Planète Chinois
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Yue Minjun, l’ombre du fou rire

Exposition

14 novembre - 17 mars 2013

Fondation Cartier pour l’art contemporain

Yue Minjun, l’ombre du fou rire

À partir du 14 novembre, la Fondation Cartier pour l’art contemporain expose le travail de Yue Minjun, artiste chinois mondialement reconnu. Il s’agit de la première exposition majeure de cet artiste en Europe, regroupant près de 130 œuvres. Un regard juste et grinçant sur la société chinoise de ces deux dernières décennies.

Du Hei Long Jiang au marché mondial

Né en 1962 à Daqing, dans la province du Hei Long Jiang (au nord-est de la Chine, près de la frontière russe), Yue Minjin vit aujourd’hui près de Pékin. Il commence ses études d’art à l’École normale du Hebei en 1985, à l’heure où l’art contemporain s’émancipe du réalisme socialiste. Son style se forge au début des années 1990, alors qu’il vit dans le village d’artistes du Yuanmingyuan près de Pékin. C’est aux productions de cette époque que remonte l’exposition. Aujourd’hui adulé par un marché très friand d’art chinois, ses œuvres peintes et sculptées sont conservées dans les musées et les collections du monde entier.

Fous rires

On the Rostrum of Tiananmen

On the Rostrum of Tiananmen, 1992, huile sur toile, collection Herman Iskandar (Jakarta) © Yue Minjun

Dès le début des années 1990, le motif central du travail de Yue Minjin est le rire. Dans un style coloré voire criard, l’artiste multiplie des visages aux larges sourires, aux rires bruyants. Représentant au départ son entourage, les physionomies s’effacent au profit d’un visage stéréotypé. Le portrait se meut de plus en plus en autoportrait. Et peu à peu, le rire se tend, se fait rictus. Le style tout à la fois réaliste et grotesque, voire grinçant, fait des œuvres de Yue Minjun un univers pétri d’ironie, de satire voire de cynisme. Au moment où l’artiste affirme son style, se développe en effet le courant dit du « réalisme cynique », qui se caractérise par un désenchantement face aux mutations de la société chinoise et dont Yue Minjun a été tenu pour l’un des principaux représentants. Unique en gros plan ou répété à l’infini, les visages grimaçants de Yue Minjun semblent interroger la place de l’individu perdu dans un devenir historique qui le dépasse. Le rire se présente à la fois comme un exutoire à l’incapacité du sujet de se situer, mais aussi comme l’expression d’une douleur. Les toiles plus récentes présentent un visage figé dans le même sourire-rictus, presque de cire, mêlant l’univers surréaliste d’un Magritte aux couleurs acidulées du pop art.

Memory-2

Memory-2, 2000, huile sur toile, collection de l’artiste (Pékin) © Yue Minjun

Détournements

Une partie du travail de Yue Minjun a également consisté à revisiter plusieurs corpus iconographiques classiques. Comme nombre de ses contemporains, il reprend l’iconographie maoïste et détourne des images emblématiques du réalisme socialiste, comme Cérémonie de proclamation de la naissance de la Nation (1953) de Dong Xiwen ou La Conférence de Gutian de He Kongde (vers 1970). Le détournement concerne aussi des classiques de l’histoire de l’art occidental comme celle de la Scène des massacres de Scio (1824) ou de la Liberté guidant le peuple (1830) de Delacroix. Le visiteur de l’exposition appréciera The Execution, inspiré de La Mort de l’Empereur Maximilien de Mexico (1868) de Manet. On y retrouve le rire sarcastique de Yue Minjun avec pour décor l’enceinte de la Cité interdite.

The Execution

The Execution, 1995, huile sur toile, collection privée © Yue Minjun

Nous ne rions pas tous de la même façon

Si l’œuvre est centrée sur la répétition de ce rire presque jusqu’à l’obsession, elle n’en est pas moins multiforme. La présence dans l’exposition d’une centaine de dessins dévoile la pratique quotidienne de l’artiste, tout comme une série de photographies prises par son frère. On pourra ainsi apprécier la complexité de ce travail qui ne peut se réduire à une effigie du rire comme critique sociale, comme l’explique lui-même l’artiste :

« Au tout début j’ai préféré peindre mes amis, puis j’ai évolué vers l’autoportrait. Je considère que pour l’artiste existe la question du pouvoir. L’artiste doit avoir le droit de se peindre lui-même. Les artistes de la Révolution culturelle n’avaient qu’un seul devoir, celui de représenter le président Mao. Il s’agissait d’une mission glorieuse. Or aujourd’hui non seulement je peux façonner ma propre image, mais en plus je peux l’utiliser dans toutes sortes de scènes. Elle peut même avoir d’autres fonctions encore inexploitées. C’est pourquoi je dis toujours que si l’artiste fait partie du spectacle, il peut ne pas seulement être acteur, il peut aussi être metteur en scène de sa propre image et se faire participer à n’importe quelle scène de son choix, prise au hasard dans les cinq siècles passés ou à venir de l’histoire. En société, répondre par quelque chose qui s’apparente au rire sert en règle générale à exprimer le bonheur. On me dit toujours : « Tu devrais sourire, car c’est là l’expression du bonheur. » C’est vrai. Hier à la télévision on a rediffusé les Jeux olympiques de Pékin de 2008. Lors de la cérémonie d’ouverture étaient apparus des dizaines de milliers de visages souriants. C’est pourquoi le sourire peut devenir une cérémonie, une cérémonie en réponse aux autres. Vous riez, je ris à mon tour, mais nous ne rions pas vraiment de la même façon. Face à certaines personnes, ça ne sert à rien de lancer des regards de haine, il suffit d’avoir recours au rire. En fait, j’éprouve parfois une sorte de perplexité : je me demande si ma façon de peindre ne risque pas d’être trop facilement interprétée comme une critique sociale, ni d’être trop facilement simplifiée. Car cela ne correspondrait pas exactement à ce que je veux exprimer. » (entretien, juillet 2012, dossier de presse de l’exposition)

À propos de l’exposition :

  • http://fondation.cartier.com/#/fr/home/
  • À propos de l’art contemporain chinois, voir le compte rendu de l’ouvrage de Marc Abélès, Pékin 798 publié dans le numéro  11 (mars 2012, p. 56) de Planète Chinois.