lutte mais au devoir de mémoire. Le titre du poème annonce de manière claire le projet de lecture : il s’agit d’utiliser la forme poétique (« Strophes ») afin de lutter contre l’oubli et la banalisation du mal (« pour se souvenir »). Le poème s’inscrit ainsi dans la grande tradition littéraire des oraisons funèbres, à l’image de Bossuet en son temps ou de Malraux qui, quelques années plus tard, lors du transfert des cendres de Jean Moulin au Panthéon, prononce un discours poignant.
Si Aragon prend la plume pour célébrer la mémoire de héros disparus, c’est que l’engagement politique conditionne ici l’acte d’écriture. Pourtant, au-delà de la dimension historique, c’est à la poésie elle-même, et à sa puissance évocatrice, que l’auteur rend hommage. On peut se demander si, par son lyrisme discret et touchant, le texte ne dépasse pas le simple cadre de la guerre pour toucher à l’universel. En d’autres termes, est-ce la poésie qui se met au service de l’histoire, ou au contraire l’histoire qui, le temps de quelques strophes, accepte de servir la poésie ? Si le texte prend bien la forme attendue de l’hommage funèbre, c’est en réalité pour souligner la force et la beauté de la vie. Mais ce chant est aussi celui de la célébration de la poésie, qui permet à Aragon, à travers une subtile réécriture de la dernière lettre de Manouchian, de redonner la parole au poète disparu.

Un hommage funèbre

Le poème s’inscrit d’emblée dans une démarche de mémoire et d’hommage. Pour maintenir en vie le souvenir contre les assauts du temps (« onze ans » qui ouvre et termine le vers 3), Aragon va brosser un portrait élogieux des résistants, tout en dénonçant la parodie macabre de l’affiche rouge.

L’éloge des résistants
  • Caractère désintéressé de leur action. Les négations successives dans les deux premiers vers soulignent le refus des honneurs (« gloire ») et la volonté de ne pas sombrer dans le pathos (« les larmes »). Cette pudeur sera d’ailleurs présente dans le discours de Manouchian. Toute dimension religieuse est également exclue (« ni l’orgue, ni la prière »). C’est par amour pour la liberté et l’humanité qu’ils donnent leur vie, et non pour acheter leur salut.
  • Pas de crainte de la mort. Elle ne les « éblouit » pas (v. 5), autrement dit elle ne les rend pas aveugles, ne fait pas trembler leur détermination. Contrairement à ceux qui marchent « sans yeux » (v. 12), les résistants sont restés lucides (au sens étymologique du terme, « plein de lumière », celle de la vie).
  • Humilité et sérénité : « simplement » (v. 4), « calmement » (v. 18).
  • Sacrifice d’autant plus grand qu’ils ne sont pas français. Ils se battent pour leur terre d’adoption, la terre qu’ils ont choisie ; « Français de préférence » (v. 11), « MORTS POUR LA FRANCE » (v. 14). Ils apparaissent comme plus patriotes que bien des Français qui marchent « sans yeux » (v. 12) pour eux, métaphore marquante puisqu’elle suppose l’aveuglement et l’obscurantisme. Ce paradoxe est magnifiquement résumé par l’antithèse « vingt et trois étrangers et nos frères pourtant » (v. 33), qui montre que le simple cadre de la nation est dépassé par celui, plus vaste et plus fédérateur, des valeurs partagées.

On apportera quelques précisions historiques. En réalité, tous les membres du groupe Manouchian n’étaient pas étrangers : trois d’entre eux étaient français. Olga Bancic, la seule femme du groupe, n’a pas été fusillée le 21 février mais décapitée le 10 mai. Ils étaient donc vingt-deux, et non vingt-trois, le jour de l’exécution.

Guerre 1939 – 1945. L’Affiche rouge publiée par la propagande allemande au moment de l’arrestation et de l’exécution de 21 membres du groupe Manouchian – Boczov, formé de résistants communistes immigrés. Février 1944. © Roger – Viollet Guerre 1939 – 1945. L’Affiche rouge publiée par la propagande allemande au moment de l’arrestation et de l’exécution de 21 membres du groupe Manouchian – Boczov, formé de résistants communistes immigrés. Février 1944.
© Roger – Viollet
L’affiche de la honte

La deuxième strophe fait ouvertement référence à l’affiche rouge, placardée de manière massive par les Allemands au moment de l’exécution. C’est le passage le plus célèbre du poème, grâce notamment à Léo Ferré qui, lorsqu’il mettra le texte en musique, délaissera le titre original pour celui, plus évocateur, de « L’Affiche rouge ». Le talent d’Aragon est de décrire l’affiche tout en la discréditant à chaque vers.

  • Noirs de barbe et de nuit hirsutes menaçants ». Les photos, de mauvaise qualité, avaient pour but de discréditer les membres du groupe. En faisant référence à la nuit à l’aide d’une subtile hypallage, Aragon dénonce en réalité l’obscurantisme allemand et les ténèbres du régime nazi.
  • L’affiche qui semblait une tache de sang ». Le rouge de l’affiche symbolisait à la fois, pour la propagande allemande, la menace communiste et le sang versé par les actions des résistants (comme le soulignent dans la partie basse de l’affiche les photographies d’attentats). La « tache de sang » à laquelle le poète fait référence ne peut que nous faire penser au sacrifice des résistants, morts pour défendre leurs idéaux.
  • Parce qu’à prononcer vos noms sont difficiles/ Y cherchait un effet de peur sur les passants ». L’aspect xénophobe et antisémite de l’affiche était très marqué. En dessous des noms difficiles à prononcer, parce qu’étrangers, étaient d’ailleurs notés la nationalité de chacun et les crimes qui lui étaient reprochés. La construction inversée des deux vers met en exergue l’idée de « peur », qui ne naît pas des photographies (contrairement à ce que voudraient les Allemands) mais de la démarche barbare du régime nazi.
Le souffle d’un style épique

On sait depuis Homère que le registre épique convient parfaitement quand il s’agit de célébrer les hauts faits d’armes des héros. « Strophes pour se souvenir » n’est pas à proprement parler un poème épique. Aragon, pour toucher son lecteur, a même le plus souvent recours à un lyrisme discret et poignant.

La dernière strophe néanmoins – celle qui doit emporter l’adhésion – est d’une tonalité différente, l’auteur recherchant un effet d’ampleur et de puissance propre à l’épopée. La reprise anaphorique de « vingt et trois » – tournure plus emphatique que le simple « vingt-trois » – donne aux derniers vers une dimension solennelle.

L’antithèse, figure privilégiée de l’épopée, est présente à deux reprises : « Vingt et trois étrangers et nos frères pourtant », « Vingt et trois amoureux de vivre à en mourir. »

Le lexique est également choisi avec soin : métaphore de la fleur pour évoquer le feu des armes (« les fusils fleurirent »), métonymie du « cœur » pour évoquer la vie, violence contenue dans le verbe « s’abattre » pour clore le poème. Enfin, le cri patriotique dans le dernier vers (« criaient la France ») a pour but de résonner longtemps dans l’esprit du lecteur.

De l’ombre à la lumière : une ode à la vie

Au-delà de l’hommage funèbre, tourné vers le passé, Aragon parle aussi et surtout de la vie, qui doit continuer malgré tout, et qui justifie les sacrifices des résistants.

Une construction originale

La construction même du poème, par le jeu sur la temporalité et l’énonciation, met en lumière l’importance de la vie et sa supériorité sur les ténèbres.

  • Du vers 1 au vers 15, le poète s’adresse directement aux résistants, technique classique des oraisons funèbres (« Entre ici Jean Moulin avec ton terrible cortège » déclamait Malraux). C’est un dialogue à une voix qui tente – artificiellement – de faire renaître les disparus mais qui insiste surtout sur leur sacrifice et leur disparition. De plus, Aragon relate des événements survenus après leur mort (l’affiche rouge, « MORTS POUR LA FRANCE »), ce qui donne à son texte l’allure d’une longue épitaphe.
  • La dernière strophe participe de la même idée. L’énonciation a changé (passage à la 3e personne du pluriel), ce qui donne plus de recul au propos, et Aragon relate le moment de l’exécution. Le vocabulaire de la mort est une nouvelle fois très présent (« les fusils fleurirent », « mourir », « s’abattant »).
  • L’approche est différente en revanche entre le vers 16 et le vers 30. Aragon se place cette fois avant l’exécution, et laisse rapidement la parole à Manouchian lui-même, une parole vivante où le « je » se fait prophétique : « Quand tout sera fini plus tard en Erivan » (v. 25) « La justice viendra sur nos pas triomphants » (v. 28). Au-delà des adieux déchirants, c’est la vision d’un futur apaisé qui domine, la certitude que l’existence, dans ce qu’elle a de plus simple et de plus beau – les roses, le plaisir, le vent – finira par reprendre le dessus, comme si l’ombre n’était qu’une étape vers la lumière. La lettre de Manouchian apparaît ainsi comme un diamant de vie douloureusement enchâssé à l’intérieur du poème.
Un jeu d’oppositions permanent entre l’ombre et la lumière

Il s’agit d’un contraste classique en poésie, où la liberté est métaphoriquement opposée à l’obscurantisme et à l’oppression (« lumière » v. 22, « soleil » v. 26, et à l’inverse, « noirs », « nuit », v. 7). Cependant, l’approche d’Aragon est moins manichéenne qu’il n’y paraît : la mort peut « éblouir » (v. 5) d’un éclat trompeur ; c’est pendant le jour que les gens vont « sans yeux » (v. 12) et il faut attendre le « couvre-feu » (v. 13), c’est-à-dire l’ombre, pour que « des doigts errants » (relever l’hypallage) rendent justice aux disparus.

L’expression « soleil d’hiver » (v. 26) résume cette période trouble où les apparences sont trompeuses et où le bien peut surgir des ténèbres.

Bonheur collectif et bonheur privé

Deux drames se jouent à l’intérieur du poème : celui d’une nation et celui d’un couple. La lettre de Manouchian évoque ainsi ces deux aspects sans que l’un soit dissociable de l’autre. Le bonheur promis « à tous […] à ceux qui vont survivre » (v. 19), c’est-à-dire à l’humanité libérée, se transforme en un bonheur plus intime, celui de Mélinée. Le poème délaisse alors toute emphase et préfère un lyrisme pudique, le résistant – figure héroïque – laissant place à l’amant – figure pathétique. Derrière les adieux déchirants (« Adieu » répété quatre fois) se profile la certitude d’un bonheur à venir, incluant à la fois le souvenir et la volonté de regarder vers le futur : « Marie-toi sois heureuse et pense à moi souvent » (v. 23), « Et je te dis de vivre et d’avoir un enfant » (v. 30).

C’est paradoxalement dans l’expression simple d’un amour privé – un mari dit au revoir à sa femme – que le poète touche à l’universel.

De Clio à Érato : l’art de la réécriture

Si Aragon met son langage poétique au service de l’engagement politique, il utilise également l’événement historique pour célébrer le pouvoir d’invocation de la poésie. Cette dimension est particulièrement sensible dans l’exercice de réécriture auquel il se livre du vers 19 au vers 30 (passage en italique). S’appuyant sur la dernière lettre de Manouchian à sa femme Mélinée, Aragon va poétiser les derniers mots du résistant et s’inscrire, par de subtiles modifications, dans une longue tradition littéraire.

L’apparence de la paraphrase

Ce qui surprend d’emblée, c’est la fidélité des vers d’Aragon à la lettre originale. En effet, une lecture trop rapide pourrait nous donner la sensation que le poète se contente de paraphraser joliment le texte de Manouchian.

Poème d’Aragon

Lettre de Manouchian

Bonheur à tous, bonheur à ceux qui vont survivre

Bonheur à ceux qui vont nous survivre […] Bonheur à tous…

Je meurs sans haine en moi pour le peuple allemand

Je n’ai aucune haine contre le peuple allemand

Adieu la peine et le plaisir Adieu les roses/
Adieu la vie adieu la lumière et le vent>[…]

Un grand soleil d’hiver éclaire la colline/
Que la nature est belle et que le cœur me fend.

Aujourd’hui il y a du soleil. C’est en regardant le soleil et la belle nature que j’ai tant aimée que je dirai adieu à la vie et à vous tous.

Marie-toi sois heureuse et pense à moi souvent/
[…]

Et je te dis de vivre et d’avoir un enfant

Je te prie donc de te marier après la guerre, sans faute, et d’avoir un enfant pour mon bonheur, et pour accomplir ma dernière volonté, marie-toi avec quelqu’un qui puisse te rendre heureuse.

La justice viendra sur nos pas triomphants

Je meurs à deux doigts de la victoire et du but.

Ma Mélinée ô mon amour mon orpheline

Ma chère Mélinée, ma petite orpheline bien-aimée.


Le travail poétique

En réalité, Aragon livre un travail d’orfèvre, poétisant la lettre avec une rare subtilité. Le vers « Bonheur à tous Bonheur à ceux qui vont survivre » naît du simple rapprochement de deux expressions, mais permet d’insister sur le thème central (le Bonheur) en le répétant en début de vers et avant la césure classique de l’alexandrin. La répétition du mot « Adieu » (v. 21-22) renforce la dimension pathétique du passage. De même, la tournure « Ma Mélinée ô mon amour mon orpheline », pourtant presque inchangée, accentue les allitérations en /m/ et adopte un rythme ternaire parfait que n’aurait pas renié Hugo : « Ma Mélinée/ ô mon amour/ mon orpheline ».

De plus, certains ajouts, sous la forme de discrètes allusions poétiques, tendent à ancrer le poème dans une tradition littéraire plus vaste.

  • L’évocation des « roses », fleur favorite des poètes, nous fait penser à la « mignonne » de Ronsard, dont l’épicurisme subtil et le lyrisme contenu font écho à certains vers du poème : « Cueillez, cueillez votre jeunesse »
  • « Et je te dis de vivre et d’avoir un enfant ».
  • Le vers « Toi qui vas demeurer dans la beauté des choses » est également intéressant. Il évoque bien sûr le bonheur à venir de Mélinée mais souligne également le pouvoir des vers qui peuvent conférer l’immortalité à l’être aimé. Cette thématique de la poésie plus forte que le temps et l’oubli parcourt toute la littérature, de Ronsard (« Que tu vives par mes vers ») aux sonnets de Shakespeare (« Nor shall Death brag thou wander’st in his shade,/ When in eternal lines to time thou growest »).
  • Le principe même de la lettre d’adieu en temps de guerre est presque un genre littéraire à lui seul. En poétisant les derniers mots de Manouchian, Aragon invoque sans les nommer d’autres artistes, à l’image d’Apollinaire dont certains vers à Lou rappellent étrangement ceux de notre poème :
    « Tu ne vieillirais point toutes ces belles choses
    Rajeuniraient toujours pour leurs destins galants »
    ou encore
    « Mon sang c’est la fontaine ardente du bonheur
    Et sois la plus heureuse étant la plus jolie ».
    Souvenir vivant de l’amant mais qu’il faut dépasser pour survivre, mort du poète comme passage obligé vers la lumière… La véracité historique semble ici rattrapée, ou du moins complétée, par la tradition poétique.
Un dialogue à travers le temps

Par de subtiles évocations méta-poétiques, Aragon peuple son texte de nombreux fantômes, mais engage aussi avec Manouchian un dialogue symbolique à travers le temps, libéré des contingences du réel. Avant d’être un résistant, Manouchian était en effet un intellectuel (qui avait fondé deux revues littéraires) et un poète. Autant que le partisan, c’est donc l’homme de lettres qu’Aragon célèbre ici. Par ses vers, il redonne à Manouchian son identité première, celle d’un artiste que la folie des hommes a rendu martyr. C’est en poète qu’il aurait dû vivre, c’est en poète qu’il mourra, par la magie de quelques strophes. Plus que ceux d’un héros, ses derniers mots, poétisés pour l’éternité, sont ceux d’un amoureux des lettres que l’horreur du monde n’a pas épargné. En corrigeant pour ainsi dire les injustices de l’histoire, Aragon lui rend le plus beau des hommages.

Dans ce poème, Aragon ne se contente pas de célébrer la mémoire des résistants. Par la force des images et l’expression d’un lyrisme poignant, il dénonce la barbarie humaine et affirme la supériorité de la lumière sur les ténèbres. Poème universel, au-delà de sa dimension historique, « Strophes pour se souvenir » est aussi la déchirante déclaration d’amour d’un homme pour sa femme, et s’inscrit à ce titre dans une tradition littéraire immortelle. Chant pour la liberté, ce texte est également une ode à la poésie, miroir éternel où viennent se refléter les vivants et les morts. Magicienne, elle donne la parole à ceux qui ne sont plus et constitue – symboliquement – une revanche sur les horreurs de l’histoire.

Julien Musso