Planète Chinois
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Une vie chinoise aux Rendez-vous de l’Histoire de Blois

Lors des 14rendez-vous de l’Histoire qui se sont déroulés du 13 au 16 octobre, une exposition sur trois niveaux a été entièrement consacrée à la bande dessinée Une vie chinoise – dont Planète Chinois publie des extraits dans sa rubrique « bande dessinée ». Les deux auteurs, Li Kunwu et P. Ôtié, sont venus de Chine pour l’occasion et ont participé à deux conférences. Aux côtés d’autres spécialistes, ils ont témoigné de leur collaboration. Ces rencontres avec le public ont également permis de situer Une vie chinoise à la fois dans l’histoire et dans le paysage de la bande dessinée en Chine.

Une collaboration franco-chinoise

Il lui a fallu cinq ans à Li Kunwu et P. Ôtié pour accoucher des trois tomes de ce récit. Peu à peu,  Li Kunwu, héros de cette biographie, s’est senti entrer dans le dessin. Pour ce travail, il a dû concilier la petite et la grande histoire, la sienne et celle de la Chine. P. Ôtié, co-auteur et scénariste, Français qui vit et travaille en Chine, l’a aidé à sortir de la bande dessinée traditionnelle chinoise. Il lui a apporté un sens du découpage qui est celui de la BD occidentale. Leur collaboration est avant tout basée sur leur amitié qui préexistait à ce projet.

Li Kunwu a toujours fait du dessin de propagande ; aujourd’hui, il veut représenter la vie quotidienne chinoise. Pour P. Ôtié, l’objectif était de trouver le récit qui sera acceptable à la fois pour un Chinois et pour un Occidental. Leur but était de livrer le témoignage illustré de Li Kunwu en ne versant ni du côté de la propagande, ni du côté de la critique. Il ne faut pas oublier que Li Kunwu, qui a au Yunnan la célébrité d’un Cabu ou d’un Wollinski, est un artiste de propagande, associé au Parti et qu’il n’a jamais cherché à se renier. Dès lors, P. Ôtié l’a aidé à scénariser sa propre histoire. Il a également contribué à l’ouvrage non pas en modifiant ce témoignage, mais en y apportant un éclairage différent.

Une vie chinoise, un récit d’histoire ?

Dans ce récit, trois couches se superposent : la vie de Li Kunwu, l’histoire politique, la vie culturelle et quotidienne chinoise. L’objectif des auteurs n’était pas de faire un travail historique mais de témoigner de la traversée de l’histoire par un individu. Les deux auteurs ont beaucoup discuté pour savoir comment trouver le ton juste pour relater cette vie. Ensemble, ils avaient dressé une liste de ce que représentait pour eux la Chine qu’ils se sont efforcés de répartir sur les trois tomes.

Étonnement, le déclic a eu lieu pour Li Kunwu lorsqu’il a raconté à P. Ôtié l’arrestation et la déportation de son père, qui constituent la trame du premier tome. La description de la modernité était tout le sens du troisième tome : il s’agissait de marquer le contraste entre la Chine traditionnelle de Mao et la Chine contemporaine. Ainsi, au fil des trois tomes, les auteurs ont voulu présenter ce pays en continuelle mutation.

 À la lecture de la bande dessinée, la vie de Li Kunwu parait mouvementée ; elle correspond en réalité à celle de tout Chinois de sa génération. Selon lui, en France, depuis la Seconde Guerre mondiale, les choses ont au fond peu changé. La Chine, au contraire, a connu trois époques très différentes en un demi-siècle : de 1949 à la révolution culturelle, puis le chaos de la révolution culturelle et enfin les trente dernières années d’ouverture à l’économie de marché. Or, les Chinois ont une manière singulière de dire cette histoire, explique Li Kunwu. Les Occidentaux, ont depuis l’enfance l’habitude d’adopter une position critique sur toute chose et d’émettre des opinions. Au contraire, les Chinois ne sont pas habitués à avoir une vision critique ni sur les autres, ni sur eux-mêmes. Li Kunwu en a pris conscience au travers de cette expérience d’écriture. Depuis, il est beaucoup plus sensible à l’histoire.

La bande dessinée chinoise au XXe siècle

Comme l’explique Patrick Gaumer, spécialiste de la bande dessinée, la Chine a une grande tradition de l’image qui remonte à des gravures du XVe siècle. Au début du XXe siècle, de petits fascicules oblongs d’images enchaînées sous lesquelles court un texte font leur apparition : il s’agit des lianhuanhua. Ils seront notamment utilisés comme outils de propagande. À partir des années 1827-1828, l’image narrative sera largement exploitée à des fins de plus en plus politiques, tant dans les lianhuanhua que dans la presse de propagande.

Mais comme le rappelle Jul, en dehors de ces expériences, la bande dessinée stricto sensu telle qu’on l’envisage en Occident est un phénomène très récent en Chine, même si la production de dessin narratif à des fins de propagande a été très abondante. En matière de bande dessinée, les emprunts à l’étranger ont été massifs, notamment auprès de la bande dessinée asiatique et plus récemment du manga japonais.

Au XXe siècle, des magazines d’illustration de propagande sont créés sur le modèle de la revue illustrée de propagande russe, souligne P. Ôtié. Dans les années 1980, on trouve en Chine beaucoup de copies de bandes dessinées occidentales, par exemple des exemplaires en petit format noir et blanc de Tintin, de très mauvaise qualité.

Li Kunwu explique que les dessinateurs de sa génération sont très influencés par le dessin traditionnel chinois, mais qu’une génération plus jeune a pour influence le manga japonais déjà très répandu en Chine. Pour lui, depuis cent ans, trois traditions de l’image se sont succédé en Chine : d’abord, dans les années 1930, une vague culturelle très satirique. Ensuite, avec la révolution culturelle, de l’image entièrement dédiée à la propagande dans laquelle la satire a disparu. Enfin, la période actuelle d’une production d’images plus libre, mais dans laquelle l’image satirique est rare.

Du manua à une bande dessinée authentiquement chinoise

Le manua est issu du mot japonais manga qui signifie « image dérisoire ». Le manga japonais apparait dans les années 1945-1946 au Japon. Aujourd’hui, en France par exemple, il représente presque 40% du marché de la bande dessinée. Entré en Chine il y a dix à vingt ans, le manga nippon a beaucoup influencé la jeune génération de dessinateurs chinois.

Le manga japonais a été très largement copié voire piraté en Chine. La position économique de la Chine qui depuis de nombreuses années consiste à emprunter, copier, adapter et rediffuser largement les produits qu’elle a adaptés joue à plein en ce qui concerne la bande dessinée.

On compte une quinzaine de villes qui subventionnent la production de ce manua et des dessins animés qui s’inscrivent dans la même veine. Le soft power chinois joue ici son rôle. L’avenir de la bande dessinée passe aussi en grande partie par le magazine qui a une force de diffusion énorme en Chine. La bande dessinée chinoise s’affirme également par le biais de travaux collaboratifs avec l’Occident qui permettent des réalisations plus abouties.

Pour Li Kunwu, si la génération actuelle est très influencée par le manga, il voit aussi arriver une toute nouvelle génération qui a fait la synthèse de ces influences et qui développe son propre style. Cette génération très créative marquera la bande dessinée de demain, alors plus novatrice.

On assiste en effet à l’émergence d’un manga chinois imprégné de la culture locale qui est en passe de s’exporter partout dans le monde. Sur le marché chinois, la vague du manga japonais tend à se tasser et va laisser la place à une nouvelle vague de création proprement chinoise. Pendant des décennies, la Chine était fermée et les jeunes générations se sont battues pour créer leur propre culture, ce qui les a prédisposés à une créativité très forte. Une telle attitude face à la création et la synthèse de ces influences laissent ainsi présager l’arrivée d’une BD authentiquement chinoise, tant en Chine que dans le monde entier.

Sophie Leclercq

 

Cet article reprend les propos tenus par les auteurs ainsi que leurs interlocuteurs lors de deux rendez-vous :

  • L’atelier « Une vie chinoise, la Chine par la bande dessinée », le 14 octobre, avec Joël Dubos et Christine Lecureux (voir le diaporama commenté de leur présentation)
  • Le café littéraire « La bande dessinée asiatique, témoin de l’histoire ? », le 15 octobre, avec Patrick Gaumer (auteur du Dictionnaire mondial de la bande dessinée), Jul (auteur de bande dessinée, notamment en 2011 de La Planète des sages) et Pascal Ory (professeur à l’Université Paris I Panthéon-Sorbonne).

Voir également notre lecture d’Une vie chinoise

Voir également la présentation de l’atelier par Joël Dubos à propos d’Une vie chinoise

 

Retrouvez un dossier de Patrick Gaumer sur la bande dessinée chinoise dans le n°11 de Planète Chinois en mars 2012.

revue associée : Planète Chinois n°9