Planète Chinois
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Une vie chinoise

P. Ôtié, Li Kunwu

3 tomes, Kana, 2009, 2010
254, 198 et 271 p.

Une vie chinois - Le temps du père - CouvertureUne vie chinois - Le temps du parti - CouvertureUne vie chinois - Le temps de l'argent - Couverture

Comme son titre l’indique, Une vie chinoise est le récit autobiographique de Xiao Li, depuis l’enfance jusqu’à l’âge mûr. Cette bande dessinée de plus de 700 pages de planches en noir et blanc se décline en trois tomes qui correspondent chacun à un âge de la vie du héros. Plusieurs chapitres scandent chacun des volumes, parfois introduits par une photographie personnelle de l’auteur. « Le temps du père » est le récit de l’enfance de Xiao Li entièrement rythmée par l’instauration d’une Chine maoïste et la terreur de la révolution culturelle. Le second volet, « le temps du parti », voit le héros devenir un homme sur fond de « politique d’ouverture et de développement » conduite par Deng Xiaoping. Le dernier tome, qui se démarque des deux précédents, « le temps de l’argent », procède par allers et retours entre les années 1980 et la Chine contemporaine alors métamorphosée par la loi omniprésente du marché.

Cette très belle trilogie plonge le lecteur dans la grande histoire de la Chine par le prisme de la petite histoire de ce jeune Chinois à l’enfance baignée de propagande révolutionnaire et qui deviendra dessinateur communiste pour la presse. L’intimité de ce parcours individuel se mêle aux grandes alternances historiques jusqu’à se confondre. Ainsi, la disparition du Grand Timonier, événement qui marque la transition entre les tomes 1 et 2, s’impose-t-elle comme un tournant dans la vie du héros.

Des scènes tragiques, comme celles d’humiliations publiques pendant la révolution culturelle, voisinent avec d’autres plus légères et parfois humoristiques – lorsque Mao Zedong, en 1976, délivre un message à la Nation aussi drôle qu’il est impénétrable. Cette saga nous plonge également de manière authentique dans le quotidien chinois, en particulier celui des habitants de Kunming. Le lecteur voit la ville se transformer au fil des décennies, les gratte-ciel se substituant aux vieux quartiers de maisons à cour carrées (voir la très belle planche t. 3 p. 175). Les plats traditionnels, l’intérieur des foyers, l’enchevêtrement des hutongs, la promiscuité dans les transports publics, la vie aux champs : toutes ces scènes sont dessinées et rendues avec force détails. Les inscriptions en caractères qui foisonnent dans les rues, qu’il s’agisse de propagande communiste puis de messages publicitaires dans le dernier tome, envahissent les dessins et sont traduites en notes de bas de page, soulignant habilement le climat politique et social de chacune des époques.

La plus grande qualité d’Une vie chinoise – et il s’agit bien là de l’idée de départ de l’auteur, de son co-scénariste occidental et de l’éditeur – est de faire connaître cette histoire chinoise « de l’intérieur » : le tour de force est de la retracer telle qu’elle a pu être perçue par un Chinois élevé à la propagande révolutionnaire. La révolution culturelle –  au cours de laquelle le père du héros, pourtant dévoué tout entier à la cause communiste, sera déporté – est décrite sans complaisance. L’avidité que fait naître chez certains anciens gardes rouges les promesses du capitalisme et la manière dont le marché bouleverse les destins est également exposée dans sa complexité. Dès lors, et par le truchement de l’autobiographie, le lecteur européen, dont le paysage mental est radicalement étranger à la façon de pensée chinoise, peut entrevoir le regard que porte un « chinois parmi tant d’autres » (t. 3 p. 10) sur cette histoire sujette à tant d’interrogations et de critiques.

Par exemple, les débats entre les ouvriers d’une usine à propos du « bol de fer » menacé d’être remplacé par un « bol de terre » suggèrent une manière chinoise d’appréhender les transformations d’un mode d’organisation sociale « reposant sur la prise en charge, à vie, de tous les Chinois par l’État, via le “Danwei”, l’unité de travail à laquelle chacun était rattaché » (t. 3 p. 40 et suiv.).

Le héros a le souci de ne pas juger le devenir historique de la Chine mais simplement de contextualiser son propre récit de vie. En témoigne dans le troisième tome la question de savoir comment relater « le 6-4 » (les événements de la place Tiananmen le 4 juin 1989) auquel le narrateur n’a pas assisté : l’occasion de mettre en scène l’auteur et son co-auteur eux-mêmes en plein travail d’écriture. Sur ce chapitre comme sur d’autres, ces derniers font preuve d’un sens du scénario qui donne à la narration un tour cinématographique permettant d’éviter l’écueil d’une histoire longue toute linéaire.

Enfin, cette autobiographie d’un dessinateur de propagande relatée avec ses propres images font du dessin politique chinois à la fois le support et le sujet, créant une sorte de mise en abyme qui sert habilement l’unité de l’œuvre. En effet, des portraits du Grand Timonier, que le jeune adolescent exécute en séries, aux scènes de liesse révolutionnaire, le lecteur a l’impression de se situer tout à la fois face au récit et dans le récit grâce aux dessins réalisés par le héros à l’époque dont il est question.

Voici donc une saga marquante dont les principales qualités sont l’authenticité et la sincérité, tant dans la justesse avec laquelle l’auteur s’efforce de relater l’histoire de son pays, que dans l’émotion procurée par l’intimité de cette vie singulière et pourtant banale. Et voici donc une saga qui arrive à point nommé alors qu’il n’est plus question que de la Chine et de ses multiples contradictions.

Sophie Leclercq

Retrouvez les planches du tome I d’Une vie chinoise dans le n° 9 de Planète Chinois, rubrique « bande dessinée », traduites en chinois et en pinyin.

Actualité

P. Ôtié, Li Kunwu seront invités aux 14e rendez-vous de l’histoire de Blois, consacrés à l’Orient, du 13 au 16 octobre 2011.

Rencontres et signatures seront organisées, ainsi qu’une table ronde en présence des deux auteurs et de Pascal Ory, Patrick Gaumier et Geneviève Clastres, spécialistes de la bande dessinée.

Une exposition d’après Une vie chinoise se tiendra à cette occasion à Blois du 5 octobre au 6 novembre. Des visites en présence des auteurs et du commissaire d’exposition, Patrick Gaumier, seront organisées.

revue associée : Planète Chinois n°9

article associé : Bande dessinée p.50